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Ces « anges gardiens » qui ne seront pas régularisés

À l'instar du personnel soignant, ils ont pris des risques pour aider les patients atteints de la COVID-19. Mais ces demandeurs d’asile, qui ont travaillé comme agents de sécurité ou préposés à l’entretien ménager, ne pourront pas bénéficier du programme de régularisation. Portraits de trois d'entre eux.

Un jeune homme dans un hôpital.

À l’instar d’Elie Melchior, de nombreux demandeurs d’asile, qui ont travaillé comme préposés à l’entretien ménager ou agents de sécurité dans des établissements de santé, ne pourront pas bénéficier du programme temporaire de régularisation.

Photo : Courtoisie / Elie Melchior

Elie Melchior est « abattu ». Depuis des mois, raconte-t-il, il enchaîne les heures de service pour le compte de l’Hôpital Rivière-des-Prairies, dans le nord-est de Montréal.

Fiches de paie à l’appui, il détaille son quotidien. En mai, alors que l’épidémie commençait à décliner au Québec, il cumulait encore plus de 115 heures en deux semaines de travail. Bien plus qu’en temps normal.

Payé moins de 20 $/h, Elie Melchior était chargé de l’entretien ménager. Il travaillait régulièrement dans ce centre hospitalier, avec ses fameuses zones rouges réservées aux patients atteints de la COVID-19, mais aussi dans d’autres CHSLD voisins.

On nous déplaçait d’établissements. C’était risqué pour les patients, pour nous, mais on nous disait de le faire. On ne pouvait pas refuser, car il manquait beaucoup de monde, explique-t-il.

Le jeune homme de 28 ans, arrivé au Québec en décembre 2017 par le chemin Roxham, avait pourtant le sourire, fin mai, lorsque les prémices d’un programme de régularisation ont été dévoilées par le gouvernement fédéral de Justin Trudeau.

Mais rendu à la mi-août, il déchante. Réservé au personnel soignant, ce programme de régularisation ne s’adresse finalement pas à d’autres types d’emploi du domaine de la santé, comme les agents de sécurité ou le personnel affecté à l’entretien ménager.

On veut remercier nos anges gardiens, [ceux] qui ont été en première ligne, dans la ligne de front, ceux qui ont vraiment pris soin de nos personnes vulnérables, de nos aînés, de nos gens malades, s’est justifiée la ministre québécoise de l’Immigration, Nadine Girault, le 14 août sur les antennes de Radio-Canada, en évoquant des négociations avec Ottawa.

Je suis déçu de la façon dont on parle de nous. Entendre qu’on n’a pas été au front, c’est très difficile. C’est comme si on nous dit que nous, on n’est pas des anges gardiens, alors qu’on a été obligés de rester dans les zones rouges, souligne Elie Melchior.

C’était dangereux, on a pris des risques. Alors que d’autres ont pris les aides du gouvernement, nous, on est restés, on est allés au front, dans la bataille. On a combattu le virus dans les zones rouges.

Elie Melchior

Son quotidien? La désinfection. Tout le temps. Dès qu’un patient se levait, il fallait le suivre partout, nettoyer, même les murs. Il y avait des décès aussi et il fallait alors tout désinfecter.

En Haïti, Elie Melchior était infirmier auxiliaire. Une carrière qu’il n’a pu poursuivre une fois arrivé au Québec, afin de demander l’asile. Qu’importe, ç’a été toute une joie, insiste-t-il, d’être embauché par le CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal comme préposé à l’entretien ménager. Avec le rêve, poursuit-il, d’obtenir sa résidence permanente pour entrer au cégep et devenir travailleur social.

Je l’ai vu durant la pandémie, les gens se sentent seuls dans leur chambre, reprend-il. On était là, avec un grand sourire et un bonjour, et on pouvait les rendre heureux. J’espère vraiment qu’ils vont reconsidérer l’accès à ce programme. Ce serait comme une bouffée d’air frais.

Un accès réservé au personnel soignant

Annoncé par Ottawa le 14 août, ce programme de régularisation du statut des demandeurs d’asile qui ont travaillé au plus fort de la pandémie est réservé aux personnes ayant fourni des soins directs aux patients, comme les préposés aux bénéficiaires, les aides-soignants ou les aides de service. Dans un premier temps, selon nos informations, le gouvernement fédéral voulait inclure également les agents de sécurité et les préposés à l’entretien ménager, qui ont travaillé dans le système de santé. Mais aux termes d’une négociation avec le gouvernement du Québec, qui voulait limiter ce programme au personnel soignant, cette accessibilité a été revue.

***

Un cadavre est évacué du CHSLD Sainte-Dorothée.

Le CHSLD Sainte-Dorothée, à Laval, a été l’un des établissements les plus frappés par la COVID-19.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Ses trois enfants, Kerlande* les a rarement vus durant ces derniers mois très intenses. Je les laissais chez ma sœur, j’avais trop peur de les contaminer en rentrant. Dès que j’arrivais à la maison, je me mettais nue. J’enlevais tout, j’allais à la douche directement, raconte cette jeune quadragénaire.

Arrivée d’Haïti au printemps 2017, par l’aéroport, pas par Roxham, précise-t-elle en riant, en référence à ces milliers de personnes passées par ce chemin séparant le Québec des États-Unis, Kerlande a vécu la pandémie de près. De très près.

Son rôle? Agente de sécurité. Un métier bien connu dans sa famille. Dès mars, elle a enchaîné les établissements, à la demande de son agence de placement, dont plusieurs, parfois, durant la même semaine : Hôpital général juif, CHSLD Sainte-Dorothée et La Pinière, à Laval, CHSLD Vigi Mont-Royal. Des résidences particulièrement touchées par la COVID-19, les décès et le manque de personnel. Le tout pour 18 $/h.

Des fois, je faisais 12 heures ou 16 heures en ligne, il y avait tellement de drames. On a vécu beaucoup de choses, se rappelle-t-elle.

Sur place, elle était en contact direct avec les résidents. Et les malades. Au début, on devait interdire aux personnes âgées de sortir. On était à l’intérieur, avec elles. Je me suis fait cracher au visage, certains se sont fâchés contre nous. Mais c’était pour leur bien, leur sécurité, leur santé.

Le manque de main-d’oeuvre l'a également poussée à aider le personnel soignant. On était là pour aider aussi les préposés, lorsqu’ils leur donnaient à manger, les baignaient. On discutait avec les patients, on leur tenait la main, on les surveillait, énumère-t-elle.

Beaucoup ne voulaient pas y aller, dans ces CHSLD, mais nous, on y est allés. On était là pour protéger les gens. Sans nous, certains n’auraient pas pu faire leur travail.

Kerlande

La voix joviale, elle précise n’avoir aucunement agi en pensant à une quelconque régularisation. Alors que sa demande d’asile a été refusée l’automne passé, elle espère désormais obtenir une résidence permanente, par le biais d’une demande humanitaire.

Ironie du sort, alors que le gouvernement Legault n’a pas voulu inclure les agents de sécurité dans ce programme de régularisation, Kerlande travaille, à nouveau, de manière permanente, pour assurer la sécurité des employés du ministère québécois de l’Immigration, à Montréal.

Je trouve ça purement injuste, c’est une grande déception. J’ai prêté main-forte, comme des préposés. J’étais là, mais je vais continuer mon travail. Et espérer, clame-t-elle.

* Kerlande est un nom fictif. Elle a souhaité garder l’anonymat pour que son témoignage ne nuise pas à sa demande d’immigration en cours.

Pas d’élargissement prévu

Depuis l’annonce de ce programme de régularisation, différents organismes continuent de manifester et de réclamer un élargissement de l’accès. Ni Ottawa ni Québec n’ont ouvert la porte, pour le moment, à une éventuelle modification. Il s’agit, mentionne-t-on au sein du gouvernement Legault, d’un programme exceptionnel pour des circonstances exceptionnelles. Les gens en attente ou non admissibles au programme spécial doivent donc poursuivre leurs démarches auprès des institutions compétentes. C’est ce que nous les encourageons à faire, indique Flore Bouchon, porte-parole de la ministre québécoise de l’Immigration, Nadine Girault.

De son côté, Ottawa affirme reconnaître la contribution exceptionnelle des demandeurs d'asile en première ligne des hôpitaux et des maisons de retraite, où les risques d'être exposés à la COVID-19 étaient très élevés. Nous devons repenser notre programme des travailleurs étrangers temporaires et la façon dont nous pouvons mieux protéger les travailleurs, mentionne Mathieu Genest, attaché de presse du ministre fédéral de l'Immigration, Marco Mendicino.

***

Portrait d'un agent de sécurité.

Arrivé du Tchad il y a plus de deux ans, Souni Idriss Moussa travaille comme agent de sécurité pour l’IUCPQ.

Photo :  Courtoisie / Souni Idriss Moussa

Oui, ça prenait des préposés aux bénéficiaires, des infirmières. Mais ça prenait aussi un agent de sécurité. On nous disait qu’on mettait en confiance le personnel, insiste Souni Idriss Moussa.

Ce dernier ne cache pas sa fierté d’avoir contribué, pleinement, à la sécurité du personnel soignant et des patients, au sein de l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec (IUCPQ), qui a accueilli des patients atteints de la COVID-19 en soins intensifs.

On avait un rôle rassurant pour les soignants, souligne le jeune homme de 24 ans, arrivé du Tchad à l’été 2018, avant de réaliser une formation d’agent de sécurité avec l’entreprise GardaWorld, sur les conseils de proches installés dans la province depuis plusieurs années.

Parfait francophone, Souni a vu sa demande d’asile refusée en février 2019. Chaque jour, il craint de recevoir un avis d’expulsion. Au printemps, lorsque le gouvernement fédéral a évoqué la possibilité d’un programme de régularisation, il jubilait, plein d’espoir, avant de déchanter.

Il y a tellement de demandes au Québec pour des agents de sécurité. Si on n’était pas important, pas essentiel, pourquoi est-ce qu’on aurait autant besoin de nous?

Souni Idriss Moussa

Des risques, Souni jure en avoir pris sans arrêt. Je devais surveiller tous les jours un ascenseur spécial pour les patients atteints de la COVID, ne pas le quitter des yeux. Il fallait ensuite le désinfecter à chaque passage. J’ai aussi accompagné des corps, pour la morgue, vérifié les identités de personnes décédées, détaille-t-il.

Désormais, Souni a perdu espoir. J’ai très peur de quitter le Québec, relate-t-il. J’ai ma vie ici, mon travail, je parle français, je paie mes taxes et on a besoin de moi.

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