•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Assassinat d'Hariri : le Hezbollah et la Syrie sont-ils tirés d’affaire?

Le mouvement armé chiite et le régime syrien n’ont pas été complètement dédouanés par le Tribunal spécial pour le Liban, selon des experts.

Un drapeau du Hezbollah flottant devant un portrait du président syrien Bachar Al-Assad.

Le Liban a été sous tutelle syrienne de 1990 à 2005, année de l'assassinat de l'ancien premier ministre Rafic Hariri.

Photo : Reuters / Khaled Al Hariri

Quinze ans après l’assassinat de l’ancien premier ministre libanais Rafic Hariri, un tribunal international a incriminé un membre du Hezbollah, sans toutefois établir de liens directs avec les dirigeants du mouvement chiite ni son allié, le régime syrien. Des experts interrogés affirment cependant que le verdict rendu public mardi ne les innocente pas entièrement.

Fady Fadel, professeur en droit international à Paris et chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand à l'Université du Québec à Montréal, n’est pas surpris par le jugement du Tribunal spécial pour le Liban (TSL). Il rappelle que cette instance a la compétence de juger des personnes physiques et non pas des entités morales, comme un régime ou un parti politique.

Vue du siège du tribunal de l'extérieur.

Le Tribunal spécial pour le Liban est basé à Leidschendam, non loin de La Haye aux Pays-Bas.

Photo : Reuters

Dans le texte détaillant son statut au moment de sa création en mars 2006, il y est clairement indiqué que le tribunal a compétence à l’égard des personnes responsables de l’attentat du 14 février 2005, qui a entraîné la mort de l’ancien premier ministre Rafic Hariri et de 21 autres personnes à Beyrouth.

Il s’agit donc d’un tribunal pénal et non pas d'une cour de justice internationale, comme à La Haye, où ce sont des entités morales qui peuvent être accusées, a dit M. Fadel, auteur du livre Quelle justice internationale au Proche-Orient? Le cas du Tribunal spécial pour le Liban.

Selon lui, plusieurs points mentionnés dans le jugement de 2600 pages pointent aussi bien vers le Hezbollah que les autorités syriennes.

Une combinaison de deux photos montrant le portrait de Salim Ayyash, jugé coupable par le tribunal international.

Salim Ayyash.

Photo : Reuters

Des quatre hommes membres du Hezbollah, accusés d'avoir participé à l'assassinat en 2005, seul Salim Ayyash, 56 ans, a été jugé coupable, tandis que les trois autres ont été acquittés. Moustafa Badreddine, ancien responsable militaire du Hezbollah qui a été décrit comme étant le cerveau de l’attentat, a été tué en Syrie en 2006 et n'a donc pas été jugé.

Le tribunal n’a pas manqué de rappeler que tous les suspects dans cet assassinat sont membres du Hezbollah ou entretiennent des liens étroits avec lui. [...] Donc, bien qu’il soit considéré comme une entité morale, le Hezbollah ne peut pas être complètement dédouané, pas politiquement du moins.

Fady Fadel

M. Fadel précise par ailleurs que le tribunal a statué sans ambiguïté que M. Badreddine n’est pas l’unique cerveau de l’assassinat. Donc, ça veut dire que l’identité des commanditaires, qui seraient au sommet de la pyramide, n’a pas encore été déterminée, faute de preuves concluantes.

Un crime « politique »

Même constat de la part de Randa Slim, directrice du programme sur la résolution des conflits à l’institut du Moyen-Orient aux États-Unis. D'après elle, le tribunal a clairement affirmé que l’assassinat était de nature politique et que l’attentat a été bien planifié de façon sophistiquée.

Il n’est pas question ici d’un attentat clandestin. Cet assassinat était politiquement motivé et a eu lieu à un moment où l’ancien premier ministre Hariri était en opposition avec le régime syrien qui contrôlait le pays et son allié le Hezbollah.

Randa Slim
Deux portraits de l'ancien premier ministre libanais sur une autoroute longeant la mer Méditerranée.

Photo d'archives montrant des portraits de Rafic Hariri sur des panneaux publicitaires dans la ville portuaire de Sidon, dans le sud du Liban.

Photo : Reuters / Ali Hashisho

En effet, l’attentat a eu lieu quatre mois après la démission de Rafic Hariri en raison de désaccords politiques avec la Syrie et cinq mois après l’adoption par le Conseil de sécurité de l’ONU de la résolution 1559, demandant le retrait des troupes syriennes du territoire libanais et le désarmement du Hezbollah.

L'assassinat de l'ancien premier ministre était un acte politique perpétré par des personnes dont les activités étaient menacées par celles de Hariri, ont déclaré les juges lors de la lecture du verdict, à Leidschendam, aux Pays-Bas, où est basé le TSL.

La mort de M. Hariri, dont avaient été accusés dans un premier temps quatre généraux libanais prosyriens, a déclenché à l'époque des manifestations monstres, entraînant le retrait des troupes syriennes après près de 30 ans de présence au Liban.

Des soldats faisant un signe de la main en guise d'adieu.

Des soldats syriens lors de leur retrait du territoire libanais, quelques mois après l'assassinat de l'ancien premier ministre Rafic Hariri.

Photo : Reuters / Afif Diab

Plus de 50 attentats en 12 ans

Depuis 1975, le Liban a connu une longue série de meurtres politiques non résolus. À la suite de l’assassinat de Rafic Hariri en 2005, près de 10 attentats à visée politique ont ensanglanté le pays, entraînant la mort de ministres, de députés et de journalistes hostiles au régime syrien.

En tout, entre les années 2004 et 2016, le Liban a été la cible de plus de 50 attentats à la voiture piégée ou à la bombe perpétrés à travers le pays, dont plusieurs dans des quartiers résidentiels, faisant plus de 316 morts et des centaines de blessés.

Aucun coupable n’a jamais été identifié, il n’y a jamais eu un jugement pour tous les crimes politiques au Liban, rappelle Mme Slim.

Un homme crie près du lieu d'un attentat à la voiture piégée.

L'explosion d'un véhicule piégé, le 14 février 2005, a fait 22 morts, dont le premier ministre de l'époque.

Photo : Reuters / Mohamed Azakir

La chercheuse dit comprendre la frustration ressentie par une partie de la population libanaise qui avait peut-être des attentes exagérées par rapport au tribunal, dont les coûts ont atteint près d’un milliard de dollars américains. Mais, d’un autre côté, ce jugement vient mettre une fin à l’impunité qui représente un véritable fléau dans le pays, selon Mme Slim.

Si on regarde les éléments avancés par le tribunal comme des pièces d’un casse-tête à rassembler, tout semble pointer dans une même direction, impliquant le Hezbollah et la Syrie, a-t-elle affirmé.

Vu qu’aucune lumière n’a été faite sur les nombreux assassinats politiques qu’a connus le Liban depuis le meurtre de l’ancien président René Moawad [en 1989], mieux vaut attendre une justice qui arrive un peu tardivement que de ne pas avoir de justice du tout.

Fady Fadel

Le verdict tombe par ailleurs à un moment où le Liban traverse une crise socioéconomique, politique et humanitaire parmi les pires de son histoire. Les tensions entre la rue et le pouvoir ont été exacerbées depuis la double explosion dévastatrice du 4 août dernier, qui a fait au moins 177 morts et plus de 6500 blessés.

Port de Beyrouth après l’explosion.

Une vue des silos à grain détruits au milieu du port de Beyrouth, devenu un champ de ruines après l’explosion.

Photo : Getty Images

Le tribunal avait reporté la lecture du verdict, initialement prévue le 7 août, par respect pour les innombrables victimes des déflagrations qui ont ravagé Beyrouth.

Le drame a pour origine une explosion dans un entrepôt où étaient stockées, selon les autorités, 2750 tonnes de nitrate d’ammonium depuis six ans, sans mesures de précaution, de l’aveu même du premier ministre démissionnaire Hassan Diab.

Pas de nouvelle enquête internationale en vue

Le président libanais Michel Aoun, proche allié du Hezbollah et du régime syrien, a d’ores et déjà rejeté les appels pour une enquête internationale, affirmant qu’il s’agirait d’une perte de temps. Il a toutefois accepté de collaborer avec la police fédérale américaine (FBI) et la France, qui offriront un soutien logistique avec des moyens d’enquête.

Les familles des victimes ne feront pas confiance à une enquête locale, parce que les systèmes judiciaires et sécuritaires au Liban sont très politisés, explique M. Fadel. Elles pensent que la vérité ne sera pas nécessairement révélée, comme cela a été le cas avec toutes les autres enquêtes locales.

Un jeune homme allume des bougies devant des photos en noir et blanc de victimes des explosions.

Les photos des victimes des explosions de Beyrouth collées sur un monument à la place des Martyrs, dans le centre de la capitale libanaise.

Photo : Reuters / AZIZ TAHER

Mais, selon Randa Slim, le verdict du TSL donnera des munitions à Michel Aoun et au Hezbollah pour discréditer toute demande en faveur d’une enquête internationale. Ce jugement a pris beaucoup trop de temps et a coûté beaucoup trop d’argent, et ne détermine pas clairement les responsables qui ont commandité le meurtre de Rafic Hariri, dit-elle.

Selon la chercheuse, les Libanais auraient intérêt à accueillir une mission d’experts internationaux, plutôt que la mise en place d’un tribunal international, pour répondre à leurs nombreuses questions.

Il faut déterminer comment la cargaison contenant des tonnes d’explosifs est arrivée au Liban. Pourquoi a-t-elle été stockée de cette manière dans le port pendant sept ans? Qui y avait accès? Qui est impliqué? Et qu’est-ce qui a causé les explosions?

Randa Slim

Mais pour y arriver, ça prendrait une volonté politique, précise-t-elle. Les Libanais ont besoin de connaître la vérité.

Avec les informations de Agence France-Presse

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !