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Vers une association « pour les enseignants, par les enseignants »?

Des enseignants et des chercheurs en éducation estiment que la parole des enseignantes et des enseignants manque de portée.

Un enseignant est assis sur son bureau et montre des choses au tableau. Des élèves sont assis en classe et écoutent.

Des voix s'élèvent réclamant la création d'une association nationale d'enseignantes et d'enseignants au Québec.

Photo : iStock / skynesher

Des enseignantes et des enseignants du Québec ont le sentiment de ne pas avoir été entendus au cours de la pandémie de COVID-19, alors que de nombreux acteurs des milieux politique, économique ou de la santé ont pris la parole à leur place. Certains s'activent maintenant en coulisses pour la création d'une association professionnelle « par les enseignants, pour les enseignants ».

Sylvain Dancause est enseignant depuis près de 25 ans. Pour lui, la crise sanitaire des derniers mois a été le coup de pied au derrière qui lui manquait pour activer le projet d'une association professionnelle des enseignantes et des enseignants.

Personnellement, moi, j'ai atteint mon point de rupture pendant le printemps COVID. Je n'étais plus capable de lire l'avis de tout le monde, alors que je n'étais pas capable de lire l'avis des miens, dit-il en entrevue à Radio-Canada.

Profitant de sa tribune comme blogueur chez Québecor, il a lancé publiquement l'idée d'une nouvelle association la semaine dernière.

Une vaste majorité de nos "porte-paroles" ne se retrouvaient pas dans une classe en compagnie des élèves : parents, pédiatres, psychologues, psychoéducateurs, orthophonistes, conseillers d’orientation, directeurs, professeurs-chercheurs, a écrit l'enseignant de Québec.

Bien qu'il reconnaisse leur contribution aux débats sur l'éducation, il n'en avait pas moins le sentiment que ceux qui pratiquent la profession enseignante au quotidien n'ont pas le poids qui leur revient dans les échanges ou les prises de décision.

Jeter les bases

Le projet est encore relativement embryonnaire. Mais M. Dancause assure qu'il a reçu une réponse très favorable dans le milieu et de la part de ses collègues. Il refuse toutefois de s'avancer sur l'identité ou l'ampleur de l'équipe travaillant en coulisses. J'ai des gens solides, expérimentés, qui sont prêts à contribuer à l'effort collectif, assure-t-il.

Sylvain Dancause, enseignant au secondaire à l'école La Courvilloise, dans le secteur Beauport

Sylvain Dancause est enseignant et à l'origine d'un projet d'association professionnelle.

Photo : Radio-Canada

Il convient qu'il y a encore beaucoup de débroussaillage à faire. Il faudra selon lui au moins trois ans pour mettre en place pareille organisation.

À court terme, il souhaite trouver des représentants du préscolaire, du primaire, du secondaire, de la formation aux adultes et possiblement quelques experts en éducation. Il faudra ensuite asseoir tout ce beau monde et choisir notre voie. Est-ce qu'on veut une association, une fédération? Il faut déterminer qu'est-ce qu'on veut faire et ensuite créer l'entité légale.

Complémentaire aux syndicats

L'initiative proposée par M. Dancause n'est pas antisyndicale, nuance-t-il. Les syndicats ont leur très grande utilité pour certains dossiers. Quand on parle de conventions collectives, de négociations, de droits des travailleurs. [...] Ils sont très utiles à ce niveau-là et on a besoin de cette voix-là.

Mais la capacité des syndicats à se positionner sur des enjeux davantage pédagogiques est selon lui limitée.

Quand on rentre dans l'aspect pédagogique – gestion de classe, stratégies d'enseignement, gestion des comportements –, c'est nous qui sommes à l'intérieur de la classe qui devons nous exprimer à titre d'experts. Et ça, ce n'est pas un discours syndical, on est ailleurs, croit M. Dancause.

Ce ne sont pas des voix contradictoires que je cherche, mais des voix complémentaires.

Sylvain Dancause, enseignant au secondaire

L'association aurait ainsi le mandat d'outiller les membres, de les aider dans leurs pratiques. Son existence permettrait également de s'asseoir aux différentes tables de concertation ou ailleurs, pour aller représenter les membres, poursuit l'enseignant. À terme, il souhaite une association créée et gérée par les enseignantes et les enseignants.

Miser sur l'expertise terrain

L'impression de Sylvain Dancause est aussi partagée par des chercheurs en sciences de l'éducation. Stéphane Allaire, professeur en pratiques éducatives à l'Université du Québec à Chicoutimi, a d'ailleurs inspiré M. Dancause dans sa croisade.

En avril dernier, M. Allaire écrivait un texte d'opinion intitulé « Quelle voix pour les enseignants? ». Il y expliquait les limites de la voix syndicale et du besoin pour les enseignants de se réapproprier un discours structuré.

À l'époque, on est en train de discuter de la possibilité de rouvrir les écoles. Je me disais : "Il me semble qu'il y a un paquet de monde qui prend la parole, mais on n'entend pas vraiment les enseignants comme tel", raconte-t-il. Et les choses n'ont pas tellement changé depuis, selon lui.

Une salle de classe.

Les enseignants sont les mieux placés pour parler de ce qui se déroule dans les salles de classe mais n'ont pas d'association professionnelle.

Photo : Getty Images / Frederick Florin

Comme chercheur universitaire, à l'extérieur des salles de classe, il avoue ses propres limites. C'est correct et légitime [que les experts se prononcent], mais la perspective d'un chercheur n'est pas la perspective d'un enseignant qui vit quotidiennement dans une classe, insiste-t-il.

M. Allaire croit lui aussi que les syndicats ont leur utilité, mais ne peuvent porter la voix des enseignantes et enseignants sur tous les fronts. Oui, il y a une certaine prise de pouls sur le terrain, mais je ne sais pas à quel point c'est vraiment par rapport à comment la pédagogie devrait se faire, de quoi les enseignants on besoin, précise M. Allaire.

Pour moi, il y a une perspective qui est propre à ces gens-là et qui n'est pas représentée.

Stéphane Allaire, professeur, Université du Québec à Chicoutimi

Une même vision est partagée par Claude Lessard, professeur à la retraite en sciences de l'éducation à l'Université de Montréal et ancien président du Conseil supérieur de l'éducation.

L'idée d'une association professionnelle des enseignants a d'après lui certainement du sens. C'est sûr que, implicitement, on peut y voir une limite du discours syndical actuel. Je pense qu'on peut voir ça [l'initiative] comme l'expression qu'on ne dit pas des choses que des enseignants voudraient dire et entendre, analyse-t-il.

J'espère que cette idée-là va faire son chemin et que les enseignants vont y réfléchir. [...] Mais c'est aux enseignants de décider.

Claude Lessard, professeur à la retraite et ancien président du Conseil supérieur de l'éducation

M. Lessard avoue avoir été choqué, le printemps dernier, de voir autant de prises de parole sur l'éducation qui ne provenaient pas des enseignants directement. Comme la sortie des pédiatres, qui avaient tout de même parfaitement raison de s'inquiéter de la fermeture des écoles.

La parole des enseignants n'était selon lui pas structurée, se limitant à des sorties sur les réseaux sociaux ou des commentaires dans les journaux. Ce sont des incidents relativement isolés. Ce n'est pas une voix forte, ce n'est pas une voix collective, une voix articulée, soutient-il.

Comme MM. Dancause et Allaire, le vétéran expert reconnaît le rôle des syndicats, lesquels ont défendu la sécurité de leurs membres, notamment sur les risques associés à la COVID-19. Je comprends ce discours-là aussi, et il doit être dit, mais il y avait autre chose à dire.

Accueil tiède chez les syndicats

La Fédération des syndicats de l'enseignement (FSE-CSQ) accueille plutôt tièdement la proposition d'une association professionnelle.

Reste qu'elle n'est pas surprise de voir des enseignants réclamer une nouvelle voix. Depuis des années, on le sait que le personnel enseignant se sent dépossédé de sa profession, soutient Brigitte Bilodeau, vice-présidente de la fédération.

Elle n'est toutefois pas convaincue de l'apport qu'aurait une voix supplémentaire, exempte des ficelles syndicales. Mme Bilodeau estime que son organisation fait déjà le travail d'amener les enjeux pédagogiques vers les décideurs.

Ça n'apporterait peu de choses de plus parce que j'ai vraiment le sentiment, à la FSE du moins, que le travail il est fait au plan pédagogique et au plan professionnel, plaide-t-elle.

Elle est cependant d'accord pour dire que la parole des enseignants n'est pas assez reconnue par le gouvernement. Force est de constater que souvent, on néglige d’accorder un poids important à l’opinion de celles et ceux qui font l’école au quotidien, dit-elle.

Ce n'est cependant pas en multipliant les plateformes, ajoute-t-elle, que cette voix sera davantage entendue. Tant que nos représentants gouvernementaux n'accorderont pas davantage d'importance à celles et ceux qui sont sur le terrain, on aura beau être 50 à porter le même message, ça ne fera pas quelque chose de plus intéressant.

Avec la collaboration de Marie-Pier Mercier

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