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COVID-19 : voici quelques angles morts à surveiller, selon Joanne Liu

« Une réponse à une pandémie est un exercice d’humilité. Et la seule chose pour laquelle on a des certitudes, ce sont nos incertitudes. »

Joanne Liu marche dans une rue de Bruxelles.

La pédiatre Joanne Liu, ancienne présidente de Médecins sans frontières

Photo : La Presse canadienne / Darko Vojinovic

Tout en se gardant de jouer à la gérante d’estrade pour évaluer la réponse des autorités à la pandémie, l’ex-présidente de Médecins sans frontières (MSF), puisant dans sa longue expérience humanitaire, fait quelques rappels utiles et souligne des vulnérabilités que pourrait révéler une éventuelle deuxième vague.

Après près d’un quart de siècle à sillonner les zones les plus hostiles de la planète, dont plusieurs missions en Afrique de l’Ouest où sévissait l’Ebola en 2014, la pédiatre est de retour dans son Québec natal et a repris la pratique de la médecine.

Membre d’un comité fédéral d’experts sur la COVID-19, elle a encore quelques contacts ponctuels avec les autorités compétentes provinciales, mais elle demeure loin des centres de décision. Cela ne l’empêche pas d’être une observatrice bien avisée de la situation.

Si l’heure des ultimes bilans n’a pas vraiment sonné, le risque d’un ressac n’étant pas écarté, Joanne Liu pense que l’accalmie actuelle devrait être consacrée au travail d’anticipation, car c'est à cela que servent les vagues creuses des épidémies, à se préparer pour les prochains coups.

Comment s’y prendre? D’abord tirer des enseignements de la première vague et des autres épidémies, de par le monde. En premier lieu, s’assurer d’avoir des prises de décision effectives, rapides et adaptées à un temps de crise et non pas adaptées à une bureaucratie en temps de non-crise. En temps de crise, ça ne marche pas, ça fait des délais de prise de décision.

En d’autres termes, faire en sorte que la prise de décision soit rapide et flexible pour une meilleure réactivité.

D’après son expérience dans la gestion d’épidémies et de pandémies, on a toujours créé des plateformes décisionnelles rapides qui contournaient un peu l’appareil habituel, parce qu’en temps de crise aiguë, on ne peut pas utiliser les mécaniques habituelles qui passent par plusieurs étapes décisionnelles, plusieurs comités, avant d’être tamponnées et acceptées.

Et force est de constater qu’au Québec et au Canada, il n’y a pas eu initialement des fast track, des autoroutes décisionnelles rapides pendant la première bataille livrée contre la COVID-19, relève la Dre Liu.

Horacio Arruda, et François Legault en conférence de presse. Le Dr Arruda se croise les doigts.

Le directeur national de santé publique, Horacio Arruda, et le premier ministre, François Legault, ont hésité avant de rendre obligatoire le port du masque dans certains lieux publics.

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

Pour une communication transparente

L’efficacité passe également par la cohérence dans la communication, c'est-à-dire dans le message livré à la population par les autorités. On l’a appris pour l’Ebola, on l’a appris pour le choléra et ça s’est vérifié encore pour la COVID-19 : c’est important de garder un message qui est cohérent, un message qui crée de la confiance et non de la méfiance. C’est là que le terme de transparence vaut tout son pesant d’or.

L’ex-présidente de MSF dit avoir décelé des incohérences autant au fédéral qu’au provincial au sujet du port du masque. Au plus fort de la première vague et alors que les couvre-visages et autres moyens de protection se faisaient rares, Québec avait longtemps tergiversé avant de rendre obligatoire le port du masque dans certains lieux.

Ça aurait été un message beaucoup plus délicat à formuler, mais il était clair qu’au début, on gérait autant une pandémie qu’une pénurie de ressources. Je crois que le public aurait été capable d’entendre ça, dans le sens de dire : aujourd’hui, voici l’état des lieux, voici les ressources que nous avons et à cause de cet état des lieux là, nous sommes obligés de faire des priorisations par rapport à l’utilisation de certaines ressources.

Or, rappelle Joanne Liu, nous avons eu droit à un discours officiel allant plutôt dans le sens de : ça ne sert à rien [le masque], c’est même dangereux, avant de voir les autorités faire un 180 degrés et dire : il faut l’utiliser.

Je dis toujours qu’une réponse à une pandémie est un exercice d’humilité et la seule chose pour laquelle on a des certitudes, ce sont nos incertitudes. C’est pour cela qu’il faut être extrêmement modérés dans nos propos.

Joanne Liu

S’il y avait une autre leçon à retenir des expériences passées, ce serait celle de la solidarité avec les communautés qui doivent s’approprier la réponse à la pandémie, de l’avis de la spécialiste.

Car si jamais elles [les communautés] ne s’approprient pas la réponse, elles ne changent pas leurs comportements. Encore là, on l’a vu pendant l’Ebola où les gens se sont auto-isolés de façon naturelle une fois qu’ils ont vu qu’ils avaient un rôle clé pour diminuer la transmission communautaire.

Pour preuve, la Dre Liu fait remarquer que la sous-communauté des 15-39 ans a un comportement qui apporte beaucoup de défis et de dangers aujourd’hui, parce qu’on n’a pas su les embarquer dans la réponse [à la pandémie].

Un jeune homme portant un masque se fait prendre sa température par un agent de sécurité.

La hausse de nouveaux cas de COVID-19 chez les personnes de moins de 40 ans préoccupe les autorités sanitaires.

Photo : La Presse canadienne / Graham Hughes

Gare à la « transmission à bas bruit! »

C’est d’ailleurs l’un des angles morts à surveiller pour les prochains mois, prévient-elle.

Je ne crois pas qu’on a un recul suffisant de savoir ce que ça signifie, une transmission élevée dans la tranche d’âge de 15 à 39 ans. D’autant plus que ce sont des gens qui présentent peu ou pas de symptômes et qui peuvent donc contribuer à des contaminations silencieuses à grande échelle.

Dans les pandémies, on a souvent une période de transmissions à bas bruit […] qui, tout d’un coup, attaque une autre population qui est plus vulnérable, explique la Dre Liu.

Les épidémies n’ont pas de pardon : elles attaquent, puis il y a un chaînon faible, elles frappent, elles cassent.

Joanne Liu

Alors qu’une grande attention est portée aux foyers pour aînés, dont les pensionnaires ont payé un lourd tribut lors de la première vague, la médecin humanitaire invite à la vigilance et met en garde contre la tentation de mettre tous les œufs dans le même panier.

On va être probablement hyper bétonnés dans les CHSLD, mais on va avoir un autre angle mort dans un autre groupe vulnérable, craint-elle.

Les refuges, les centres intermédiaires, les congrégations religieuses et les communautés autochtones sont autant de milieux qu’il faudrait garder à l’œil, énumère-t-elle.

Par ailleurs, il y a lieu de se préparer à bien gérer le mouvement des populations, aux niveaux interprovincial et international, car les frontières ne resteront pas fermées éternellement.

En sachant que les frontières sont sous une juridiction canadienne et le suivi en santé publique est fait au niveau provincial [...], est-ce qu’on va être capable de bien articuler l’information du fédéral au provincial pour s’assurer que les gens font leur quarantaine, qu’on est capable de les suivre, qu’on ne laisse pas ça aux bonnes intentions des gens?

L’épidémie de l’Ebola en 2014 a duré quasiment deux ans. Ça nous essouffle, on veut que ça finisse, ça ne finit jamais, et c’est souvent comme ça avec les pandémies, ça ne finit jamais quand on veut et ça finit toujours quand on est épuisés. C’est vraiment un exercice de ténacité, de résilience, de focus soutenu dans une réponse.

Joanne Liu
Une professionnelle de la santé effectue un test de dépistage du coronavirus dans une clinique mobile du quartier Saint-Michel.

Les autorités québécoises reconnaissent que les capacités actuelles de dépistage doivent être renforcées.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Des capacités de dépistage et de traçage à renforcer

Il va sans dire que le dépistage constitue le fer de lance d’une possible bataille à venir. C’est un peu le nerf de la guerre, parce que c’est la seule façon d’avoir l’heure juste sur ce qui se passe.

La rentrée pouvant charrier une augmentation de la transmission communautaire, ça va être important d’être sensibilisé à [se faire] tester, de faciliter le testage des gens. Il ne faut pas prendre une journée de congé pour aller se faire tester, par exemple.

Le Québec réalise actuellement, en moyenne, 14 000 tests par jour, avec un pic de 18 500 atteint récemment. Les autorités conviennent elles-mêmes qu’il faut mieux faire.

Mais en plus de l’augmentation du nombre de tests, Joanne Liu pense qu’il faut se doter d’une stratégie en la matière pour établir une liste prioritaire des personnes à tester. Et ce, pour pouvoir réagir rapidement s’il y a recrudescence de la contamination, notamment parmi les employés de la santé et des foyers pour aînés.

Une fois dans l’institution, ça se propage très rapidement et on sait que le personnel est une courroie de transmission très importante.

Selon l’incidence, il faut réajuster la stratégie, affirme la spécialiste qui préconise une approche agressive et intelligente.

Le dépistage va de pair avec le traçage, une opération cruciale pour endiguer la propagation de la maladie, en ce sens qu’elle permet de retrouver les contacts de personnes infectées.

Or, contrairement à l’Ontario et au gouvernement fédéral, le Québec a décidé de mettre en veilleuse son projet de lancement d’une application de traçage, qui soulève des enjeux de protection de renseignements personnels.

Québec préfère se contenter, du moins pour le moment, de son système de traçage conventionnel. Ce sont des employés qui effectuent la recherche de contacts, en demandant à la personne infectée de fournir ses allées et venues et ses récentes fréquentations. En plus de prendre du temps, l’exercice mobilise d’importantes ressources humaines.

Je ne suis pas sûre qu’on a toute l’artillerie pour faire une surveillance de plusieurs cas si on avait une résurgence de cas au Québec, indique la Dre Liu, qui affirme qu’il y a plein de gens, dont certains dans son milieu de travail à l'hôpital, qui n’ont pas été joints par les autorités, alors qu’ils sont des contacts de premier degré des personnes infectées.

Ça a été extrêmement difficile de faire les suivis des cas qu’on a eus au printemps et je ne sais pas quel est aujourd’hui le dispositif qu’on a pour faire le suivi si on se retrouve dans une dynamique de 200 cas par jour, 300 cas par jour. C’est des dizaines et des douzaines de contacts par personne à appeler.

Joanne Liu

Est-ce qu’on a ces dispositifs-là si on retourne à des scénarios du printemps, voire des scénarios du printemps doublés ou triplés? Si elle n’a pas de données sur les capacités provinciales de traçage, la pédiatre précise que celles-ci sont théoriquement faciles à établir mathématiquement.

Moi, je n’ai pas ces chiffres-là, j’espère qu’on les a faits pendant la période estivale pendant laquelle on a eu le temps de souffler. C’est à ça que ça sert, les creux de vague dans les épidémies : c’est le réajustement, c’est la réappropriation, c’est reprendre le dessus au lieu d’être dans un mode réactif.

Joanne Liu invitée à l'émission Tout le monde en parle.

La pédiatre Joanne Liu a repris la pratique de la médecine à l'hôpital Sainte-Justine de Montréal.

Photo : Avanti Groupe

Quoi qu’il en soit, tout doit être fait pour éviter que les taux de contamination repartent à la hausse. Il n’est pas question en effet de remettre en pause tout un système de santé. La population ne l’acceptera pas. On a déjà des listes d’attente qui sont énormes. Les cas de non-COVID-19 ont déjà payé beaucoup et on ne peut pas se permettre de leur faire subir un temps de pause sans limites, à l’automne.

Difficile aussi d’envisager un autre confinement élargi. Je ne crois pas que ça va être acceptable, les gens ne sont pas prêts à ça, croit-elle. Tout le monde est en train de s’adapter aux changements déjà effectués.

En somme, les autorités doivent faire preuve de transparence, de flexibilité, mais aussi de capacité à anticiper les événements, comme celui de la vaccination à venir contre le coronavirus. La Dre Liu espère intensément qu'Ottawa et le Québec disposent déjà d'une stratégie pour déterminer qui on va vacciner en priorité, parce qu’on n’aura probablement pas 34 millions de vaccins disponibles tout d’un coup.

Elle espère également que, la saison des rhumes et autres grippes étant à nos portes, tout soit planifié pour diminuer l’achalandage dans nos hôpitaux par rapport aux infections des voies respiratoires. D’après elle, une stratégie vaccinale élargie pour l’influenza va probablement aider, même si c’est un vaccin qui n’est pas parfait

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