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Des étudiants noirs en médecine au Canada comme dans les années 1900

Pratiquement disparus des écoles de médecine depuis 100 ans, les étudiants noirs sont de plus en plus nombreux dans les facultés du pays.

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Mohamed Adam assis dans un jardin.

Le reportage de Valérie-Micaela Bain

Photo : Radio-Canada / Valérie-Micaela Bain

Mohamed Adam relit avec autant de joie que la première fois sa lettre d’acceptation comme étudiant à la Faculté de médecine de l’Université de Toronto. « C’est un sentiment de joie et de soulagement parce que je commence à réaliser mon rêve. »

Mohamed Adam fait partie d’un groupe d’étudiants de l’Université de Toronto qui s'inscrivent dans les annales; ils sont 26 Noirs d’une cohorte de 259 étudiants admis dans une faculté de médecine. Il faut remonter au début du siècle dernier pour voir autant d’étudiants noirs en médecine au Canada.

Bien que ce groupe ethnique représente 3,5 % de la population canadienne et 7,5 % de la population torontoise, il est sous-représenté dans les 17 facultés de médecine du pays.

Cette sous-représentation prouve à Maclite Tesfaye, étudiante en deuxième année de médecine à l’Université de Toronto et coprésidente de l’Association des étudiants noirs en médecine de l’Université, que la discrimination systémique est bien réelle.

Ce n'est pas une question d'intelligence ni de compétence. Souvent, c'est une question de manque de ressources, d'accessibilité, de chances et d'investissement.

Maclite Tesfaye, étudiante en deuxième année de médecine et coprésidente de l’Association des étudiants noirs en médecine de l’Université de Toronto

Accorder une chance égale aux Noirs

En 2016, la docteure Chika Oriuwa était la seule personne noire de sa cohorte de 259 étudiants lorsqu’elle a entamé des études de médecine à l’Université de Toronto. J'ai trouvé cela difficile parce que j'avais souhaité trouver auprès d'autres étudiants noirs une solidarité inhérente, explique docteure Oriuwa, une identité commune et la possibilité d'avoir un allié face à des situations discriminatoires.

La docteure Lisa Robinson se reconnaît dans le parcours de Chika Oriuwa. Elle-même finissante de cette université, elle se rappelle de n’avoir côtoyé qu’une poignée d’étudiants noirs en médecine au début des années 1990.

La docteure Lisa Robinson tient une photo d'elle en tenue de collation des grades.

La docteure Lisa Robinson, diplômée en 1991 de l'Université de Toronto en médecine, est vice-doyenne du Bureau de la diversité et de l'inclusion de la Faculté de médecine de l'Université de Toronto.

Photo : Radio-Canada / Valérie-Micaela Bain

Aujourd’hui médecin-chercheuse et vice-doyenne du Bureau de l’inclusion de la Faculté de médecine de son alma mater, la Dre Robinson a participé à la création du Programme d’application pour les étudiants noirs en médecine, Black Student Application Program (BSAP). L’objectif est de faire tomber certaines des barrières qui empêchent ces étudiants de soumettre leur candidature.

Vous avez votre place ici, nous avons besoin de vous. Vous êtes excellents et nous avons besoin de votre excellence et de votre intelligence.

Dre Lisa Robinson, vice-doyenne du Bureau d’inclusion de la Faculté de médecine de l’Université de Toronto

Faire tomber les préjugés

Tout d’abord, les critères d’admission à l'université demeurent les mêmes. Les étudiants noirs qui choisissent de poser leur candidature à travers ce programme doivent cependant rédiger une lettre expliquant pourquoi ils optent pour ce processus de sélection.

De plus, le comité de sélection est composé de médecins, d'étudiants et de membres de la faculté qui sont Noirs. Ce dernier aspect a fait en sorte que Mohamed Adam n’a pas eu peur de parler de son identité culturelle et de son engagement au sein de sa communauté lors de son entrevue.

Entrer dans la pièce et voir des personnes qui me ressemblent, qui occupent un poste important et qui sont partie prenante dans le processus de sélection m'a rendu plus à l'aise lorsque j'ai fait mon entrevue. J'ai pu établir un meilleur contact avec ces personnes parce qu'elles ont vécu des expériences similaires aux miennes, précise Mohamed Adam.

La crainte de faire face à des préjugés conscients ou inconscients est fondée, souligne Dre Oriuwa. Il existe de la recherche qui démontre que certaines expériences peuvent être dévalorisées particulièrement si elles sont liées à l'identité ethnique. Cela peut survenir dans un processus d'embauche ou dans tout autre contexte professionnel.

En 2018, le programme d'admission a permis de sélectionner 15 étudiants noirs, puis 15 autres en 2019 et 26 pour la rentrée 2020.

J'aime faire partie de l'histoire, du changement et du progrès, se réjouit Maclite Tesfaye.

Il n'a pas été possible d'avoir un portrait global des universités canadiennes quant au nombre précis d'étudiants noirs présents dans les facultés de médecine. Certains établissements disent qu’ils ne font pas de recensement auprès des étudiants et d'autres font des sondages, mais les Noirs sont inscrits dans diversité culturelle avec tous les autres groupes ethniques.

Les pionniers du 20e siècle

Ce changement avait pourtant été entamé au début du 20e siècle. Edward Thomas, candidat au doctorat en études culturelles à l’Université Queen’s à Kingston, en Ontario, rappelle qu’entre 1900 et 1918, l’Université a accueilli près de 60 étudiants noirs en médecine. Il faut comprendre qu'il était difficile pour les étudiants noirs d'être admis dans une faculté de médecine à cette époque, mais ce n'était pas anormal, explique Edward Thomas.

Cependant, leur présence n’aura été que de courte durée. En 1918, l’Université Queen’s interdit la médecine aux Noirs dans le but d'être dans les bonnes grâces de l’Association médicale américaine qui, à l’époque, évaluait les facultés de médecine en Amérique du Nord.

Des 15 étudiants noirs inscrits, environ la moitié quitte l'Université. Les autres contestent la mesure et réussissent à compléter leur parcours.

C’est le début du déclin. La décision de Queen’s était un cas extrême, cependant, il y avait une pratique non officielle d’imposer des quotas dans d’autres universités comme McGill et Toronto, explique Edward Thomas.

Revoir le curriculum d’enseignement

Aujourd’hui, plusieurs enjeux demeurent, dont celui du curriculum d’enseignement qui n’est pas inclusif comme c’est le cas en dermatologie.

Traditionnellement, explique la docteure Robinson, les images d'irritations et de lésions étudiées sont sur des peaux blanches, mais elles peuvent avoir l'air complètement différentes sur une peau brune ou noire.

Docteure Chika Oriuwa porte le mortier lors de la collation des grades.

La docteure Chika Oriuwa est la seule Noire de la promotion 2020 de la Faculté de médecine de l'Université de Toronto, alors que les Noirs représentent 7,5 % de la population, selon les données de 2016 de Statistique Canada.

Photo : Radio-Canada / Valérie-Micaela Bain

La docteure Oriuwa juge que cette façon d’enseigner nuit aux patients de couleur. Nous devons être en mesure d'offrir des soins de santé équitables et je ne crois pas que cela soit possible, à moins que nous soyons formés pour être en mesure de diagnostiquer ces maladies sur toutes les populations.

Plus de médecins noirs : bon pour la santé

Dans un rapport publié en 2016, un groupe de recherche de l’ONU soulignait que les Afro-Canadiens sont touchés de façon disproportionnée par des inégalités qui contribuent à des taux élevés de maladies chroniques.

Onye Nnorom, médecin généraliste et en santé publique et professeur à l’Université de Toronto, souligne que ces inégalités se manifestent entre autres dans l’accès aux soins et dans la qualité des services reçus. C’est de ne pas être cru. C’est d’arriver à l’urgence avec de la douleur et elle n’est pas autant traitée, pas traitée comme il le faut et puis juste des réactions qui sont reliées aux stéréotypes, les stéréotypes anti-Noirs, précise celle qui est aussi présidente de l’Association des médecins noirs de l’Ontario.

L’un des mythes véhiculés est que les Noirs ressentent moins la douleur que les autres, ce qui fait qu’ils peuvent recevoir moins de médicaments pour traiter cette douleur.

Des études américaines montrent que les patients noirs rapportent moins d’incidents de discrimination lorsqu’ils consultent un médecin noir.

Il y a une compréhension tacite entre le patient et le médecin noir qui sait mieux reconnaître certains des défis auxquels font face les patients noirs dans le système de santé, avance la docteure Robinson.

Elle ajoute que de mettre en contact des étudiants et des médecins aux origines diverses ouvre la porte à des discussions au cours desquelles il est possible de remettre en question des croyances racistes et des idées reçues.

Nous apprenons tous de nos pairs. Il est donc plus probable que les médecins qui ne sont pas Noirs soient en mesure de mieux soigner les patients noirs qu'ils verront dans leur pratique.

Maclite Tesfaye, étudiante en deuxième année de médecine et coprésidente de l’Association des étudiants noirs en médecine de l’Université de Toronto
Une cinquantaine d'étudiants regroupés dans un escalier pour une photo de groupe.

Plusieurs étudiants noirs des facultés de médecine du Canada ont pris part à un rassemblement juste avant la pandémie.

Photo : Twitter/Association des étudiants noirs en médecine de l'Université de Toronto

Les associations d'étudiants noirs en médecine au pays sont aussi mobilisées. Au Québec par exemple, des étudiantes noires de l’Université Laval ont cosigné une lettre demandant à la direction de mettre en place des mesures concrètes pour contrer la discrimination et les micro-agressions auxquelles les étudiants noirs sont confrontés sur le campus.

L'Université de Calgary et celle de l'Alberta ont annoncé la mise en place l’an prochain d'un programme similaire à celui de Toronto. Au Québec, l’Université McGill et l’Université de Montréal sont en processus de réévaluation de leur plan d’action.

Mohamed Adam, Maclite Tesfaye et la docteure Chika Oriuwa sont conscients du pouvoir que confère le titre de médecin. Peu importe la spécialisation qu’ils choisiront, ils travailleront pour protéger les plus vulnérables. Il est tellement important que j’use de ce privilège pour m’assurer que les populations marginalisées et racisées reçoivent les mêmes chances qui m’ont été offertes, dit la docteure Oriuwa.

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