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Rentrée universitaire : en ligne, en classe, à l'extérieur et à l'église

Pandémie oblige, les universités offriront la plupart des cours à distance cet automne. Pour les professeurs, ça veut dire un virage radical dans leur façon d’enseigner. Plus facile à dire qu’à faire.

Les étudiants sont assis sur des pupitres installés dans la chapelle.

Des étudiants de l'Université de Sherbrooke travaillent dans cette classe aménagée dans l’ancien couvent des Petites sœurs de la Sainte-Famille.

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Danielle Beaudoin

Des couloirs pratiquement déserts, des classes à moitié vides et des gens masqués. Une rentrée hors de l’ordinaire dans les campus de la province. Les universités ont dû mettre en place de nombreuses mesures sanitaires et limiter considérablement la présence des étudiants en classe pour éviter la propagation de la COVID-19.

L’enseignement se fera donc surtout en ligne, mais ce sera un véritable casse-tête pour les professeurs.

Partout au Québec, les professeurs universitaires ont dû très rapidement, au cours des derniers mois, adapter leur cours au mode numérique. Beaucoup travaillent de la maison, d’autres peuvent se rendre sur leur campus. La plupart utilisent leur ordinateur personnel ou leur ligne maison.

Et ils trouvent ce virage accéléré au numérique très difficile, constate Jean Portugais, président de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d'université (FQPPU). La Fédération compte 8200 professeurs d’université permanents, venant des associations et syndicats de 17 universités.

Évidemment, ils s'adaptent, poursuit Jean Portugais. Les profs ont fait depuis le début de la pandémie des efforts exceptionnels pour sauver le trimestre de printemps d'abord. Ensuite pour faire quand même fonctionner le trimestre d'été. Et puis ils ont dû poursuivre le travail en modifiant leurs façons de faire pour l'automne. Et tout ça est en cours actuellement.

Une femme est assise devant l'ordinateur et parle.

Beaucoup de professeurs universitaires enseignent depuis la maison cet automne.

Photo : Getty Images / Drazen_

Les professeurs sont assez débordés, car cela demande beaucoup de préparation, lance Jean Portugais. Les gens ne se rendent peut-être pas compte des défis que ça représente, ajoute-t-il.

Ce n'est pas en claquant des doigts qu'on transforme un cours qui est pensé pour l'interaction, qui est pensé pour la vie en classe avec une espèce de dialogue socratique avec les étudiants, où il y a des questions, des réponses, une dynamique qui se fait et qui permet des modes pédagogiques qui font avancer les étudiants, fait remarquer Jean Portugais.

Tout cela devient beaucoup plus terne lorsqu’on présente les contenus du cours sur Zoom ou des documents PDF ou PowerPoint, poursuit-il. Pour les professeurs, ça représente toutes sortes de défis pour captiver les étudiants, pour garder le cours intéressant et dynamique. Et des fois ce n'est tout simplement pas possible dans plusieurs disciplines.

Les mathématiques, pas un récit linéaire

Jean Portugais donne comme exemple l’enseignement des mathématiques. Lui-même est professeur de maths. Les cours traditionnels permettent une interaction permanente avec les étudiants, explique-t-il.

Lorsqu’il présente au tableau des notions ou des théorèmes mathématiques, il invite les étudiants à poursuivre tour à tour le calcul ou à présenter une différente solution. Ça crée une dynamique qui fait en sorte qu'il y a une participation effective à la construction des connaissances, souligne Jean Portugais.

Mais quand vous êtes en ligne, vous devez tout défaire et présenter ça comme un récit, où tous vos calculs sont écrits d'avance sur des documents ou à l'écran […]. Dans tous les cas, ce n'est plus un objet vivant qui nécessite l'interaction immédiate des étudiants, parce que ce n'est pas possible de faire ça en ligne.

Cet aspect des interactions en classe avec les étudiants, fondamental du point de vue pédagogique, est perdu lorsqu'on enseigne en ligne, résume Jean Portugais.

On trouve ça un peu bizarre que tout le monde semble penser que les profs n'ont qu'à faire l'adaptation. Comme si un cours c'était un récit, et que le récit, on va le passer du mode oral au mode électronique ou au mode écrit. Ce n'est pas le cas.

Jean Portugais, président de la FQPPU

Donner son cours tout en gérant Zoom

Jean Portugais parle aussi des difficultés dans la prestation des cours en ligne. Par exemple, dit-il, le professeur qui donne son cours sur Zoom doit en même temps gérer la réunion électronique.

Et puis l'auditoire du professeur lors d'un cours sur Zoom est loin d’être captif, observe Jean Portugais. Vous avez un professeur qui est dans son sous-sol devant son écran, et puis il y a 60 personnes devant lui. Mais dans le damier, vous n’avez qu'un faible pourcentage qui s'affiche visuellement, et tous les autres, c'est des carrés noirs, note-t-il.

Une femme participe à une conférence virtuelle.

Le professeur qui donne son cours sur Zoom doit en même temps gérer la réunion électronique.

Photo : iStock

On n’est pas des spécialistes de la formation en ligne

On y perd beaucoup. On est convaincus qu'on y perd en dynamique, peut-être même en qualité de l'enseignement, même si on n'a pas l'impression qu'on bâcle quoi que ce soit. On fait de notre mieux, mais on n'est pas des spécialistes de ça.

Jean Portugais, président de la FQPPU

Certains ont cette expertise, notamment les professeurs de l’Université TÉLUQ, qui offre uniquement de la formation à distance, lance Jean Portugais.

L’Université TÉLUQ fait partie du réseau de l’Université du Québec. Elle compte quelque 20 000 étudiants par année. Elle a connu une hausse des inscriptions de 21 % cet été, comparativement à la même période l’an dernier.

À la demande du ministère de l’Éducation, l’établissement a monté au cours des derniers mois une série de capsules intitulée J’enseigne à distance (Nouvelle fenêtre), qui s’adresse aux professeurs des différents niveaux scolaires.

Plus de 15 000 personnes se sont inscrites à ces formations gratuites, dont 2300 pour la section Collégial/Universitaire.

Jean Portugais fait valoir que les professeurs de l’Université TÉLUQ travaillent des mois, sinon des années, pour préparer un cours. Nous autres, en quelques semaines, il faut rapailler tout ça et faire une espèce de bricolage qui ne peut pas être satisfaisant ni pour le prof ni pour les étudiants, à cause du contexte dans lequel on est.

À l’Université TÉLUQ, le professeur de management Patrick Pelletier croit lui aussi que ça va être difficile pour les professeurs universitaires de passer de l’enseignement traditionnel au mode numérique.

Là, ce qu'on demande de manière rapide, c'est une transformation qui est quand même très très très significative dans les usages, dans les pratiques.

Patrick Pelletier, professeur de management à l’Université TÉLUQ

Et c’est tout un défi que de faire bouger rapidement l’université, cette institution vieille de 800 ans, très attachée à la tradition, explique Patrick Pelletier, qui est aussi sociologue et qui a copublié un ouvrage sur l’expertise pédagogique en enseignement supérieur.

Un mortier, un ordinateur portable, un diplôme et des livres posés sur une table dans une bibliothèque.

Les professeurs d'université font face à de nombreux défis avec l'enseignement en ligne.

Photo : Getty Images / Chinnapong

Patrick Pelletier se demande si les professeurs auront le soutien nécessaire pour faire le virage vers le numérique. Nous, à la TÉLUQ, on construit toujours des cours avec des conseillers pédagogiques. C'est en soi une expertise de la formation à distance, note l'expert.

Il se demande s'il y aura un ratio suffisant de conseillers pédagogiques pour accompagner les enseignants dans la construction de leur expertise pédagogique à distance. Des conseillers qui pourront les aider et les rassurer, ajoute-t-il. Je pense qu'il y aura des situations de détresse. Les gens vont avoir besoin d'aide. C'est un métier qui est différent, et on n’apprend pas ça en une session.

C’est clair que c'est une situation de crise. Donc on ne va pas s'attendre à ce qu'on ait pensé à tout. Mais je pense que ça va être un contexte difficile.

Patrick Pelletier, professeur de management à l’Université TÉLUQ

Les universités ont fait des choix

L’Université du Québec regroupe quelque 100 000 étudiants répartis dans 10 établissements, dont l’UQAM à Montréal. La présidente du réseau, Johanne Jean, évalue qu’environ le tiers des cours seront donnés sur place à l’automne.

La formation en présence sera dispensée en priorité aux étudiants de 1re année. Et les cours en laboratoire seront aussi donnés sur les campus. Il y a des cours, on n'a pas le choix, il faut être en présence. Ça se décline de différentes façons dans les établissements, ce n'est pas égal partout, mais je dirais que c’est un mode hybride pour tout le monde.

L’Université de Sherbrooke, qui regroupe quelque 30 000 étudiants, a pour sa part décidé de favoriser autant que possible la présence des élèves en classe. Elle a pris cette décision dans la foulée de la session d’été, qui s’est déroulée en ligne. Du coup, il a fallu reporter de nombreux cours pratiques.

On ne pouvait pas faire ça indéfiniment, explique la vice-rectrice aux études, Christine Hudon. On a beaucoup de programmes en approche expérientielle, apprentissage par projets, formation pratique. Donc ça devenait difficile d'imaginer pour nous de reporter à plus tard l'apprentissage de ces savoirs-là.

En moyenne, 60 % des cours seront donnés sur place. La proportion varie d’un programme à l’autre. Pour certains étudiants, le tiers seulement des cours se feront sur le campus. Pour d’autres, c’est 90 % ou même 100 % des cours qui seront suivis en présence.

Christine Hudon donne l’exemple des étudiants en musique, en géomatique appliquée et en ergothérapie. Ce sont des programmes, les deux premiers surtout, musique et géomatique, où les cohortes sont assez limitées. En particulier en géomatique. Donc de petites cohortes. On avait les espaces. On avait dans ce cas-ci de grands laboratoires. Donc même en appliquant la règle de distanciation physique, on y arrivait.

Pour pouvoir accueillir un maximum d’étudiants tout en respectant les règles de la santé publique, l'Université de Sherbrooke a notamment loué des locaux dans des églises aux alentours et aménagé des espaces sur le campus principal pour des cours en plein air.

Des étudiants sont assis sur des gradins en pierre, et ils écoutent le professeur.

Pour permettre aux étudiants de suivre leurs cours sur place, l'Université de Sherbrooke a aménagé des sites extérieurs sur son campus principal.

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

La situation est bien différente à l’Université de Montréal. Les deux tiers des étudiants suivront toute leur formation en ligne cet automne. L’autre tiers (34 %) aura un ou des éléments de cours sur place.

Il a fallu rebrasser toutes les cartes de l'organisation des salles de cours, parce que c'est un siège sur deux, un siège sur trois dans certaines classes qui vont pouvoir être utilisés, explique la porte-parole de la plus grosse université de la province, Geneviève O’Meara.

Les salles seront désinfectées entre chaque cours. C’est sans compter toutes les autres mesures recommandées par la santé publique quant à la distanciation, au nettoyage des mains ou au port du masque. Comme ailleurs, le port du masque est obligatoire dans les aires communes, mais l’UdeM recommande fortement aux étudiants de le porter même une fois assis en classe.

C'est une organisation; c'est énorme pour une université comme la nôtre. Si on considère Poly et HEC, c'est plus de 66 000 étudiants. Pour l'Université de Montréal, c'est plus de 10 000 employés, souligne la porte-parole.

Il y a aussi une responsabilité sociale, dans le sens où on est une petite ville dans la grande ville de Montréal. Trois stations de métro, énormément de gens qui utilisent les transports en commun. On a ça en tête aussi quand on prend des décisions. À savoir qu'on veut limiter le plus possible les sources d'éclosion.

Geneviève O’Meara, porte-parole de l’Université de Montréal
Un bâtiment s'élance dans le ciel.

L'édifice principal de l'Université de Montréal.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Geneviève O’Meara fait valoir que même si cette rentrée est un peu atypique, il va quand même y avoir de la vie sur le campus. Oui, une majorité de cours vont se donner à distance, mais le campus ne sera pas vide, le campus ne sera pas complètement inanimé. Il va y avoir des activités en présence sur le campus, que ce soit des laboratoires et même des cours dans des amphithéâtres, qui ont été adaptés pour la situation. Donc le campus ne sera pas complètement fantôme.

La grande majorité des employés de l’établissement sont en télétravail depuis mars dernier, et ils le resteront jusqu’à nouvel ordre, précise Geneviève O’Meara.

Quant aux enseignants, ils ont reçu cet été des formations pour adapter les contenus de leur cours au mode à distance, ajoute la porte-parole. Une formation donnée par l’équipe de conseillers technopédagogiques de l’Université.

C'est sûr que ça va demander beaucoup autant du côté du corps professoral, des chargés de cours que du côté des étudiants. Il y a une adaptation qui va devoir se faire. Mais on est confiants que ça va bien se passer, et que non seulement la qualité, mais que l'expérience universitaire ne sera pas trop affectée par la situation, lance Geneviève O’Meara.

Le laboratoire est en marche

Le porte-parole des professeurs, Jean Portugais, reconnaît que dans l’ensemble ça fonctionne. Les gens arrivent à faire quelque chose. Mais est-ce que c'est ce qu'il faut faire? Est-ce que c'est les meilleures solutions? Le problème, c’est qu’on n'a pas le recul.

Jean Portugais insiste sur le fait que les professeurs ne se plaignent pas. Somme toute, fait-il remarquer, on gagne un bon salaire, on est bien traités et on a un bon statut social.

On ne se plaint pas. On continue de faire notre travail, on est de bonne foi, mais là, des ressources vont devoir suivre, parce qu'évidemment on ne pourra pas tenir comme ça encore longtemps. Et il va falloir voir l'impact sur la diplomation et sur le cheminement des étudiants.

Jean Portugais, président de la FQPPU

Avez-vous un appui des universités pour vous aider à faire la migration vers le numérique? Oui, il y en a, répond Jean Portugais, mais il y a « beaucoup de bricolage, beaucoup d'improvisation et des disparités de fonctionnement » d’un établissement à l’autre. « Il y a toutes sortes de pratiques qui se mettent en place, il y a plusieurs modes. L’autonomie leur permet de faire ça; mais les balises qui sont venues du ministère n'étaient pas très claires. »

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