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Un Canadien contraint à travailler pour les services secrets iraniens dénonce l'Iran

Behdad Esfahbod pose dehors, chez lui.

Behdad Esfahbod est déterminé à dénoncer les abus commis par le régime iranien.

Photo : Radio-Canada / Andréane Williams

Incarcéré puis contraint à devenir informateur pour les services secrets iraniens, un Canadien d’origine iranienne dénonce le régime répressif de son pays.

Le calvaire de Behdad Esfahbod, un ingénieur informatique très connu dans la communauté des technologies ayant longtemps travaillé pour Google, puis Facebook, a commencé le 15 janvier dernier.

En vacances dans son pays d’origine, où une partie de sa famille vit toujours, l’homme de 38 ans a été arrêté par le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), une composante de l'armée iranienne, alors qu’il se rendait à un rendez-vous à Téhéran.

L’Iran a différentes agences de renseignements [...] mais celle-là est la plus meurtrière. Personne n'a envie d'avoir affaire à elle.

Behdad Esfahbod

Accusé entre autres d’activités mettant en danger la sécurité du pays et d’avoir coopéré avec des organisations hostiles au régime iranien, Behdad Esfahbod se voit confisquer tous ses appareils électroniques, puis est conduit, les yeux bandés, à la tristement célèbre prison d'Evin, à Téhéran.

Un document légal écrit en perse.

Un des documents ayant servi à l'arrestation de Behdad Esfahbod.

Photo : Gracieuseté: Behdad Esfahbod

J’ai cru que je ne retrouverais plus jamais ma liberté, confie l’homme qui vit maintenant à Edmonton.

Il est demeuré incarcéré pendant six jours dans une cellule qui ne mesurait que 6 mètres carrés et ne contenait qu’une toilette, trois couvertures et quelques livres religieux.

Pendant près d'une semaine, il a subi quotidiennement de longs interrogatoires concernant les courriels, les photos et les messages textes trouvés sur son téléphone.

Mes geôliers m’ont bien traité, bien nourri [...] mais à deux reprises, ils m'ont envoyé quelqu’un pour me parler sur un tout autre ton. Cette personne a laissé entendre qu’ils pouvaient m’accuser de ce qu’ils voulaient et qu’ils pourraient me tuer et faire passer ma mort pour un accident, comme ils l'ont fait avec Zahra Kazemi, raconte-t-il.

Espionnage contre liberté

Behdad Esfahbod croit avoir été repéré par le régime iranien à cause de ses liens avec plusieurs activistes iraniens depuis le mouvement vert, qui a suivi l'élection présidentielle iranienne du 12 juin 2009.

Convaincu qu’il n’échapperait pas à la prison s’il ne coopérait pas, l’ingénieur a finalement accepté, sans avoir l'intention de le respecter, le marché proposé par le régime : être libéré à condition de devenir informateur pour le régime iranien.

La seule chose qui les intéressait était les activistes iraniens vivant à l’étranger qui créent des technologies permettant d’accéder à Internet. Ils voulaient savoir avec qui ces gens travaillent, qui ils sont, etc., explique-t-il.

Ce n’est que le 14 juin, cinq mois après avoir quitté l’Iran, qu'il a reçu de la part du CGRI un premier message codé sur Instagram, auquel il a décidé de ne pas répondre.

Un message envoyé sur Instagram écrit en perse.

Le Corps des gardiens de la révolution islamique a tenté de contacter Behdad Esfahbod à plusieurs reprises, à travers des messages codés, après sa libération.

Photo : Gracieuseté: Behdad Esfahbod

J’avais prévu l’arrivée de ce message pendant des mois. [...] J’ai dit à ma femme : "Tu te souviens du marché que j’ai conclu? Le message est arrivé. Je dois dénoncer publiquement.", raconte-t-il.

Dénoncer la répression

Révolté par son arrestation et inquiet de ce qui pourrait arriver à sa famille restée en Iran, Behdad Esfahbod a alors décidé de raconter son histoire publiquement.

Mes geôliers ne voulaient surtout pas que ma famille parle aux médias.

Behdad Esfahbod

Ils ont accès à ma famille, à mes amis, à mes informations personnelles. Moi, je n’avais rien contre eux. J’ai donc décidé de changer les règles du jeu. [...] Maintenant, si quelque chose arrive à ma famille, le monde entier le saura, ajoute l’ingénieur qui affirme avoir été inspiré par le mouvement Black Lives Matter quand il a décidé de dénoncer les abus dont il a été victime.

Les expatriés iraniens ébranlés

Selon Nima Fatemi, un activiste iranien et fondateur de Kandoo, une organisation à but non lucratif qui fournit des services de cybersécurité aux populations vulnérables, l’arrestation de Behdad Esfahbod a ébranlé de nombreux Iraniens vivant à l’étranger.

Cela nous rappelle que ces menaces sont très réelles et nous suivent partout, explique l'homme d'une trentaine d'années établi à Washington, aux États-Unis.

Beaucoup de gens ne se considérant pas comme des activistes ont été choqués de voir que quelqu’un comme Behdad Esfahbod, qui n’est pas un activiste, a été arrêté, ajoute Fereidoon Bashar, directeur général de l’organisme torontois ASL19, qui travaille pour l’accès à l’information en ligne.

Pour l’ancien correspondant du Washington Post à Téhéran Jason Rezaian, arrêté en 2014 par le CGRI, puis accusé d’espionnage et emprisonné pendant plus de 500 jours en Iran, le témoignage de Behdad Esfahbod prouve que le régime iranien utilise des Iraniens de la diaspora afin de récolter des informations pour leurs services de renseignements.

Nous savons maintenant qu’ils forcent des Iraniens vivant à l’étranger à collaborer avec eux. C’est une chose que beaucoup de gens soupçonnaient depuis longtemps, dit-il.

Une expérience traumatisante

Installé chez sa soeur à Edmonton depuis un peu plus d’un mois, Behdad Esfahbod dit cependant qu'il souffre toujours du traumatisme qu’il a vécu.

Il affirme que le stress causé par son arrestation a eu raison de son couple et eu de graves conséquences sur sa santé mentale. Il ne sait pas non plus quand il pourra retourner en Iran, où il risque une lourde peine de prison.

J’avais toujours fait le choix de ne pas m’en prendre au régime iranien, dit-il, mais on a décidé de m’impliquer dans tout cela, alors je vais mener mon combat jusqu'au bout.

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