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États-Unis : cinq questions sur le vote par correspondance

Un homme et une femme portant un masque marchent près d'une boîte postale.

En pleine pandémie et à moins de trois mois de l’élection présidentielle, de nombreux États, responsables de l’organisation du scrutin sur leur territoire, tentent de favoriser l’accès au vote par correspondance.

Photo : Reuters / SARAH SILBIGER

Aux États-Unis, l'enjeu du vote postal est au cœur de l’actualité. Plusieurs États veulent le rendre plus facilement disponible pour éviter aux électeurs de devoir se présenter aux urnes lors de l’élection présidentielle de novembre dans un contexte de pandémie. Or, le président Trump soulève constamment des doutes sur l’intégrité du processus.

1. Le président Trump a-t-il raison de s’inquiéter des risques de fraude par courrier?

Depuis des mois, le camp républicain affirme que le scrutin postal entraînera un risque de fraude massive. Si l’on permet le vote postal généralisé, ce sera l’élection la plus corrompue de l’histoire de notre pays, a déclaré notamment le président en juin dernier.

Lors de son discours surprise à la convention républicaine lundi, depuis Charlotte, en Caroline du Nord, il a encore soutenu qu’un accès élargi au vote par courrier serait une invitation à la fraude. [Les démocrates] utilisent la COVID pour voler au peuple américain une élection juste et libre, a-t-il affirmé.

Il est vrai qu’en théorie le vote par courrier pourrait présenter des risques accrus. Mais il existe toute une série de mesures pour empêcher les tentatives de fraude.

Les modalités pour avoir accès au vote par correspondance changent d'un État à l'autre, explique Christophe Cloutier-Roy, chercheur à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l’Université du Québec à Montréal. Mais, comme le vote en personne, c'est très contrôlé : il faut prouver son identité, entre autres avec une signature.

Il n'y a rien qui démontre empiriquement que le vote par courrier puisse permettre plus de fraude que le vote en personne.

Christophe Cloutier-Roy, chercheur à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand.

Quelles sont les mesures de protection?

Chaque État, et parfois même chaque comté, émet des bulletins de vote particuliers selon les questions qui sont posées aux électeurs de l’État, ce qui rend impossible une falsification à grande échelle. De plus, les bulletins de vote et les enveloppes possèdent des codes-barres et des informations spécifiques, comme les numéros de circonscription et les numéros d'identification des électeurs, qui sont très difficiles à reproduire. Enfin, les signatures des électeurs sont contre-vérifiées.

Le président peine à fournir des justifications pour soutenir ses allégations, remarque Graham Dodds, professeur agrégé au Département de science politique de l’Université Concordia.

M.Trump n'a pas donné beaucoup de preuves et je ne crois pas qu'il en existe, note-t-il.

Portrait de Donald Trump s'exprimant devant la foule.

Quelque 300 délégués du Grand Old Party réunis à Charlotte, en Caroline du Nord, ont désigné le président comme leur candidat, au premier jour de la convention républicaine.

Photo : Reuters / POOL

En réponse à la demande d’un juge fédéral de Pittsburgh qui voulait voir des preuves du prétendu chaos que créerait le vote par courrier dans l’État de Pennsylvanie, les républicains ont soumis plus de 500 pages de documents. Mais, selon les journaux américains qui les ont consultés, ces documents ne démontrent nullement que ce système facilite la fraude généralisée. Les cas de fraude électorale rapportés n’avaient pas de lien avec des bulletins de vote envoyés par la poste.

Une enquête journalistique publiée en 2012 montrait qu’il y avait eu 491 cas de fraude par courrier signalés aux États-Unis entre 2000 et 2012, et qu’il s’agissait dans la plupart des cas d'erreurs de bonne foi plutôt que d’un effort prémédité pour influencer le résultat du vote.

La Heritage Foundation, de tendance conservatrice, a trouvé, pour sa part, qu’il y avait eu 14 tentatives de vote frauduleux par courrier (sur 15,5 millions de bulletins) en Oregon depuis 1998.

2. Comment fonctionne le vote postal aux États-Unis?

Le vote par correspondance n’est pas nouveau. Lors des dernières élections, en 2016, environ un cinquième des Américains y a eu recours.

Dans cinq États, soit le Colorado, Hawaï, l’Oregon, l’Utah et Washington, c’est la méthode préférée des électeurs. Les bulletins y sont acheminés à tous les électeurs inscrits, qui peuvent les renvoyer par la poste ou se présenter en personne au bureau de vote, à leur choix.

Dans 28 autres États et la capitale fédérale, les électeurs peuvent voter par courrier en demandant un absentee ballot (vote par procuration), sans devoir fournir aucune justification, note l’institut Brookings, qui précise qu’il s’agit d’une option de plus en plus populaire.

La mécanique électorale varie selon les États, rappelle Graham Dodds. Chacun le fait de manière un peu différente. Certains États autorisent le vote par courrier, d'autres non, et d'autres souhaitent maintenant le permettre en raison de la pandémie.

Personne ne veut faire la queue pendant deux à trois heures avec des centaines d'autres personnes.

Graham Dodds, professeur au Département de science politique de l’Université Concordia.
Des gens attendent en ligne sur le trottoir.

Des électeurs du Nevada attendent pour s'enregistrer en vue des élections primaires dans l'État, le 9 juin 2020.

Photo : Getty Images / Ethan Miller

La Californie, le Nevada, le New Jersey et le Vermont ont annoncé qu’ils enverraient eux aussi des bulletins de vote par la poste à tous les électeurs inscrits en vue de l’élection du 3 novembre 2020.

Dix-sept autres États enverront automatiquement des formulaires pour permettre aux électeurs de solliciter le vote postal, selon le site Ballotpedia. Enfin, dix États ont élargi l’accès au vote par procuration.

Ces modifications ne se sont pas faites sans heurts. Le Comité national républicain et le Comité pour la réélection de Donald Trump poursuivent notamment le New Jersey, la Californie et la Pennsylvanie (qui a apporté des changements aux modalités du vote postal) pour empêcher leur mise en place.

Le président a également menacé de suspendre le financement fédéral du Michigan et du Nevada, qui veulent faciliter le vote postal.

Même si le président pourfend le vote par correspondance, M. Trump et sa femme ont demandé à l’utiliser en août pour l’élection primaire en Floride. Selon le président, dans cet État, gouverné par un républicain, il est parfaitement sécuritaire.

3. Le service postal tiendra-t-il le coup?

C’est l’autre grande question qui plane sur ces élections. Si des millions d’électeurs supplémentaires décident de voter par courrier le 3 novembre, le service postal américain (USPS) a déjà averti qu’il pourrait crouler sous la demande.

À la mi-août, l’USPS a prévenu 46 États et le district fédéral que certains bulletins de vote par correspondance pourraient ne pas être livrés à temps pour être comptés.

Les procureurs généraux d’une quinzaine d’États ont depuis déposé une poursuite contre le président Trump, l’USPS et son PDG, Louis DeJoy, affirmant que les changements récemment mis en place par ce derniernuisent à la capacité du service postal de fournir un service cohérent et ponctuel et ont des conséquences négatives pour les citoyens.

Depuis son entrée en poste, au mois de juin, Louis DeJoy, un important donateur du Parti républicain, a instauré une série de mesures visant à redresser la situation du service postal, fortement déficitaire.

Les embauches ont été gelées, les employés doivent limiter leurs heures supplémentaires, des machines de tri, jugées obsolètes, ont été supprimées et des boîtes aux lettres ont commencé à être retirées des rues.

Selon le syndicat, ces mesures ont provoqué de forts retards dans la distribution du courrier.

Une employée des postes trie du courrier.

De nouvelles mesures imposées à ses employés par le service postal américain causent des retards d’au moins une semaine dans certains endroits.

Photo : Associated Press / Matt Rourke

Les démocrates sont plutôt d’avis que ces mesures visent à nuire au vote par correspondance. Il est inquiétant de voir, partout dans notre pays, les effets catastrophiques de la campagne du président pour saboter l'élection en manipulant le service postal pour priver des électeurs de leur droit de vote, a dénoncé Nancy Pelosi, la présidente démocrate de la Chambre des représentants. Des accusations réfutées par M. DeJoy.

Il ne faut pas s’inquiéter outre mesure, dit Christophe Cloutier-Roy.

Le service postal a récemment été forcé d’annuler des mesures qui avaient été mises en place, comme l'abolition des heures supplémentaires, rappelle-t-il.

Il reste que c'est un service qui est sous pression depuis plusieurs mois et qui est sous-financé. C'est sûr qu'il y a des risques.

Christophe Cloutier-Roy, chercheur titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand à l’Observatoire sur les États-Unis

Le 22 août, la Chambre des représentants, à majorité démocrate, a adopté un plan d’aide de 25 milliards de dollars pour les services postaux, ainsi qu’un financement supplémentaire de 3,5 milliards de dollars pour le vote par correspondance. Il a cependant peu de chances de survivre à un vote au Sénat, ce dernier étant sous contrôle républicain. Le président Trump menace aussi d'utiliser son veto pour bloquer cette aide.

4. Pourquoi le président Trump est-il si hostile au vote par correspondance?

Selon ses opposants, l’argument de la fraude n’est qu’une excuse. En fait, les républicains souhaitent que le taux de participation soit le plus bas possible, pensant que cela leur sera profitable.

Soyons clairs : ce n’est basé sur aucune preuve de fraude. Il s'agit plutôt d'une tentative de Trump et des républicains de dissuader les électeurs de se rendre aux urnes, car ils pensent que cela contribuera à les faire élire.

Graham Dodds, professeur au Département de science politique de l’Université Concordia.

L’idée reçue veut qu’un taux de participation élevé favorise les démocrates et inversement qu’un faible taux de participation aide plutôt les républicains, précise Graham Dodds. Les études montrent que ce n’est pas si clair que ça, mais c’est ce que les gens pensent et Donald Trump l’a déclaré explicitement.

Des employés chargeant du courrier dans des camions de livraison.

Des employés du service postal des États-Unis (USPS) chargent le courrier dans des camions de livraison devant un bureau de poste à Royal Oak (Michigan).

Photo : Reuters / REBECCA COOK

Dans le cadre d’une entrevue à Fox, au mois de mars, le président avait soutenu que plus jamais un républicain n’aurait été élu dans ce pays si des mesures proposées par les démocrates pour élargir l’accès au vote avaient été adoptées.

Cela fait partie de la même stratégie visant à restreindre l’accès au vote des Afro-Américains et des plus pauvres, parce que cet électorat a tendance à préférer les démocrates, ajoute M. Dodds.

Les recherches montrent que faciliter le vote par correspondance fait augmenter la participation. Selon une étude de l’Université Stanford basée sur des élections passées, on ne peut pas affirmer que cela soit plus favorable aux démocrates qu’aux républicains.

Toutefois, selon un sondage du Wall Street Journal et NBC News dévoilé à la mi-août, pour l’élection du 3 novembre prochain, 47 % des électeurs de Joe Biden envisagent de voter par correspondance, ce qui n’est le cas que de 11 % des électeurs de Donald Trump. Inversement, 66 % des supporteurs de Trump comptent se rendre au bureau de vote, contre 26 % de ceux de Biden.

On peut donc penser que s’il y avait des embûches pour l'utilisation du vote par correspondance et qu’on forçait les gens à se rendre voter en personne, cela pourrait désavantager les démocrates, dit Christophe Cloutier-Roy.

5. Aura-t-on des résultats clairs le 3 novembre?

Ce qui est sûr, si les intentions de vote par courrier se concrétisent, c’est que la soirée du 3 novembre risque d’être très particulière.

Les observateurs s'entendent pour dire que l'expression "soirée électorale" va être probablement désuète cette année, note Christophe Cloutier-Roy. On parle de "semaine électorale", voire, pour les plus pessimistes, de "mois électoral".

Les bulletins de vote seront-ils tous rentrés et comptabilisés le soir du 3 novembre? Rien n’est moins sûr. D’autant plus qu’une vingtaine d’États ont décidé d’accepter les votes qui arriveront après cette date, s’ils ont été postés à temps.

Les résultats pourraient donc fluctuer largement, prévient M. Cloutier-Roy. Si on se fie aux sondages, les électeurs républicains sont beaucoup plus portés à aller voter en personne le jour de l'élection. Donc les résultats que l'on va voir le soir de l'élection risquent de favoriser les républicains, et ça pourrait faire la différence dans certains États pivots, comme la Floride ou l’Ohio. On pourrait avoir l’impression d’une victoire de Donald Trump.

Mais quand les bulletins de vote postal seront comptabilisés, dans les jours suivants, la situation pourrait changer. On pourrait avoir les deux candidats qui se déclarent vainqueurs, conclut-il.

D’autant plus que M. Trump a mené un vrai travail de sape, estime le chercheur, afin de décrédibiliser le vote par la poste. Pour sa base, une défaite du candidat républicain pourrait être perçue comme le résultat de la fraude dont il parle depuis des mois.

Il aurait alors l'excuse qu’il cherche pour pouvoir s’accrocher au pouvoir, dit M. Dodds. Il a déjà dit et répété à plusieurs reprises que si jamais il perdait, ce serait à cause de la fraude. Il a dit aussi qu’il n'accepterait pas les résultats et refuserait de partir. C’est une perspective très dangereuse.

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