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La drave, ce métier oublié qui a façonné le Québec

La drave a tiré sa révérence au Québec il y a 25 ans, lorsque les billes de bois ont cessé de descendre la rivière Saint-Maurice, en Mauricie.

Un homme tenant une gaffe à la main pose devant une cabane en bois rond.

Robert Gaudreault tient une gaffe de draveur dans ses mains. Il a ouvert le Musée de la drave en 2005.

Photo : Radio-Canada / Fannie Bussières McNicoll

Le métier qui consistait à guider sur les rivières les billes de bois destinées aux papetières situées en aval n’était pas sans risque. Ce n’est pas la dangerosité de ce métier, mais ses effets environnementaux néfastes qui ont sonné son glas. Voici une incursion dans les eaux mouvementées du passé d'un des derniers ex-draveurs encore en vie.

Aujourd'hui âgé de 80 ans, Robert Gaudreault a été draveur pendant un quart de siècle sur la rivière Malbaie, dans Charlevoix. Il a 17 ans seulement et une éducation minimale lorsque l'un de ses frères aînés l'amène au chantier pour la première fois.

Issus d'une famille nombreuse, les garçons envoyaient leurs gages à leurs parents. Ils travaillaient des journées de 9 à 10 heures, le plus souvent 7 jours par semaine pendant de longs mois. Un travail physique exigeant qui demandait force et habileté à la fois.

J'ai trouvé ça très dur, la drave. C'était un métier dangereux. Il y en a eu des drames. Pas beaucoup, mais il y en a eu. Il y a eu des noyades, des blessés aussi.

Robert Gaudreault, ancien draveur

L'homme est fascinant. Il a connu Joseph Boies, qui a inspiré le personnage de Menaud, maître-draveur, de Félix-Antoine Savard. Et il est l'un des derniers témoins d'un métier disparu.

Le souvenir toujours aussi vif, il raconte comment lui et ses camarades utilisaient la dynamite pour dénouer les embâcles qui se créaient parfois et bloquaient le trajet des milliers de billes de bois vers les papetières.

Il explique que les draveurs dormaient sous une tente sur un lit de branches de sapin et déplaçaient leur campement de temps à autre, pour suivre les billots qui cheminaient sur la rivière.

Des hommes se tenant debout, gaffe à la main, sur des billots de bois coincés dans un embâcle.

Devant l’impossibilité de défaire un embâcle à force de bras, les draveurs auront recours à la dynamite.

Photo : Courtoisie des éditions du Septentrion

Robert Gaudreault se souvient aussi de l'esprit de camaraderie qui régnait : Nous, les draveurs, on se protégeait entre nous. Parce qu'on avait besoin des uns des autres. Les bûcherons, c'était chacun pour soi. Nous, il fallait travailler en équipe et s'entraider pour éviter les accidents. On était comme des frères.

D'ailleurs, si les bûcherons avaient l'habitude de jouer aux cartes le soir venu, histoire de se désennuyer, ce n'était pas le cas des draveurs, donne en exemple Robert Gaudreault. Pourquoi? Pour éviter les querelles qui pourraient créer des tensions entre les collègues.

À écouter aussi :

L'héritage méconnu de la drave au Québec, un reportage diffusé à L'heure du monde

Un métier au cœur du développement économique du Québec

Robert Gaudreault a passé un quart de siècle à guider des pitounes, ces billes de bois de 4 pieds, le long de la rivière, jusqu'à la papetière de Clermont qui a été la principale industrie de la région pendant des décennies, jusque dans les années 70. On y produisait notamment le papier journal sur lequel était imprimé le New York Times.

S'il n'y a pas de bûcherons, il n'y a pas de draveurs. S'il n'y a pas de draveurs, il n'y a pas d'usine qui tourne à l'autre bout. Donc, les bûcherons et les draveurs, ils faisaient vivre bien des familles.

Robert Gaudreault, ancien draveur

Cet extrait de l’émission Caméra 60 du 2 octobre 1960 montre combien l’industrie forestière était centrale dans l’économie canadienne à cette époque.

Un contenu vidéo est disponible pour cet article
Un draveur, avec sa gaffe, est perché sur des billots au bas d'une chute d'eau.

Caméra 60, 2 octobre 1960

Photo : Radio-Canada

Robert Gaudreault a raison de souligner l'importance de l'apport des draveurs au développement économique du Québec, selon Raymonde Beaudoin, qui est en train d'écrire un livre sur ce métier. Les draveurs ont joué un rôle essentiel dans les années 30, 40, 50, jusque dans les années 80 même. Parce que les papetières n'avaient pas d'autres moyens que le flottage pour transporter le bois coupé. Il n'y avait pas de route, pas de chemins, pas de camions non plus, dit-elle.

La drave a été fondamentale pour rentabiliser les entreprises de sciage et les papetières. Elle était le moyen le plus économique à leur disposition pour transporter le bois à partir de leur lieu de coupe en forêt.

René Hardy, professeur d'histoire émérite, Université du Québec à Trois-Rivières

Raymonde Beaudoin ajoute qu'en assurant l'acheminement de la matière première aux usines en aval, les draveurs ont permis à l'industrie papetière québécoise de se distinguer et de donner ses lettres de noblesse aux forêts de sapins et d'épinettes.

Entre folklore et réalité

Entre le coureur des bois et le curé du village, le draveur a toujours occupé une place dans le folklore et l'imaginaire collectif des Québécois associé à la fin du 19e siècle et au début du 20e, comme en témoigne cet extrait d'un épisode des Belles histoires des pays d'en haut.

Un contenu vidéo est disponible pour cet article

Les Belles histoires des pays d’en haut

La première image qui vient en évoquant la drave est souvent celle d'un homme aventureux et un peu casse-cou qui gambade de billot en billot sur les eaux d'une rivière emballée. Mais il s'agit d'une perception romancée de la réalité selon Raymonde Beaudoin. On tombe souvent dans le folklore. Il faut savoir que le travail des draveurs se faisait de chaque côté de la rivière ou encore à bord d'embarcations, dans de grosses "boat", des chaloupes à rames, explique-t-elle.

Des draveurs, en bateau, sur une rivière

Les draveurs contournent une accumulation de billes de bois avec leur bateau.

Photo : Salomon Lépine / Courtoisie des éditions du Septentrion

Si les représentations de draveurs ne sont pas rares dans les œuvres de fiction, littéraires ou musicales, il existe étonnamment peu d'ouvrages documentaires portant sur le sujet. Raymonde Beaudoin, dont le père de 99 ans était aussi un ancien draveur, compte remédier à la situation et prépare un livre sur la vie des draveurs.

Un métier qui a évolué

Jusque dans les années 1930, le flottage du bois se faisait avec des billes longues de plus de deux mètres qui étaient utiles aux scieries. De si gros morceaux de bois sur l'eau étaient difficiles à manœuvrer pour les draveurs et avaient naturellement tendance à créer des embâcles. Puis, les papetières ont lancé une petite révolution avec la venue de la pitoune, des billes de bois plus courtes, longues de seulement quatre pieds (1,2 mètre).

Un draveur guide des billes de bois vers le bas d'une chute.

En haut de la chute, les cordes de « pitounes » ont été alignées de part et d’autre de la rivière, prêtes à être jetées dans le torrent. Un draveur avec sa gaffe les dirige vers la descente.

Photo : Courtoisie des éditions du Septentrion

La pitoune a vraiment changé le visage de la drave. Les embâcles étaient moins fréquents et s'il y en avait, ils étaient plus faciles à dénouer. Le recours au dynamitage était plus rare aussi. Résultat : le travail des draveurs était moins dangereux et s'en retrouvait grandement facilité.

Raymonde Beaudoin, autrice de l'ouvrage « La vie dans les camps de bûcherons au temps de la pitoune »

De plus, la mécanisation de l'exploitation forestière qui s'est produite après la Deuxième Guerre mondiale a aussi transformé la drave. Des routes ont été construites, les bûcherons n'avaient plus à s'installer près d'un cours d'eau pour abattre les arbres. Mais on n'abandonna pas la drave pour autant, puisqu'elle demeurait économique pour les entreprises, selon René Hardy : On a cessé la drave sur les petites et moyennes rivières. On transportait par camion le bois vers les grandes rivières et c'est sur ces rivières qu'on pratiquait la drave jusqu'aux usines.

Robert Gaudreault confirme aussi que le métier a évolué au fil des décennies, rendant la drave un peu plus sécuritaire. Les dernières années, il n'y a presque pas eu d'accident. La compagnie a aménagé des chemins le long de la rivière, ce qui facilitait nos déplacements. Et elle nous a aidés un peu plus. On avait des petites vestes de sécurité. Il s'était formé un syndicat aussi, ce qui nous a protégés un peu plus, dit-il.

La fin d'une époque

Ce n'est pas la dangerosité du métier, mais bien ses effets environnementaux qui ont sonné le glas du flottage. Les millions de billes de bois qui glissaient sur les rivières parsemaient le fond de l'eau de résidus qui relâchaient des substances toxiques et acides, nocives pour la santé des écosystèmes.

Des milliers de billots de bois amassés sur une rivière.

Ouverture des estacades, en juillet 1925. Retenues dans des anses de la rivière ou à la tête des barrages, les billes flottantes pouvaient former une masse impressionnante qui couvrait entièrement la surface de la rivière sur une grande distance.

Photo : CIEQ, Collection René-Hardy, Fonds Groupe de recherche sur la Mauricie, N60-365 / Courtoisie des éditions du Septentrion

Le flottage a été interdit sur beaucoup de rivières dans les années 1980. Mais en Mauricie, ça s'est poursuivi jusque dans les années 90. Il a fallu l'intervention de groupes écologistes pour que, finalement, les compagnies acceptent de faire le transport par camion ou par chemin de fer.

René Hardy, professeur émérite d'histoire à l'Université du Québec à Trois-Rivières

En 1995, la drave prend fin sur la rivière Saint-Maurice, en Mauricie, le dernier cours d'eau où elle était encore pratiquée.

Un musée pour se rappeler

Un jour, alors que Robert Gaudreault travaillait sur la rivière Malbaie, deux draveurs, des frères, se sont noyés. L'événement l'a marqué profondément et a réveillé un désir chez lui : rendre hommage aux nombreux disparus de la drave. À partir de ce moment-là, j'ai voulu faire un musée. Parce que personne ne savait ce qui se passait à la drave. Il y avait des secrets dans la forêt. Quelqu'un mourrait, c'était fini, on n'en parlait plus.

Lorsqu'il quitte la forêt et la rivière, au début des années 90, le draveur tient sa promesse. Il achète de la Donohue, son ancien employeur, un lot d'objets utilisés dans les camps de bûcherons et de draveurs et ouvre un petit musée à Saint-Aimé-des-Lacs, dans Charlevoix, où on retrouve des centaines d’artefacts. Aujourd'hui, il guide les touristes curieux dans la découverte de son ancien métier.

La visite dure quelques minutes ou des heures, selon le temps dont on dispose pour écouter cet incroyable conteur. Il montre comment utiliser la gaffe et le roule-bille, les outils qui servaient à piquer ou retourner les billes de bois récalcitrantes.

Il présente des photos d'antan, l'uniforme d'origine des draveurs ou encore les motoneiges utilisées à l'époque pour faire la navette entre le campement et le site de travail sur la rivière. Il explique que, contrairement à la croyance populaire, les draveurs ne portaient pas de bottes à crampons ou à clous. Elles avaient été abandonnées parce qu'elles provoquaient des chutes à l'eau lorsque les crampons se coinçaient dans les nœuds des billots de bois.

Le but du Musée de la drave est de faire découvrir un métier qui a façonné le Québec pendant plus d'un siècle.

Il n'y a pas beaucoup de monde qui aurait pu apprendre à écrire à l'époque. Parce qu'avec le bois, on fait le papier. Et sans papier, impossible d'écrire! C'était tellement important, les draveurs, ce n'est pas croyable!

Robert Gaudreault, ancien draveur

Raymonde Beaudoin déplore le manque de connaissances des Québécois sur le métier de draveur. On n’en parle pas assez de ce métier-là, des gens qui ont construit le Québec actuel. On a tendance à effacer notre histoire, notre petite histoire. Et c’est dommage, conclut-elle.

Robert Gaudreault souhaite garder son musée ouvert le plus longtemps possible pour que le métier de draveur soit reconnu à sa juste valeur et pour que ne soit pas oublié ce pan de l'histoire du Québec.

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