•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Cinq ans après Charlie Hebdo : un procès « à la dimension cathartique »

Les visages des victimes sont peints sur un des murs des anciens locaux de Charlie Hebdo.

L'assaut dans les locaux de Charlie Hebdo en janvier 2015 à Paris fera 11 victimes, dont 8 membres de la rédaction de la publication satirique.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Le procès de 14 présumés complices des meurtriers de Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher s'ouvre cette semaine à Paris. Des audiences historiques qui seront – fait très rare en France – filmées et archivées. Pour mieux comprendre l’importance de ces procédures, nous nous sommes entretenus avec Charlotte Piret, journaliste – justice et terrorisme – à France Inter.

La tenue de ce procès surprend plusieurs, parce que les assaillants de janvier 2015 ont été tués. Pourquoi donc tenir un tel procès?

C'est important de pouvoir juger l'horreur de ces trois jours-là. Effectivement, les trois terroristes (les frères Kouachi, qui ont attaqué Charlie Hebdo, et Amédy Coulibaly, qui a attaqué à Montrouge et dans l'HyperCacher) ont été tués dans les assauts des forces de l'ordre. Ils ne sont plus là pour répondre de leurs actes.

Mais les terroristes n'ont probablement pas agi tout seuls. Ils ont été aidés, au moins dans la logistique, dans la préparation de leurs attentats, avec les armes, la location de certaines voitures, le financement, etc.

Dans ce procès, 14 personnes vont être jugées. Certaines sont jugées pour complicité d'assassinat. Ils encourent la réclusion à perpétuité. Il n’y a pas que des seconds couteaux dans ce procès. Certains encourent la peine maximale.

Effectivement, les tueurs ne sont pas là. C'est le cas de la majorité des procès d'attentats. Il y a toujours une grande frustration, notamment pour les victimes, celle de ne pas avoir les véritables auteurs en face, parce qu'ils ne sont plus là pour répondre de leurs actes.

Ce qui était particulier également, c’est que trois des accusés sont en fuite. Ils sont peut-être même morts. Mais ils seront jugés quand même. Pourquoi?

La justice française juge systématiquement toutes les personnes, y compris quand elles sont en fuite ou même quand on a quasiment la certitude qu'elles sont mortes, parce qu'on n'est jamais sûr à cent pour cent que ça soit le cas. L'État islamique a parfois fonctionné comme ça. Ils ont fait passer pour mortes des personnes importantes, comme des cadres de leur groupe. Ceci, notamment, dans l’espoir de passer un peu plus facilement sous les radars des services de renseignement. Donc, on juge tout le monde.

Sur les trois accusés qui ne seront pas au procès, deux sont très probablement morts : les frères (Mohamed et Mehdi ) Belhoucine. Pour Hayat Boumedienne, la compagne d'Amedy Coulibaly, il y a plus d’interrogations. Elle aurait été vue vivante dans un camp, il y a quelques mois. Donc, il y a incertitude. De toute façon, les trois vont être jugés et très probablement condamnés par la Cour d'assises.

Est-ce qu'il y a des zones d'ombre dans cette affaire que le procès pourrait éclaircir?

Les principales zones d'ombre, c'est ce qui est passé dans la tête des trois terroristes et la raison pour laquelle, un jour, ils ont décidé d'agir comme ils l'ont fait. Et ça, je pense que les accusés qui sont dans le box n'ont pas été assez proches d'eux pour pouvoir en répondre. Donc, ça malheureusement, je pense que ces zones d’ombres vont perdurer.

Il y a d’autres zones d'ombre qui pourraient être levées. Elles touchent plutôt les aspects pratiques et logistiques, la mise en place de la préparation de ces attentats. Mais c’est dans la mesure où les accusés auront envie de s'exprimer parce qu'ils ont le droit de garder le silence à l'audience.

En 2015, le journal Le Monde avait comparé l’attaque contre la rédaction de Charlie Hebdo au 11 Septembre français. Avec le recul, est-ce que cette comparaison vous semble juste?

Je ne sais pas si on peut le dire de ces attentats-là en particulier. Ils ont été le début de deux années terriblement mortifères en France. Les attentats de janvier 2015 vont malheureusement se poursuivre avec le 13 novembre 2015, qui se poursuivra en 2016 avec l'attentat de Nice, le 14 juillet, avec celui à Saint-Étienne-du-Rouvray, puis à Magnanville, etc.

Donc, c'est le début d'une période assez dramatique pour la France, parce qu'elle était visée directement par les organisations terroristes, et en particulier par le groupe armé État islamique.

De quelle manière les autorités françaises, les enquêteurs et les policiers ont-ils modifié leurs méthodes de travail en réponse à ces attentats?

Il y a eu cette prise de conscience de se dire qu'il y a des individus qu'on croyait devenus peut-être moins dangereux qui pouvaient passer à l'acte du jour au lendemain.

Les frères Kouachi, à une époque de leur vie, étaient sur les radars de l'antiterrorisme. Chérif Kouachi avait été condamné pour avoir tenté de se rendre en Irak via une filière dirigée par un de ses mentors. On savait donc qu'il était radicalisé, qu'il avait déjà ça en tête, etc. Et malgré tout, les deux frères, à un moment donné, n'ont plus été surveillés.

Des interrogations ont été soulevées au sein des services antiterroristes et des services de renseignement. Est-ce que ça a fondamentalement changé les méthodes de travail? Il y a eu plus de moyens qui ont été déployés pour suivre des individus soupçonnés de pouvoir être dangereux.

Malgré tout, c'est toujours la même question. On ne peut pas mettre un policier derrière chaque Français. Le risque zéro n'existe pas.

Dans les jours qui ont suivi les attaques de janvier 2015, la France a déployé l’opération Sentinelle. Ce sont des milliers de soldats postés de manière bien visible aux endroits qui pourraient être des cibles terroristes. Est-ce que ces attentats ont entraîné d’autres changements visibles dans la vie publique?

L'opération Sentinelle, c’est ce qu’il y a de plus visible. Il y a énormément de choses qui ont changé d'un point de vue légal, mais ça n'est pas forcément très visible pour les Français. C’est tout un arsenal judiciaire et administratif qui a été mis en place dans la loi.

On peut beaucoup plus facilement surveiller quelqu'un, plus facilement l'assigner à résidence de manière purement administrative. Se pose aussi la question des gens qui ont été condamnés pour terrorisme et qui vont sortir de prison. La loi est en train de s'écrire pour pouvoir continuer à les surveiller, une fois que leur peine était totalement purgée.

(Ce n’est pas visible), mais ça change la donne dans la surveillance et dans le démantèlement de certains nombres de filières. On sait que plusieurs attentats, qui étaient probablement sur le point d'être perpétrés, ont été démantelés depuis.

Sur une touche plus personnelle, vous suivez cette affaire depuis le début. À vos yeux, quelle est l'importance du procès qui débute?

Ce procès est important pour toute la société française parce que, et je m'inclus là-dedans, il y a une dimension cathartique, même si les tueurs ne sont pas dans le box des accusés.

Nous, en tant qu'État démocratique et État de droit, avec nos règles à nous, on va juger ce qui s'est passé ce jour-là. Je pense que ces moments-là, ces audiences qui vont durer deux mois et demi, ont cette dimension cathartique qui est importante pour l'ensemble de la société.

Ces attentats ont profondément touché les Français. Ils ont été des millions à descendre dans la rue pour rappeler les valeurs qui étaient les nôtres, comme la liberté d'expression. Et puis, en tant que journaliste, quand on travaille sur ces dossiers-là pendant cinq ans, on a aussi envie de voir la manière dont la justice va s'en emparer et va juger ces faits.

Cette entrevue a été condensée et éditée à des fins de clarté.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !