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Analyse

Soulèvement au Bélarus : le grand dilemme de Vladimir Poutine

Le président russe se dit prêt à intervenir par la force pour mettre fin au soulèvement populaire au Bélarus voisin. Notre correspondante à Moscou Tamara Alteresco analyse ce qui est en jeu pour le Kremlin et son influence dans la région.

Une foule de manifestants sous un drapeau à Minsk.

Des manifestants brandissent un ancien drapeau géant du Bélarus utilisé en opposition au gouvernement, lors d'une manifestation dans le centre de Minsk, le 16 août 2020.

Photo : afp via getty images / SERGEI GAPON

Les Biélorusses ne décolèrent pas depuis trois semaines.

Les images qui nous arrivent entre autres de la capitale Minsk sont à couper le souffle : une marée humaine qui continue de faire des vagues. Des centaines de milliers de personnes manifestent pacifiquement pour dénoncer la réélection frauduleuse du président Alexandre Loukachenko et revendiquent du même souffle la victoire de l'opposante Svetlana Tikhanovsakaïa.

C’est une situation extraordinaire, vous savez! Tous mes amis, tous mes proches, tous mes collègues sortent dans la rue au quotidien et je les rejoins le dimanche, nous raconte au téléphone Natalia Azarova depuis son domicile, à Minsk.

Cette professeure de langue âgée de 40 ans affirme qu’elle n'avait jamais manifesté de sa vie avant le 9 août dernier, mais elle se dit aujourd’hui animée par un immense sentiment d’injustice et un désir profond pour le changement, le vrai.

Je me bats pour le dialogue, je me bats contre des élections falsifiées, je me bats contre la répression. Mais ce qui me trouble le plus en ce moment, c’est le fait que Loukachenko se rabatte sur la Russie de Vladimir Poutine pour régler ses problèmes. Je ne veux pas de l’armée russe ici, je ne veux pas de guerre.

Une citation de :Natalia Azarova

La Russie voisine est l'un des rares pays à ne pas avoir mis en doute les résultats des élections que le président Alexandre Loukachenko prétend avoir remportées haut la main.

Le président Loukachenko tient par le bras le président russe Vladimir Poutine.

Le président Loukachenko reçoit à Minsk le président russe Vladimir Poutine.

Photo : Getty Images / MIKHAIL METZEL

Et le président russe Vladimir Poutine, qui s’était jusqu’ici abstenu d’évoquer une intervention militaire, a déclaré jeudi lors d’une entrevue à la télévision qu’il prépare bel et bien un contingent de force de l’ordre, et qu’il est prêt à le déployer au Bélarus, si les manifestations dégénèrent.

Loukachenko m'a demandé de constituer une réserve d'agents des forces de l'ordre et je l'ai fait. [...] Nous avons convenu que je ne l'utiliserai pas à moins que la situation ne soit ingérable et que des éléments extrémistes ne franchissent certaines limites : qu'ils mettent le feu à des voitures, des maisons, des banques, tentent de saisir des bâtiments administratifs.

Une citation de :Vladimir Poutine, président de la Russie

Pour le moment, les seules violences flagrantes qui sont issues de ce mouvement populaire inédit au Bélarus ont été perpétrées par les forces policières du président Loukachenko, qui a ordonné des milliers d’arrestations.

Les témoignages des jeunes manifestants appréhendés puis incarcérés sont accablants : menace de viol, torture, coup de bâton.

Mais cette répression, aussi dure et menaçante qu’elle soit, ne suffit plus pour faire taire la population.

Tout ce que Loukachenko veut faire, c’est de nous intimider et nous diviser, mais nous sommes unis, dit Natalia, qui prévoit de se joindre une fois de plus dimanche à la grande marche qui doit se tenir au centre de Minsk. Les manifestations sont belles et pacifistes, il n’y a aucune violence. Ce n’est pas une révolution que nous menons, mais un appel à la justice, et nous allons continuer.

Des centaines de manifestants tiennent leur téléphone intelligent en l'air, lampe allumée.

Des manifestants brandissent la lampe de leur téléphone intelligent.

Photo : Getty Images / AFP / Sergei Gapon

Un pari risqué pour Vladimir Poutine

Ce qui se passe au Bélarus, la persévérance et la détermination du peuple, a toutes les raisons d'inquiéter Vladimir Poutine.

C’est un soulèvement qui a le potentiel de créer un précédent que la Russie redoute depuis des années, si l’opposition en sort gagnante, explique Nigel Gould-Davies, ancien ambassadeur britannique au Bélarus. Il est aussi analyste à l'Institut international des études stratégiques à Londres.

La possibilité qu’un tel mouvement pacifique force le départ d’un homme fort au pouvoir depuis si longtemps et envoie un message troublant au Kremlin, selon lui.

Nous avons avec Loukachenko l’exemple d’un président autoritaire d’Europe de l’Est qui risque d'être chassé par la rue, et ce, sur fond de crise économique et de conditions de vie qui se détériorent, comme c’est le cas en Russie.

Une citation de :Nigel Gould-Davies

Comme beaucoup d’analystes, l’ancien ambassadeur pense qu’une intervention russe serait, même en dernier recours, potentiellement catastrophique.

L’OTAN a d'ailleurs prévenu le président Poutine de ne pas se mêler de la crise au Bélarus. La Pologne voisine en a rajouté, affirmant que toute intervention de la part de la Russie serait une violation des lois internationales.

Cela n’a pourtant pas empêché Vladimir Poutine d’intervenir militairement dans des régions où il avait des intérêts à défendre dans le passé. Il l’a fait en Géorgie en 2008, puis en Crimée en 2014, après la révolution du Maïdan en Ukraine qui avait chassé du pouvoir le président prorusse Viktor Ianoukovitch.

Mais le dossier biélorusse s’annonce plus complexe…

Si Loukachenko a souvent nargué la Russie en se tournant vers l'Europe et les États-Unis, l'économie du Bélarus demeure intégrée à celle de la Russie et tout changement de garde à Minsk risque de miner les efforts que déploie Vladimir Poutine pour former une Union plus solide avec le Bélarus, explique Nigel Gould-Davies.

Autrement dit, si Loukachenko tombe, le Kremlin risque de perdre une position stratégique pour exercer son influence politique et économique dans la région.

Reste qu’une action militaire dictée par Moscou pourrait en revanche avoir de graves conséquences, y compris de se mettre à dos la population bélarusse, qui a toujours considéré la Russie comme un grand frère et non comme un agresseur potentiel.

Appel au dialogue

Dans un discours au Parlement européen jeudi, Svetlana Tikhanovsakaïa, la principale opposante au régime de Loukachenko, a d’ailleurs insisté pour dire haut et fort que le mouvement de protestation qu’elle dirige n’a absolument rien à voir avec la géopolitique.

C’est une révolution qui n’est ni prorusse ni antirusse. Elle n’est pas pro ou antieuropéenne non plus! C’est une révolution démocratique. Celle d’un peuple qui lutte pour le droit de choisir son président librement et pour le droit de déterminer son destin.

Une citation de :Svetlana Tikhanovsakaïa

Tikhanovsakaïa, qui s’est réfugiée en Lituanie au lendemain des élections qu’elle conteste, dit être prête à négocier avec le président Loukachenko en présence d'organisations internationales.

Le Canada fait partie des nombreuses nations qui ont joint leur voix à celle du Conseil de l’Europe pour demander au gouvernement du Bélarus d’engager un dialogue avec l’opposition afin de tenir de nouvelles élections.

Mais si l’on se fie aux mises en scène orchestrées par le président Loukachenko, qui est allé jusqu’à parader devant son palais avec un AK-47 dans les mains, celui-ci n’est pas près d’abdiquer.

Alexandre Loukachenko porte une arme et un gilet pare-balles.

Capture d'écran d'une vidéo montrant le président Alexandre Loukachenko visitant des militaires et des policiers devant le palais.

Photo : Reuters

Un compromis est-il encore possible? Sinon, qui du mouvement populaire et du pouvoir l’emportera? Le régime bélarusse est impitoyable, dit l'analyste Nigel Gould-Davies, et la Russie pourrait avoir le dernier mot.

Nous ne voulons plus de dictateur, nous prions pour éviter la guerre, nous prions pour un dénouement pacifique, dit la professeure Natalia Azarova au bout du fil, la voix remplie d’espoir avant de raccrocher.

Mais plus le temps passe, plus il est évident que, si son peuple réussit à se libérer de son président, cela risque d'être au prix de la violence et de morts. Le sacrifice ultime pour mettre fin à ce qui est considéré comme la dernière vraie dictature d’Europe.

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