•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Télétravail dans la capitale : « aucune lueur d’espoir » dans les centres-villes

Une rue vide du centre-ville de Gatineau.

Le centre-ville de Gatineau a des airs de ville fantôme sans ses fonctionnaires, qui sont pour la plupart en télétravail.

Photo : Radio-Canada

Quatre ans après s’être installée dans le Vieux-Hull, la boutique Habitude Design plie bagage. Comme bon nombre de commerçants des centres-villes de Gatineau et d’Ottawa, l’absence des fonctionnaires, en télétravail depuis bientôt six mois, l’a frappée de plein fouet. Le milieu des affaires craint maintenant le pire.

Marie-Josée Fernandes fermera les portes de son commerce le 15 septembre et déménagera dans les nouveaux espaces d’Agora, en plein cœur du secteur du Plateau. Il n’y a vraiment aucune lueur d’espoir. Il n’y a plus de vie ici, tranche-t-elle.

Dans cette boutique de la promenade du Portage, jamais il n’aurait été possible par le passé de faire une entrevue avec Marie-Josée Fernandes à 13 h. Depuis l’ouverture de son commerce en novembre 2016, la plage horaire de 11 h 30 à 13 h 30 était saturée. Les trois employés avaient rarement une minute pour prendre une bouchée dans cette zone remplie de fonctionnaires.

Marie-Josée Fernandes pose pour la caméra dans le cadre de porte de sa boutique.

Marie-Josée Fernandes va déménager sa boutique dans l'ouest de Gatineau, faute de clients dans son commerce au centre-ville.

Photo : Radio-Canada / Antoine Trépanier

Au centre-ville, on est à deux minutes de l’Ontario, de Hull, du parc de la Gatineau, c’est tellement central, explique la propriétaire. Elle avait choisi le centre-ville pour ses fonctionnaires, ses touristes et un important bassin de clients du côté ontarien de la rivière des Outaouais.

Les affaires allaient bien. Très bien même. Elle planifiait déjà d'étendre ses activités dans le projet Agora et éventuellement, peut-être, de s’installer dans le secteur de Gatineau.

Ça, c'était avant le 13 mars. La pandémie l’a affaiblie. Il fallait agir avant de mourir.

On passe d’une boutique complètement pleine deux ou trois heures par jour à peut-être six clients par jour. C’était inconcevable de rester plus longtemps.

Marie-Josée Fernandes, propriétaire d’Habitude Design
Marie-Josée Fernandes manipule un sac derrière le comptoir d'une boutique.

Malgré tous ses efforts pour s'adapter, Marie-Josée Fernandes (à gauche) constate qu'il vaut mieux déménager que de rester au centre-ville.

Photo : Radio-Canada / Antoine Trépanier

Ces derniers jours, le restaurant le Pêle-Mêle, qui a une adresse rue Laval au centre-ville, a annoncé qu’il ouvrirait une deuxième succursale dans le projet Agora. D’autres font de même. Mais personne n’avait encore décidé de fermer boutique au centre-ville, comme Mme Fernandes, pour s’y installer exclusivement.

À Agora, les mois de démarchage pour attirer des commerçants ont fait place aux nombreux appels d’entrepreneurs qui souhaitent s’y installer. Le pari de ces gens d’affaires, c’est de s’installer dans un quartier dortoir. Le consortium derrière ce projet résidentiel et commercial évalue à 23 000 le nombre d'habitants dans un rayon de 2 km et à 85 000 dans un rayon de 5 km.

Un chantier de construction en été.

Le chantier du projet Agora, dans le secteur du Plateau à Gatineau

Photo : Radio-Canada / Antoine Trépanier

Le centre-ville de Hull dépendait beaucoup des travailleurs qui sont des fonctionnaires. À l’heure actuelle, les travailleurs ne sont pas là, ou du moins, moins. Alors les commerçants, finalement, voient une solution en venant ici, explique la directrice du développement commercial du projet Agora, Amélie Larocque.

C’est sûr que pour nous, la COVID a été — et je veux bien peser mes mots — favorable au plan commercial.

Amélie Larocque, directrice du développement commercial du projet Agora

Mme Larocque se garde de quantifier le nombre de commerçants qui abandonneront leur établissement du centre-ville pour s’installer uniquement dans Agora. Difficile également de dire combien fermeront définitivement leurs portes en raison de la pandémie, mais le bilan pourrait être lourd, et pas seulement à Gatineau.

Les entrepreneurs d’Ottawa pessimistes

De l’autre côté de la rivière des Outaouais, une étude commandée par la Chambre de commerce d’Ottawa, et menée par Abacus Data auprès d’entrepreneurs, montre qu’environ 30 % des dirigeants d’entreprises de la capitale nationale s’attendent à une hausse des revenus cette année, une baisse de 20 % par rapport à l’année dernière.

La rue Elgin en journée au printemps.

La rue Elgin, au centre-ville d’Ottawa au printemps dernier (archives)

Photo : Francis Ferland / CBC

Qui plus est, seuls 6 % des entrepreneurs disent que leur confiance en l’économie locale a augmenté cette année, ce qui est le plus bas seuil jamais enregistré par Abacus au fil des ans.

La directrice générale du Regroupement des gens d’affaires (RGA) de la capitale nationale, Lise Sarazin, témoigne d’un climat morose dans la capitale, où de nombreuses entreprises ont fermé boutique depuis le début de la pandémie.

Depuis que les dizaines de milliers de fonctionnaires travaillent à la maison sans retour à la normale annoncé, les commerçants doivent anticiper le pire.

Lise Sarrazin dans un couloir.

Lise Sarrazin est directrice générale du Regroupement des gens d'affaires (archives).

Photo : Radio-Canada / Simon Lasalle

On a une fenêtre de 90 jours présentement. On a rouvert, on est à la phase 3, on a certains revenus qui rentrent, ce n’est pas pire. On va devoir commencer à payer nos factures, les loyers. Là, ça va être de tenter de garder un certain revenu à flot pour se rendre dans le temps des Fêtes et on espère que les gens vont venir faire des emplettes pour le temps des Fêtes, soutient Lise Sarazin.

Ce n’est pas facile. Ce n’est pas facile le centre-ville.

Lise Sarazin, directrice générale du RGA

Depuis le 16 mars, la majorité des fonctionnaires travaillent de la maison et aucune date officielle n’est avancée pour un retour généralisé. Si bien que les difficultés vécues par les commerçants se ressentent aussi chez les fonctionnaires qui continuent à fréquenter les centres-villes.

Lorraine Boyce pose pour la caméra au centre-ville d'Ottawa.

Lorraine Boyce est fonctionnaire chez Services Canada.

Photo : Radio-Canada / Antoine Trépanier

C’est le cas de Lorraine Boyce, une fonctionnaire de première ligne chez Services Canada. Elle est allée au bureau presque tous les jours depuis le 13 mars dernier. Son constat : les centres-villes déserts ont un immense impact sur ceux qui les fréquentent.

Ça m’a pris un certain temps pour m’adapter à cette solitude-là, à ne pas voir les gens que je vois normalement toute la journée.

Lorraine Boyce, fonctionnaire chez Services Canada

Ce qui m’inquiète le plus, ce sont les répercussions économiques pour les gens, pour les travailleurs qui sont dans le privé et qui ont tout perdu. Ça m’inquiète de savoir comment on va se remettre de ça au niveau économique, dit-elle.

Tous les jours, Greg Fergus assiste aux ravages économiques de la COVID-19. Le député de Hull-Aylmer, qui représente le secteur de la Boutique Habitude Design, se désole des contrecoups que subissent les entrepreneurs de la région.

Greg Fergus, un député noir à la Chambre des communes.

Le député libéral Greg Fergus (archives)

Photo : Radio-Canada / Mathieu Gohier

Je ressens une énorme obligation non seulement envers nos employés, mais aussi envers nos entrepreneurs. Toutefois, c’est dans l’intérêt de tout le monde que nos employés puissent retourner d’une façon sécuritaire. Ça n’aide pas si on ouvre et que le virus se propage, témoigne celui qui est aussi le secrétaire parlementaire du président du Conseil du Trésor.

Le gouvernement imitera-t-il Shopify?

L'extérieur de l'immeuble de Shopify.

L'entreprise Shopify a décidé d'implanter le télétravail de manière permanente (archives).

Photo : Radio-Canada / Jean Delisle

En annonçant en mai dernier qu’il adoptait le télétravail de façon permanente pour ses employés, le géant informatique ottavien Shopify a causé une onde de choc dans la capitale. Qu’adviendra-t-il de son siège social du 150, rue Elgin? La réponse s’est fait attendre plusieurs mois.

Après tout, l’immeuble à bureaux de 6 étages abritant 500 employés est presque devenu célèbre. Pour son logo, qui orne la façade du bâtiment, mais surtout pour son impact sur l’activité économique au centre-ville. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que le prince Charles a choisi de visiter les locaux dans le cadre du 150e anniversaire de la Confédération.

Le prince Charles salue la foule.

Le prince Charles a rendu visite aux employés de l'entreprise Shopify à Ottawa en 2017 (archives).

Photo : Radio-Canada / Antoine Trépanier

Or, le couperet est tombé la semaine dernière. L’entreprise à la plus forte valeur boursière au pays a confirmé qu'elle allait délaisser son siège social pour ne conserver que des bureaux rue Laurier.

Ottawa demeure un marché important pour nous, c’est où Shopify a été fondé. Alors que nous décentralisons nos activités, la réalité est que la majorité des personnes travailleront de la maison plutôt que de venir au bureau tous les jours, affirme un porte-parole de l’entreprise par courriel.

Selon Lise Sarazin, cette décision de Shopify aura des conséquences importantes et elle lance un bien mauvais message aux commerçants du centre-ville.

Est-ce que leurs revenus ont baissé? On voit bien que non. Est-ce que la solidarité est là? Je ne pense pas. Je trouve ça triste, dit-elle.

Mais la compagnie inspirera-t-elle le gouvernement fédéral à faire de même? Le secrétaire parlementaire de la ministre des Services publics et de l’Approvisionnement du Canada, Steven MacKinnon, se veut rassurant. Le gouvernement garde le cap sur la modernisation des lieux de travail fédéraux. Présentement, Ottawa ne prévoit pas de se départir de ses immeubles abritant des fonctionnaires dans la région, assure-t-il.

Steven MacKinnon, pendant une conférence de presse, devant des arbres.

Le député libéral fédéral de Gatineau, Steven MacKinnon (archives)

Photo : Radio-Canada / Laurie Trudel

Une nouvelle encourageante pour les entreprises aux reins solides, mais qui ne changera pas la vie de ceux qui, comme Marie-Josée Fernandes, ont décidé de changer d’adresse.

On quitte ce local avec beaucoup de peine, mais c’est une nouvelle aventure, conclut l’entrepreneure.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !