•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Le cinéma d’horreur, un outil pour la pensée morale

Une femme semble très surprise.

Une scène de « Sadako », le film d'ouverture du 23e festival Fantasia.

Photo : Kadokawa

Angie Landry

Le festival Fantasia, en cours depuis le 20 août dernier, célèbre chaque année le cinéma d’horreur dans toute son excentricité et, surtout, dans sa pluralité de genres. Même s’ils sont moins « grand public », les films d’horreur constituent une « expérience de peur contrôlée » bénéfique à plusieurs égards, selon le professeur Bernard Perron. 

Mais n’aime pas le cinéma d’horreur qui veut, avertit d’emblée le professeur au Département d'histoire de l'art et d'études cinématographiques de l’Université de Montréal.

Ça dépend de nos besoins personnels et culturels. Je ne suis pas certain que dans un pays en guerre, les gens s’en vont s’asseoir au cinéma pour aller voir des films d’horreur. Nous, on est dans des sociétés très protégées. Dans ma vie en général, je n’ai pas peur. Donc d’avoir un petit frisson au cinéma, ce n’est pas grand-chose, précise-t-il.

Éduquer son regard sur le monde

Spécialiste du cinéma et des jeux vidéo d’horreur, Bernard Perron estime qu’à plusieurs égards, le cinéma d’horreur et les genres qui en découlent – comme le gore, les comédies de zombies ou les très controversés snuffmovies – ont une force de frappe morale différente de celle du cinéma de fiction classique.

L'acteur Daniel Kaluuya, en train de pleurer dans une scène de « Get Out ».

L'acteur Daniel Kaluuya dans une scène de « Get Out »

Photo : Universal Pictures

C’est dans l’exagération, le faire-semblant, la violence exacerbée ou la réalité déconstruite que Bernard Perron voit toute la dimension positive de ce cinéma de genre. L’horreur est selon lui un puissant outil de réflexion.

On va au cinéma pour apprendre à concevoir le monde, pour penser le monde. Malheureusement, c’est plus facile de censurer les images que d’amener à réfléchir à ces images-là.

Ce que l’horreur permet, c’est d’avoir une relation au monde et à la violence. Et c’est quoi la violence? C’est une manifestation de force, de pouvoir, face à quelqu’un d’autre. Le cinéma d’horreur est une occasion de se demander où on se situe par rapport à ça.

Bernard Perron

Une expérience collective, psychologique et physiologique

Le professeur Perron estime que le cinéma d’horreur en est généralement un de groupe.

On a tous en tête le fameux cliché des jeunes qui regardent des films d’horreur au sous-sol ou au cinéma, entre amis, ou avec un amoureux ou une amoureuse qui va nous protéger. C’est un peu un cinéma d’adolescent qui pousse les limites et qui nous amène, plus jeune, à réfléchir à notre propre position de spectateur, à notre position face au monde.

Les films d’horreur occasionneraient d’ailleurs ce que peu de genres cinématographiques peuvent se permettre : le plaisir de voir les autres réagir. C’est ce que Bernard Perron qualifie de rapport de spectacle.

Linda Blair dans une scène du film « L'exorciste »

Linda Blair dans une scène du film « L'exorciste »

Photo : AP Photo/Warner Bros. Entertainment

Quand un film d’horreur fait sa job, on a autant de plaisir à avoir peur que de voir les autres avoir peur, de voir les sursauts de chacun. C’est de prendre plaisir à l’effet, collectivement.

Bernard Perron

Cette expérience est de plus en plus remarquée dans le domaine des jeux vidéo d’horreur en ligne, notamment, où des millions de personnes regardent performer joueurs et joueuses, attendant leurs sursauts et leurs cris pour être diverties.

Qui plus est, le spécialiste de l'horreur estime qu'il peut être salutaire de mettre au défi ses émotions. Avoir peur, voir l'horreur, ressentir du dégoût, sentir une montée de suspense, vivre un temps mort qui permet de respirer, reprendre ses esprits; il s’agit d’un enchaînement d’états qui peut faire du bien à certains égards. C’est une super belle machine, le cinéma d’horreur, à condition que la construction [d’un film] soit bien faite.

Un autre aspect bénéfique du cinéma d'horreur, croit Bernard Perron, c’est qu’il capte davantage l’attention que les films de fiction classiques. Notre organisme est programmé pour réagir à quelque chose qui apparaît dans notre champ de vision, parce que c’est notre survie qui en dépend, explique-t-il.

« J’ai beau montrer des séquences de cinéma d’horreur dans mon cours – on est 80 dans la classe, on est en train de parler d’horreur, et pourtant, il y a encore des gens qui vont sursauter. Pourquoi? Parce que l’horreur garde attentif. Quand je regarde un film d’horreur avec ma fille qui est TDA, c’est un des seuls moments où elle n’a pas son cellulaire dans les mains! », dit le professeur en rigolant.

Attention : le cinéma d’horreur doit « faire écran »

Bernard Perron est toutefois persuadé que le genre cinématographique ne sied pas à tout le monde, et il lui apparaît évident que les personnes ayant vécu de grands traumatismes, souvent liés à de grandes violences, ne trouveraient pas leur compte dans le cinéma d’horreur. Du moins pas dans les genres qui émergent, qui sont de plus en plus réalistes, selon ce que croit le professeur.

Un zombie regarde un bébé à travers la vitre d'une grande salle.

Une scène du film de zombies « Brain Freeze »

Photo : YouTube / Julien Knafo

Selon lui, le cinéma d’horreur doit faire écran, c’est-à-dire que la personne qui regarde le film doit continuer à avoir conscience qu’elle regarde quelque chose de fictif. Le réalisme ne doit pas sublimer l’imaginé.

Attention, ce ne sont pas tous les films d’horreur qui sont "bons pour la santé”. Il doit y avoir une mécanique artistique, un cadre, un timing. Quand je vois de la violence et qu’il n’y a pas d’écran, tout à coup, ça ne vient pas me rejoindre de la même manière.

Bernard Perron

De plus en plus de films de fiction, d’horreur ou non, ne font plus écran, notamment avec les violences vécues partout dans le monde, selon le professeur. Ce rapport de nuances, c’est la responsabilité du cinéaste de le créer. Une image ne tue pas. Mais c’est ce qu’on peut faire avec l’image, comment on veut la montrer, comment on va la médiatiser, qui change la donne. Il faut mettre quelqu’un dans un contexte d’évolution du regard sur le monde, prévient-il.

Les images de violence dans les films d’horreur ne rendent donc pas nécessairement les gens plus violents. Sursauter, c’est s’éloigner rapidement de la violence. C’est la distance qu’on prendra à travers tout ça qui sera déterminante.

Bernard Perron

Malheureusement, le monde est tout aussi horrifiant… La violence existe au quotidien, partout dans le monde, et aller dans un cadre fictionnel, ça permet de travailler notre vision et de savoir ce qu'on est prêt à accepter, ce qu’on veut voir. C’est d’apprendre à voir, finalement, conclut Bernard Perron.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !