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Lafrenière « voulait devenir une sorte d’Edgar Hoover québécois »

Portrait de Robert Lafrenière

Robert Lafrenière a été commissaire de l'Unité permanente anticorruption.

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

Dans un livre qui sera publié cette semaine, le député Guy Ouellette accuse l’Unité permanente anticorruption (UPAC) de l’avoir arrêté en octobre 2017 pour l’intimider et le museler.

Selon la version de l’ancien policier de la Sûreté du Québec, l’UPAC voulait le neutraliser dans ses démarches pour obtenir une meilleure reddition de comptes sur les activités de l’escouade. M. Ouellette va même jusqu’à comparer l’ancien commissaire Robert Lafrenière à l’ex-patron du FBI J. Edgar Hoover, qui montait des dossiers sur des politiciens et des employés pour les tenir en laisse. Il affirme en guise de conclusion qu’il n’est plus du tout convaincu de l’utilité de l’UPAC.

Le livre Qu’on accuse ou qu’on s’excuse : les dessous de mon arrestation illégale permet à Guy Ouellette de donner sa version des faits sur les événements qui ont secoué le Québec et la classe politique il y a près de trois ans. Selon lui, quand la police de l’UPAC l’arrête le 25 octobre 2017 dans le stationnement du Tim Horton’s de Laurier Station, ce n’est pas parce qu’il a quelque chose à voir avec les fuites de documents confidentiels de l’UPAC, comme le veut la version officielle.

La police n’a rien qui pourrait ressembler au quart du huitième d’une preuve de quoi que ce soit de criminel pour agir de la sorte, affirme-t-il. Pour appuyer son affirmation, il souligne que le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) ne s’est pas opposé à sa requête pour invalider les mandats de perquisition de ses biens. Il ajoute aussi que près de trois ans après son arrestation, aucune accusation n’a été portée contre lui.

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Le député Guy Ouellette, debout, a fait une déclaration solennelle à l'Assemblée nationale le 31 octobre 2017.

Selon Guy Ouellette, l’opération vise plutôt à le mettre hors d’état de nuire. Au cours des mois précédents, il s’est opposé en privé au renouvellement du mandat du commissaire Lafrenière. Mais surtout, publiquement, il exige de l’UPAC plus d’imputabilité et s’oppose à la transformation de l’escouade en service de police. Devenir chef de police est l’ultime ambition de Robert Lafrenière, selon le député, lui-même ancien enquêteur à la Sûreté du Québec.

[On m’a arrêté] pour m’enlever de la route de  M. Lafrenière,pour qu’il puisse avoir son corps de police, et qu’il puisse être chef de police.  Je nuisais aux ambitions de M. Lafrenière.

Guy Ouellette, en entrevue à Tout un matin

Et, à ses yeux, le patron de l’UPAC est prêt à faire trembler et effrayer la classe politique pour arriver à ses fins. Il en veut pour preuves l’arrestation de l’ancienne vice-première ministre Nathalie Normandeau en plein jour de budget à Québec, les nombreuses fuites de documents confidentiels de l’UPAC et la visite impromptue d’enquêteurs chez Philippe Couillard (alors chef de l’opposition officielle) au petit matin, à quelques heures d’une rentrée parlementaire.

Portrait de Nathalie Normandeau qui porte un masque.

Nathalie Normandeau, au palais de justice de Québec

Photo : Radio-Canada / Guillaume Croteau-Langevin

Il en ajoute une couche en affirmant que l’enquête Mâchurer sur le financement du Parti libéral n’est, selon lui, qu’une mise en scène pour intimider des élus. Le jugement de Guy Ouellette à propos de Robert Lafrenière est sans appel : Il fait plus de la politique que de la police, et il utilise des manœuvres de déstabilisation et des tactiques d’intimidation.

Depuis mon arrestation, c’est simple, il n’y a plus personne qui pose de questions à l’UPAC. Je pense que l’intimidation a fait son chemin.

Guy Ouellette, en entrevue à Tout un matin

Guy Ouellette aurait souhaité que Robert Lafrenière vienne s’expliquer en commission parlementaire après sa démission surprise le jour même des élections du 1er octobre 2018. Robert Lafrenière a-t-il choisi d’éviter l’opprobre? lance-t-il.

Il attend maintenant de voir si des accusations seront portées à la conclusion de l’enquête du Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) sur les démarches de l’UPAC pour trouver l’origine des fuites de documents confidentiels. Joint au téléphone, Robert Lafrenière, aujourd’hui à la retraite, a décliné notre demande de commentaire.

L’UPAC sur respirateur artificiel

Près de 10 ans après sa création, Guy Ouellette se demande où s’en va l’UPAC. Le lien de confiance envers l’institution a été brisé, selon lui, ce qui dégénère même en climat de méfiance. Au-delà de la perception externe, l’UPAC est grugée par d’importants problèmes internes de roulement de personnel et de perte d’expertise, selon l’ancien policier. Pourquoi garder ce service de police sous respirateur artificiel, se questionne-t-il.

Plus aucun député ne parle de corruption, les ministères jouent les vierges offensées en affirmant haut et fort qu’aucune corruption n’a lieu au sein de leurs organismes, et les sociétés d’État font comme bon leur semble. Pourquoi alors garder sur le respirateur artificiel un nouveau corps de police qui, au dire même de son nouveau commissaire (Frédérick Gaudreau), a un gros problème d’expertise ?, écrit-il.

À son avis, des corps de police comme la SQ ou le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) pourraient remplacer l’UPAC pour lutter contre la corruption et la collusion.

Privilèges parlementaires

Le récit de Guy Ouellette est aussi un vigoureux plaidoyer pour protéger le privilège parlementaire des élus dans leur rôle de contrôleur de l’action gouvernementale. Ce principe confère aux députés une immunité (lors des travaux parlementaires) et leur permet de faire leur travail à l’abri de l’ingérence ou de tentatives d’influence ou d’intimidation.

Personne n’est au-dessus des lois, mais l’arrestation et la saisie des biens d’un député dans l’exercice de ses fonctions soulèvent des questions sur la portée de ce privilège.

Un parlementaire doit jouir de sa pleine liberté pour faire son travail. Quel que soit le sujet qui le préoccupe et dont il fait le suivi, y compris le travail policier, il doit être capable de le faire sereinement et en toute tranquillité d’esprit, a tonné le président de l’Assemblée nationale Jacques Chagnon dans son fameux discours Qu’on accuse ou qu’on s’excuse, qui a inspiré le titre du livre.

M. Chagnon ajoutait que les services de police devaient être redevables devant les parlementaires, sinon les risques de dérive totalitaire augmentent.

Manigances politiques

Guy Ouellette relate aussi des tractations de coulisses en écorchant au passage le premier ministre François Legault, la nouvelle cheffe du Parti libéral Dominique Anglade et l’ancien ministre libéral Pierre Moreau.

Le député ne mâche pas ses mots contre le chef de la Coalition avenir Québec (CAQ). Il rappelle un événement de la dernière semaine de campagne électorale de 2018, lorsque François Legault a affirmé que Guy Ouellette était un informateur de la CAQ et qu’il avait notamment transmis au parti des informations embarrassantes pour le Parti libéral.

À ce jour, l’élu affirme que ces allégations sont fausses, mais la controverse l’a forcé à quitter le caucus libéral après sa réélection. Il ne digère toujours pas cette sortie qu’il qualifie de sournoise et digne de l’époque de Maurice Duplessis.

Cette charge de François Legault à mon endroit était indigne de quelqu’un qui aspire à être premier ministre et ne visait qu’une chose : tenter de ravir le comté de Chomedey par des manœuvres purement électoralistes.

Extrait du livre de Guy Ouellette

Quelques semaines plus tard, il aurait même confronté le premier ministre en lui lançant : T’as pas été correct avec moi.Il s’est défilé sans m’adresser un seul mot, écrit-il.

Le cabinet de François Legault n’a pas voulu réagir, précisant que le premier ministre ne commenterait pas un livre ou des propos que lui et son entourage n’ont pas lu.

Exclu du caucus libéral en 2018 pour grave bris de confiance, Guy Ouellette a déclaré lundi en entrevue au Téléjournal avec Patrice Roy qu’il n’était pas un informateur de la CAQ. Non, a-t-il martelé. Je n’ai rien à me reprocher et je le dis publiquement : je ne suis pas une source de la CAQ.

L’ancien député a toutefois ajouté qu’il y avait des informations qui allaient être bientôt dévoilées à ce sujet. Vous allez avoir dans les prochains jours de nouveaux développements, a-t-il dit sans les détailler.

Guy Ouellette n’est pas plus tendre envers la nouvelle cheffe du PLQ, Dominique Anglade. Selon lui, mais sans donner de détails, elle aurait utilisé des manigances sournoises pour prendre le contrôle de l’association libérale de Chomedey (la circonscription de Guy Ouellette) avec ses alliés politiques par pur opportunisme et pour ses simples ambitions professionnelles pour assouvir sa soif du pouvoir.

De toute évidence, Guy Ouellette a fait une croix sur un retour au caucus libéral. L’attachée de presse de la cheffe libérale a indiqué que Mme Anglade ne sait pas à quoi cet extrait fait référence et qu’elle prendra le temps de lire le livre avant de commenter, le cas échéant.

J’apprends de plus en plus à apprécier mon statut d’indépendant. Je suis au courant de beaucoup plus d’informations, parce que ça prend mon consentement pour tout ce qui se fait à l’Assemblée nationale. […] Je vais me représenter.

Guy Ouellette, en entrevue à Tout un matin

Le député s’en prend aussi à l’ancien ministre Pierre Moreau, évoquant une hargne sans borne que son ex-collègue entretiendrait contre lui. La tension entre les deux hommes remonterait à l’époque où le propriétaire d’une agence de convoyeurs de fonds, Luigi Coretti, tentait d’obtenir un permis de port d’arme. Guy Ouellette affirme qu’il était fermement opposé à cette démarche.

Selon son récit, Pierre Moreau, alors directeur de cabinet du ministre de la Sécurité publique, lui aurait laissé entendre que s’il ne rentrait pas dans le rang, il pourrait perdre sa fonction d’adjoint parlementaire du ministre. Appelé à commenter, Pierre Moreau affirme que ces propos de Guy Ouellette le concernant sont totalement faux.

Guy Ouellette conclut son livre en disant qu’il cherche à rétablir les faits. Il affirme que ses démêlés avec l’UPAC lui auraient coûté 100 000 $ jusqu’à maintenant. En novembre 2018, il a intenté une poursuite de 550 000 $ contre le gouvernement pour atteinte à sa réputation, préjudice moral et perte monétaire.

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