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COVID-19 : difficile pour des médecins de se faire entendre

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Une personne installe un masque sur son visage.

Le port du masque dans les lieux publics intérieurs n'est pas obligatoire en Saskatchewan, mais le médecin hygiéniste en chef, Saqib Shahab, n'écarte pas complètement l'idée si le nombre de cas augmente rapidement.

Photo : Shutterstock / Narongpon Chaibot

Des médecins dénoncent la sourde oreille de la santé publique dans la gestion de la pandémie de COVID-19. Certains se désolent de devoir se tourner vers les médias traditionnels ou les réseaux sociaux pour se faire entendre. D'autres décident tout simplement de se taire, par crainte des représailles.

Depuis le mois de mai, la Dre Annie Janvier publie des vidéos sur YouTube pour faire réfléchir les parents et les familles en cette période de pandémie.

Interpellée par de nombreux parents inquiets outre mesure, cette médecin pédiatre du CHU Sainte-Justine dit avoir constaté un manque d'éducation et d'information.

Ce qu'on voit dans les médias, c'est souvent très inquiétant. [Les parents] n'avaient pas été rassurés par d'autres canaux de communication.

Dre Annie Janvier, pédiatre, éthicienne clinique, professeure et chercheuse au CHU Sainte-Justine

La médecin se désole qu’elle et ses collègues, avec l’Association des pédiatres du Québec (APQ), aient dû multiplier les démarches pour se faire entendre auprès de la santé publique et faire bouger le gouvernement. Les pédiatres se sont positionnés, entre autres, contre un confinement prolongé pour les enfants et pour un retour en classe.

La Dre Annie Janvier, pédiatre, éthicienne clinique et chercheuse au CHU Sainte-Justine

La Dre Annie Janvier, pédiatre, éthicienne clinique et chercheuse au CHU Sainte-Justine

Photo : Radio-Canada

Ça met en lumière la complexité de notre système de santé pour que les messages des gens sur le terrain, qui voient les problèmes, se rendent au top de la pyramide, observe-t-elle.

Plusieurs autres médecins à qui nous avons parlé déplorent l’absence de directives claires pour faire valoir leur opinion. Le mode de communication n’est pas clair. Comment transmettre nos inquiétudes à la santé publique quand on est sur le terrain?, se demande un médecin qui a requis l’anonymat.

Des gens qui sont brillants et qui pourraient contribuer à la société vont préférer se taire que de risquer d’être sous enquête ou avoir une réprimande, déplore la Dre Janvier.

Cette dernière espère que le Québec saura apprendre de ses erreurs dans le cas d’une autre pandémie. Là, on est assez chanceux parce que c’est un virus assez gentil, même s’il est méchant. Si on est dans une autre pandémie et qu’on ne collabore pas, qu’il n’y a pas d'interdisciplinarité et pas de canaux de communication, ça va être plus difficile, selon elle.

Invité à commenter, le directeur national de santé publique du Québec, le Dr Horacio Arruda, a décliné notre demande d’entrevue.

Les droits et les obligations

S’ils ont le droit d’exprimer leur opinion publiquement, les médecins doivent le faire selon leur Code de déontologie.

D’ailleurs, le Collège des médecins l’a rappelé à tous ses membres, en juin dernier, lorsqu’il a envoyé une note insistant sur l’article 89 du Code qui mentionne que le médecin doit émettre des opinions conformes aux données actuelles de la science médicale sur le sujet.

Le Collège disait avoir été informé que, sur les réseaux sociaux, des médecins niaient l’importance du virus ou incitaient les citoyens à se déconfiner rapidement, ce qui va à l’encontre des directives de santé publique, peut-on lire.

Un message accueilli froidement

Visage bien connu dans les médias depuis 30 ans, le Dr Jean-François Chicoine admet avoir été d’abord refroidi par cet avis.

On a été surpris, parce parfois on reçoit ça individuellement, mais là c'était publiquement annoncé. On a été inquiets aussi, parce que ça donne l'impression qu'on n'a plus le droit de parler ou de ne plus exprimer et faire circuler des idées.

Dr Jean-François Chicoine, pédiatre et professeur au CHU Sainte-Justine
Il soulève un verre bleu.

Dr Jean-François Chicoine, pédiatre et professeur au CHU Sainte-Justine à Montréal

Photo : Radio-Canada / Hamza Abouelouafaa

Mais il dit avoir été rassuré depuis. Contrairement à la perception qu'un certain public pourrait avoir, je ne pense pas que ça empêche la libre circulation des idées documentées et scientifiques. Ça n'empêche pas non plus d'aller très, très loin dans des positions, explique-t-il, rappelant des efforts déployés par les pédiatres qui ont porté leurs fruits récemment.

C'est la première fois dans ma carrière où je vois une position de santé publique émise avec laquelle je n’étais pas en désaccord, mais qui avait oublié certains aspects de mon travail à moi, mon expertise comme médecin, comme universitaire. C'est-à-dire les enfants, ajoute le Dr Chicoine.

On a aussi une obligation de parler pour nos patients, une obligation de collaborer, d'éduquer et d'informer. Ces obligations-là sont importantes, aussi importantes que celle de ne pas dire n'importe quoi dans la sphère publique, ajoute la Dre Annie Janvier.

Si je disais : "Gargarisez-vous avec des menthols et de la gomme pour la COVID", j'espère que le Collège des médecins viendrait et me dirait : "Attention, ce n’est pas basé sur la science", lance la Dre Janvier, qui estime que le rappel envoyé à tous les médecins n’était pas nécessaire.

Interdit de contredire publiquement la santé publique

Même s’ils estiment toujours que leur point de vue était valable et appuyé par des données scientifiques, certains médecins ont cessé de s’exprimer publiquement après avoir été réprimandés par le Collège des médecins, par crainte de perdre leur permis de pratique.

Un de ces médecins, qui a demandé de taire son identité, affirme qu’il a retiré des dizaines de publications sur les réseaux sociaux à la suite d’un avertissement du Collège. Dans ses publications, il soulevait certaines questions au sujet des mesures imposées par le gouvernement.

Je ne m’attendais pas à avoir personnellement une grande influence, mais je voulais militer pour des mesures moins mur à mur, plus ciblées sur les CHSLD et les foyers de personnes âgées, affirme le médecin, qui s’inquiète pour les jeunes et les personnes souffrant de problèmes de santé mentale.

Un médecin vêtu de son sarrau, avec un stéthoscope lui tombant sur les épaules.

Un médecin de famille

Photo : Getty Images / Joe Raedle

Il dit avoir l’impression que c’est interdit de contredire publiquement la santé publique. Il n’y a pas de consensus scientifique, et tout ça devrait être ouvert au débat sur la place publique, soutient-il.

S’il est très critique de la gestion de la pandémie, le médecin salue tout de même certaines décisions, comme celle de dépister régulièrement tout le personnel des CHSLD ainsi que tous les patients admis dans les hôpitaux.

D’autres collègues d’un peu partout au Québec partagent la même opinion que lui, mais ne veulent pas l’exprimer publiquement, par crainte de subir des représailles.

Le Bureau du syndic du Collège des médecins a reçu plusieurs signalements depuis le mois de juin quant au fait que des médecins ont fait des déclarations sur leurs réseaux sociaux qui allaient à l’encontre des directives de santé publique.

Sans préciser le nombre, le Collège affirme que les signalements concernent très peu de médecins.

À nos demandes de précision quant à ce qui le guide dans ses interventions dans un contexte où les données scientifiques évoluent rapidement, le Collège des médecins répond que chaque enquête est unique et que la tenue d’une enquête de même que sa conclusion sont des informations de nature confidentielle.

Ailleurs au Canada

L’Association canadienne de protection médicale (ACPM) affirme que, depuis le début de la pandémie, il y a eu quelques cas de médecins à travers le pays qui ont exprimé des opinions qui n'étaient pas conformes aux données scientifiques et qui ont causé des problèmes.

La Dre Guylaine Lefebvre, directrice administrative des soins médicaux sécuritaires de l’Association, rappelle qu'il y a une réalité où, en tant que médecin, on est tout le temps un médecin.

Une plateforme comme Twitter par exemple n'est pas l'endroit choisi pour essayer de créer un débat scientifique sur les données probantes qui sont en voie de développement, explique la Dre Lefebvre.

Des médecins de partout au Canada font appel à l'ACPM lorsqu’ils affrontent des problèmes médico-légaux. On a eu en quelques mois seulement 940 appels à propos de la COVID, mais là-dessus il y en a eu très peu où l'inquiétude était liée aux réseaux sociaux, observe la Dre Guylaine Lefebvre.

Par contre, la médecin admet que la situation actuelle soulève des questions pertinentes. Est-ce que c'est juste que les médecins soient tenus à une conduite professionnelle en tout temps? Est-ce que ça limite notre liberté d'expression? Est-ce que ça protège le public? Il y a une ligne mince à tracer dans tout ça, dit-elle.

Pas seulement des médecins

Une infirmière auxiliaire dit avoir reçu un avertissement de son ordre professionnel après avoir publié son opinion publiquement. Depuis, elle affirme qu’elle se censure et qu’elle se sent muselée.

Insistant sur le fait qu’elle ne fait pas partie des conspirationnistes, elle affirme qu’elle n’est pas contre le port du masque, mais que si le gouvernement veut que tout le monde le porte, il faut le faire comme il faut.

En date du 20 août, l’Ordre des infirmières et infirmiers auxiliaires du Québec (OIIAQ) avait reçu sept signalements visant quatre personnes depuis de début de la pandémie.

Des infirmières.

Des infirmières et infirmiers auxiliaires

Photo : iStock

Le Bureau du syndic intervient alors auprès de ces personnes pour leur rappeler tel que mentionné leurs obligations prévues au Code de déontologie ainsi qu’au Code des professions, précise-t-on par courriel.

Un rappel des obligations déontologiques, notamment en ce qui concerne l’utilisation des réseaux sociaux, sera publié dans la prochaine revue de l’Ordre.

De son côté, l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) confirme que certaines situations ont été portées à son attention et que les suivis nécessaires ont été réalisés auprès des membres concernés.

Le 13 août dernier, sur son site Internet, l’Ordre professionnel des inhalothérapeutes du Québec (OPIQ) a rappelé à ses membres leurs obligations déontologiques, disant avoir été informé que des opinions défavorables à certaines directives et ordonnances de santé publique sur les médias sociaux étaient exprimées par des inhalothérapeutes.

Les réseaux sociaux et le tribunal populaire

S’il se sent parfaitement autorisé d’aller assez loin avec une position documentée, le Dr Jean-François Chicoine observe qu’il est de plus en plus difficile comme expert de se prononcer publiquement depuis quelques années sur les réseaux sociaux.

Quand on parle d'un certain sujet, il faut pouvoir avoir la couenne dure et savoir qu'on peut recevoir des menaces de mort ou des insultes. Moi, je sais très bien que, si j'aborde le sujet de la vaccination, il faut que je m'attende à me faire vomir dessus, affirme-t-il.

Le pédiatre dit même être plus sélectif depuis quelques années. Je demande qui est invité avec moi si par exemple je me retrouve sur un panel à la télé. Ça ne m'intéresse plus d'aller sur un panel où les positions sont trop extrêmes, conclut-il.

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