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COVID-19 dans le Restigouche : le doute plane sur la responsabilité du Dr Ngola

Un homme regarde l'objectif.

Jean-Robert Ngola dit avoir été victime d'une avalanche d'attaques racistes.

Photo : Mia Sheldon/ CBC

Radio-Canada

Le Dr Jean-Robert Ngola est-il réellement le patient zéro à la source de l’éclosion de COVID-19 dans le Restigouche? Les doutes se font de plus en plus persistants, alors que de nouvelles informations émergent concernant le traçage des malades.

Moins d'une heure après avoir appris qu'il était atteint de la COVID-19, le médecin de 50 ans a été blâmé publiquement et accusé d'avoir importé le virus au Nouveau-Brunswick parce qu’il ne s’est pas isolé à son retour d’un voyage à Montréal.

Dès les premiers instants de cette affaire, Jean-Robert Ngola a refusé qu’on le tienne responsable de l’éclosion de COVID-19 qui a fait deux morts et rendu malade une quarantaine de personnes dans la région de Campbellton à la fin mai.

Le médecin de famille s’est longtemps défendu par la bouche de son avocat, mais il refuse à présent de rester silencieux.

Un homme en entrevue avec une femme.

Jean-Robert Ngola a rencontré une équipe de CBC/Radio-Canada pour une première entrevue télévisée depuis le début de toute cette affaire.

Photo : Mia Sheldon/ CBC

Dans une entrevue accordée à Radio-Canada, il révèle de nouvelles informations qui sèment le doute sur les accusations portées contre lui.

Je souffre encore des conséquences de cette situation. L’événement demeure le plus traumatisant de ma vie. Je connais la guerre chez moi, le génocide, mais ça, c’est l’attaque de ma personne. Je vis ça très difficilement.

Jean-Robert Ngola

Le cauchemar du Dr Ngola

Le 27 mai, vers 11 h, le médecin d’origine congolaise reçoit le résultat de son test de dépistage de la COVID-19. Il est positif. Pourtant, il n’a pas de symptôme.

Une heure plus tard, son nom circule déjà sur les réseaux sociaux et le résultat de son test de dépistage est dévoilé en ligne. Sa photo, son adresse et des images de sa maison sont partagées.

Le même jour, lors d’un point de presse en après-midi, le premier ministre Blaine Higgs dénonce les actes irresponsables d’un travailleur de la santé. Le premier ministre n’a pas nommé le médecin, mais il l’a accusé d’avoir menti aux autorités sur les raisons de son voyage et d’avoir refusé de s’isoler à son retour.

Je tremble en parlant de ça.

Jean-Robert Ngola

Deux heures plus tard, il apprend par courriel qu’il est suspendu sans salaire par le Réseau de santé Vitalité. À peine remis de ses émotions, il reçoit un appel de la santé publique qui l’informe que sa fille est aussi atteinte par le coronavirus.

Avant la fin de la semaine, le 30 mai, à la suite de plaintes déposées par le Réseau de santé Vitalité et le gouvernement du Nouveau-Brunswick, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) lance une enquête.

Un contenu vidéo est disponible pour cet article

Accusé d'être le patient 0 au N.-B., un médecin tente de défendre sa réputation

Avalanche d’attaques racistes

Ni le médecin ni sa fille n’ont souffert de symptômes de la COVID-19 : pas de fièvre, pas de toux, pas de perte d’odorat.

Le virus l’a peut-être épargné, mais le Dr Ngola a été victime de discrimination et de racisme. Il dit avoir craint pour sa vie et pour celle de sa fille. Sur Facebook, on l’a traité de tous les noms et on lui a dit de retourner en Afrique.

Les gens disent qu’on va lever la potence, on va retourner à la peine de mort, il doit retourner chez lui [...] on ne m’aurait pas traité comme ça si j’avais été Tremblay.

Jean-Robert Ngola

Des résidents ont contacté le 911 en affirmant que le médecin avait été aperçu dans la communauté. Des policiers se sont rendus chez lui pour s’assurer qu’il respectait l’isolement.

Le médecin et sa fille étaient déjà confinés à la maison, mais ils décident de se cacher dans le sous-sol. Il demande la protection de la police.

Jean-Robert Ngola est toujours ébranlé par les attaques racistes qu'il a subies.

Jean-Robert Ngola est toujours ébranlé par les attaques racistes qu'il a subies.

Photo : Judy Trinh / CBC

Mais d’où est venu le virus?

Lors d’une rencontre avec une équipe de Radio-Canada au Québec à la mi-août, le médecin et ses avocats ont communiqué les résultats de l’enquête indépendante qu’ils ont menée afin de mettre en lumière la source de l’éclosion.

Un homme en veston marche.

L'enquêteur Craig Hannaford, un policier à la retraite et ancien dirigeant de la GRC à l’unité des enquêtes sur les fraudes sur les marchés publics, est le détective responsable du dossier de Jean-Robert Ngola.

Photo : Mia Sheldon/ CBC

Lorsqu’il a reçu son diagnostic, le Dr Ngola faisait uniquement des consultations virtuelles avec les patients de sa clinique. Il croit avoir contracté le virus alors qu’il travaillait aux urgences de l’hôpital.

Au début du mois de mai, son ex-conjointe lui a demandé de venir chercher leur fille de 4 ans à Montréal et de s’en occuper quelque temps puisqu'elle devait rentrer en Afrique pour des funérailles. Le frère du Dr Ngola, lui aussi à Montréal, allait surveiller la fillette jusqu’à son arrivée.

Incertain des règles en vigueur, le Dr Ngola a contacté la GRC et la santé publique afin d’obtenir des directives. Il a aussi contacté les autorités sanitaires au Québec par mesures préventives. Il affirme ne pas avoir d'enregistrements de ces appels, mais assure que l'historique sur son téléphone montre qu'il a bien composé ces numéros.

Les responsables de la santé publique au Nouveau-Brunswick lui auraient dit qu’il était un travailleur essentiel et qu’il n’avait donc pas besoin de s’isoler à son retour de Montréal.

Un affiche qui indique les urgences à l'Hôpital de Campbellton.

Jean-Robert Ngola a pris la route pour Montréal quelques minutes après la fin de son quart de travail aux urgences, peu après 16 h.

Photo : Radio-Canada / Serge Bouchard

Le 12 mai, il a fait la route de Campbellton à Montréal, sans s’arrêter. Puis il est reparti avec sa fille le lendemain matin.

Il a ensuite fait un arrêt d’une vingtaine de minutes à Trois-Rivières, pour rencontrer deux médecins concernant une possibilité d’emploi dans leur clinique. Ils ont porté des masques et sont restés à deux mètres les uns des autres.

Sur la route du retour, il s’est arrêté à La Pocatière, au Québec, afin de faire le plein d’essence avant de traverser la frontière près d’Edmundston. Selon les dires du médecin, il a informé l’agent à la frontière qu’il était médecin et venait de faire un aller-retour à Montréal pour aller chercher sa fille. On lui a alors simplement donné des informations générales sur l’isolement.

Ni le frère du Dr Ngola ni les deux médecins de Trois-Rivières n’ont contracté le coronavirus, selon le principal intéressé. Radio-Canada n’a pas été en mesure de parler aux deux médecins québécois, mais a vu le test négatif du frère.

Une contamination au Québec improbable, selon une experte

Une épidémiologiste spécialiste des maladies infectieuses et en vaccination, la Dre Karina Top, de l’Université Dalhousie, a révisé les détails de cette affaire et croit qu’il est improbable que le Dr Ngola ait contracté la COVID-19 lors de ce voyage, mais que ce n’est pas impossible.

Globalement, c’est une très courte période et il a été en contact avec un petit nombre de personnes. Le risque de contracter le virus est donc raisonnablement faible. Mais ce n’est pas impossible.

La Dre Karina Top, épidémiologiste

L’enquête de l’équipe du Dr Ngola a également permis de potentiellement identifier la personne qui aurait dévoilé le diagnostic du médecin sur les réseaux sociaux.

Le médecin a été identifié sur des publications Facebook faites par une personne qui dit avoir un lien avec l’équipe provinciale de gestion de la COVID-19.

L'hôpital de Campbellton, où travaillait parfois le Dr Jean-Robert Ngola.

L'hôpital de Campbellton, où travaillait parfois le Dr Jean-Robert Ngola.

Photo : Radio-Canada / Serge Bouchard

Lors de l’éclosion, au moins dix employés de l’hôpital ont contracté le virus, mais le Dr Ngola est le seul dont l’identité a été révélée.

Dire que j’ai été traité équitablement? Non. Je n’étais pas le seul professionnel de santé à avoir été testé positif. Avez-vous vu un seul patient qu’on a mis son diagnostic dans Facebook? Avez-vous vu un seul médecin lynché sur la place publique?

Jean-Robert Ngola

Des liens pas si évidents que ça

La province venait de passer deux semaines sans signaler de nouveaux cas lorsque cette éclosion a forcé un reconfinement partiel de la population dans la région.

Les premiers signes de l’éclosion sont apparus le 21 mai : un enfant de Campbellton reçoit un diagnostic positif. Puis, le 27 mai, la santé publique a annoncé qu’un travailleur de la santé et un homme de 90 ans avaient aussi contracté le virus. Il s’agissait du Dr Ngola et de l’un de ses patients.

Le bureau du Dr Jean-Robert Ngola, à Campbellton.

Le bureau du Dr Jean-Robert Ngola, à Campbellton

Photo : Radio-Canada / Serge Bouchard

Une semaine plus tôt, le patient de 90 ans s’est présenté à la clinique du Dr Ngola pour un renouvellement d'ordonnance. Le médecin portait un masque et a respecté les mesures de distanciation physique.

Le lien entre l’enfant qui a reçu un diagnostic six jours plus tôt et le Dr Ngola n’avait pas été établi jusqu’ici. L’enfant est le fils d’un(e) travailleur(e) de la santé qui travaille au même hôpital que le Dr Ngola. Leurs enfants ont fréquenté la même garderie pendant une journée : la garderie Les bouts choux.

La responsable de la garderie, Cecile Castonguay, ne blâme pas Jean-Robert Ngola pour l’éclosion dans le Restigouche.

Je ne sais pas si c’est le garçon qui l’a donné à sa fille ou si c’est sa fille qui l’a donné au garçon. Comment pourrions-nous en être sûrs? se demande Cecile Castonguay.

De plus, le conjoint de l'un des parents du petit garçon, qui participe à la garde partagée de l'enfant, habite au Québec.

Vitalité précise également que 90 employés, soit environ 10 % des employés de l’hôpital, habitent à Pointe-à-la-Croix, au Québec, et traversent quotidiennement la frontière interprovinciale. Plus de 20 % des patients de l’hôpital proviennent aussi du Québec.

Le pont se reflète sur la baie des Chaleurs

Le pont interprovincial relie les municipalités de Campbellton et de Pointe-à-la-Croix.

Photo : Radio-Canada / Serge Bouchard

Pas d’excuses et des procédures judiciaires

Le premier ministre du Nouveau-Brunswick reste campé sur ses positions. Sur la route de la campagne électorale, il a fait savoir qu’il n’a pas l’intention de se raviser, ou de s’excuser, bien au contraire.

Blaine Higgs a affirmé qu’il ne savait pas qui était le Dr Jean-Robert Ngola avant de voir sa photo dans les médias sociaux. Il précise que sa priorité dans la gestion de la pandémie est la prudence et qu’il est déçu de constater que cette situation ait coûté la vie à deux personnes.

En mai, la GRC a lancé une enquête afin de déterminer si le Dr Ngola avait une responsabilité criminelle dans cette affaire. À la suite d’une enquête de six semaines, la police a choisi de ne pas déposer d’accusation criminelle. Le médecin pourrait tout de même devoir payer une amende salée.

D’ici là, il se prépare à intenter une poursuite contre le gouvernement provincial et le réseau Vitalité afin de rétablir sa réputation.

Le Dr Ngola a quitté Campbellton et travaille maintenant comme médecin de famille à Louiseville, au Québec.

D'après les informations de Judy Trinh de l'émission The Fifth Estate, à CBC, avec la collaboration de Nicolas Steinbach, de Radio-Canada

Correctif : la version originale de ce reportage indiquait que le petit garçon qui a contracté la COVID-19 le 21 mai et qui a fréquenté la garderie Les bouts choux était en garde partagée avec un parent qui habite en Gaspésie. Cette information avait initialement été confirmée par le Réseau de santé Vitalité. Or, les deux parents du petit garçon habitent plutôt au Nouveau-Brunswick. Le conjoint de l'un des parents habite au Québec.

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