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Deuxième vague dans les CHSLD : sommes-nous prêts?

Incursion dans les centres d’hébergement et de soins de longue durée quelques heures avant l'annonce de Québec sur la préparation d'une possible deuxième vague de la COVID-19.

Une vieille dame au chemisier à fleurs rose, soutenue par une préposée avec un masque et une visière sur le visage.

Andrée Anne Breton, une future préposée aux bénéficiaires, est en stage au CHSLD Nazaire-Piché, à Lachine.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

C’est là que la COVID-19 a frappé le plus fort ce printemps. Elle a causé le décès de 5000 personnes âgées. La méconnaissance du virus, le manque de préposés, les mouvements de personnel, la pénurie ou l’utilisation inadéquate des équipements de protection, entre autres, sont montrés du doigt. Ferons-nous mieux cet automne en cas de deuxième vague?

Andrée Anne Breton, 33 ans, est en stage depuis trois semaines au CHSLD Nazaire-Piché, dans l’arrondissement de Lachine, à Montréal. Son parcours est atypique. Elle a habité huit ans au Japon, où elle était prof de zumba. De retour au Québec, elle a travaillé comme réceptionniste dans un centre d’urgence vétérinaire. Elle prévoyait de retourner aux études, en septembre, en éducation à l’enfance.

Changement de programme avec la proposition Legault : une formation rémunérée de trois mois pour devenir préposée aux bénéficiaires en CHSLD. À la clé, un salaire de plus de 26 $ de l'heure – primes incluses – pendant un an et, surtout, la possibilité de faire sa part en période de pandémie.

Andrée Anne Breton, du jour au lendemain, a décidé d’embarquer.

Est-ce que vous voulez votre rollator, madame? Derrière son couvre-visage et sa visière, Andrée Anne et ses yeux rieurs diffusent la bonne humeur sur les étages. La jeune femme est à l’aise comme un poisson dans l’eau. Elle est là trois jours par semaine. Le reste du temps, elle étudie pour sa formation.

Au printemps, la COVID-19 n'a pas raté le CHSLD Nazaire-Piché, fauchant la vie de 46 résidents. L'établissement compte 100 lits. Quand l’armée est arrivée, le 9 mai, elle a constaté que seulement 41 % des employés permanents étaient sur place.

Une préposée aux bénéficiaires avec 11 ans d'expérience en faisait partie. Louise Boudreau a tenu la main de plusieurs mourants. Elle explique maintenant aux stagiaires comment déceler les signes que quelque chose ne va pas. Même si le patient ne parle pas, on peut voir la détresse dans ses yeux, on peut voir s’il est plus agité, plus fatigué, ou s’il ne s’hydrate pas bien.

Sa stagiaire ne s’inquiète pas non plus. Andrée Anne Breton compte appliquer à la lettre les consignes pour se protéger. Il faut suivre les étapes de désinfection, dit-elle. Il faut comprendre comment on attrape le virus et la bonne façon de se laver les mains. Il y a l’équipement. Et tu gardes tout le temps en tête que le virus est là, qu’il n’est pas parti.

Des renforts motivés

Ce sont 8000 nouveaux préposés qui viendront en renfort dès la mi-septembre, dans tous les CHSLD de la province. Attirés à la fois par des conditions de travail acceptables, mais surtout par l’envie d’apporter leur aide en temps de pandémie.

Certains n’ont pas hésité à carrément changer de carrière, comme Clément Poirier, 60 ans, relieur professionnel, artisan de la dorure et du cuir, partenaire de designers d’intérieur. Il s’est inscrit en juin à la formation accélérée de préposé aux bénéficiaires en CHSLD. Un mois de théorie, deux mois de pratique.

Un homme utilise une machine à pressoir pour inscrire des lettres dorées sur un livre..

Clément Poirier dans son atelier de reliure et dorure, avant d'aller travailler comme préposé stagiaire en CHSLD.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Le voici stagiaire, à vouloir embellir non plus des livres ou des maisons, mais la vie de personnes âgées. Il reconnaît avoir ressenti un choc devant le  design  du CHSLD Nicolet, dans l’Est de Montréal. Son aspect vieillot, ses petites chambres et son éclairage inadéquat l’ont bouleversé.

J’en ai pleuré en revenant, la première journée, confie-t-il.

Un homme debout dans un couloir blanc, en tenue de préposé aux bénéficiaires.

Clément Poirier en stage comme préposé aux bénéficiaires au CHSLD Nicolet à Montréal

Photo : Radio-Canada / Courtoisie

Ce n’est pas vrai que nos aînés vivent ça. Ce n’est pas un milieu de vie. Ça prend beaucoup de bienveillance, d’empathie, de don de soi. Il faut mettre notre petite personne dans notre poche avant de rentrer.

Clément Poirier, 60 ans

Rapidement, il s’est motivé à continuer. Il faut être là pour soutenir le changement, dit-il. Plus on sera nombreux, plus on pourra leur donner du temps, avoir des relations humaines, leur donner des soins à leur rythme à eux, essayer de leur donner un peu de bonheur.

Il apprécie le côté très humain du travail, qui lui manquait parfois, seul dans son atelier. Je ne me suis jamais senti autant à ma place! Je suis rendu à quelque part dans ma vie où je veux aider, donner au suivant. Être là pas pour moi, mais pour eux.

Pas des héros

Je ne m’en viens pas comme un héros, je m’en viens donner un coup de main, dit Jonathan Gauthier, 29 ans, une autre nouvelle recrue, rencontrée au centre de formation Compétences 2000 à Laval.

Débarbouillette sèche à la main, il mime et énonce consciencieusement tous les gestes nécessaires au changement d’une culotte d’incontinence. Son enseignant, allongé sur le lit tout habillé, lui sert de cobaye. Mon but, c’est d’apporter du confort aux personnes âgées. Plus tard, si moi je me ramasse dans un centre, j’aimerais ça aussi me faire traiter aux petits oignons.

Un homme allongé sur le côté sur un lit, en jeans, et un autre debout penché, en train de rouler une culotte d'incontinence.

Jonathan Gauthier s'exerce à changer une couche vite et bien, au centre de formation Compétences 2000, à Laval.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Le jeune homme se voit faire de longues journées. Il était déjà au contact avec le public, comme assistant gérant en pharmacie. Comme il a arrêté l’école en quatrième secondaire, il est heureux de suivre une formation qui pourrait lui ouvrir d’autres portes. Pourquoi pas devenir infirmier auxiliaire, se dit-il.

Il n’a peur ni d’être confronté à une deuxième vague ni de soigner une personne âgée déclarée positive. On va s’occuper d’elle de la même façon que d’une autre personne, mais avec un équipement qui protège plus, pour éviter les contaminations.

S’il y a une éclosion, on va être plus nombreux, plus organisés, plus soudés ensemble. On va être préparés. Avec la première vague, c’était l’inconnu.

Jonathan Gauthier, futur préposé

Une partie de cette formation accélérée est spécifique au coronavirus. Dans un module de 30 heures sur la prévention des infections et de la contamination, cinq heures sont consacrées exclusivement à la COVID-19.

Un homme debout dans une salle de formation pour préposés en CHSLD interviewé par la journaliste sur le côté droit.

L'enseignant Marc-Antoine Guilbeault, au centre de formation Compétences 2000.

Photo : Courtoisie Judith Goudreau, CISSS Laval

Comment on s’habille et se déshabille sans se contaminer, de quelle manière on peut se contaminer ou de quelle manière on peut couper le cycle de l’infection, dit Marc-Antoine Guilbeault, enseignant secteur santé à Compétences 2000. En CHSLD, c’est comme de la poudre à canon : une personne est contaminée, elle contamine tout l’étage. On ne veut pas que ça se reproduise comme à la première vague.

Stabiliser le personnel

Un des facteurs de propagation du virus établis lors de la première vague, c’est le manque criant de personnel, forçant les déplacements d’un étage à l’autre, ou d’un centre d’hébergement à l’autre. Les congés de maladie, l’absentéisme et les bris de service au plus fort de la crise n’ont pas aidé.

Désormais, tout le monde est convaincu de l’importance de stabiliser le personnel. Les milliers de préposés de plus dans le réseau vont contribuer à cet objectif, tout en réduisant le recours aux employés d’agences.

En juin, certains étudiants inscrits à la nouvelle formation ont craint de se retrouver sur une liste de rappel, alors que Québec leur avait promis du temps complet. Pour éviter les malentendus et une cascade d’abandons, le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de Laval a mis les bouchées doubles pour leur garantir de vraies carrières.

Ainsi, les étudiants lavallois se feront tous offrir des permanences à temps complet à l’issue de leurs trois mois de formation. Ils seront en poste dans un seul établissement, comme le garantit la directrice des ressources humaines du CISSS, Julie Lamarche.

On va avoir une disponibilité de main-d’œuvre beaucoup plus grande qu’à la première vague. On n’aura plus de bris de service. On n’aura plus besoin d’avoir recours à la main-d’œuvre indépendante.

Julie Lamarche, DRH au CISSS de Laval

En accord avec le syndicat, il lui a fallu commencer par offrir des postes à temps plein à l’ensemble des quelque 1000 préposés déjà à l’emploi, y compris les préposés sur la liste de rappel. Au total, 460 nouveaux postes permanents de préposés à temps complet vont s’ajouter à Laval d’ici fin septembre. La pandémie a eu pour effet d’accélérer les embauches.

Deux préposés discutent avec une feuille à la main.

Sylvain Coulombe revoit le plan de soin d'un résident avec la stagiaire Teresa Raviele.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Est-ce que ça va coûter plus cher à l’État, d’embaucher autant de personnel à temps plein? Pas nécessairement. Même si on a un surplus de personnel pendant un temps, avec la rotation, l’attrition, on n’aura pas un surplus pendant longtemps, assure Julie Lamarche. On va économiser en diminuant le temps supplémentaire.

On va avoir le temps de bien former nos gens de façon continue. Ça va assurer une continuité de service, de qualité et sécuritaire, à l’ensemble de nos usagers. Ce sont des conditions de travail hyper intéressantes pour les employés, qui vont vouloir rester. Tout le monde est gagnant.

Le CISSS de Laval est pour l’instant le seul au Québec à être allé aussi loin. Ailleurs, comme le prévoit le programme du gouvernement Legault, les étudiants sont engagés pour un an.

Zone rouge, zone verte

En cas de deuxième vague, il y aura plusieurs autres défis à relever, comme le respect des différentes zones chaudes ou froides, ou encore rouges ou vertes.

Les quatre étages du CHSLD Nazaire-Piché sont des zones vertes ou  zones froides , sans aucun cas de COVID-19.

Une affiche verte "zone froide" en haut de l'entrée d'un couloir du CHSLD Nazaire-Piché à Lachine, avec un monsieur à gauche et la silhouette noire d'une préposée au fond.

Une affiche verte zone froide indique que l'étage n'a aucun résident atteint de la COVID-19.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Par précaution, certaines chambres sont identifiées zone jaune, donc ni verte ni rouge. Par exemple, quand un résident revient de l’hôpital, on le met en isolement dans sa chambre pendant 14 jours, explique Louise Boudreau, devenue formatrice en prévention et contrôle des infections.

Sur un chariot devant la porte, tous les équipements de protection et désinfection sont prêts à être utilisés. Les préposés qui doivent rentrer dans la pièce zone jaune enfilent une jaquette dans le couloir, par-dessus leurs habits. Ils l’enlèveront dans la chambre et la jetteront dans un sac, avant de revenir dans le couloir, qui est zone verte.

Chaque CHSLD de l’Ouest-de-l’Île a prévu de libérer quatre lits pour sa zone rouge, ce qui permettra de regrouper les résidents atteints de la COVID-19, mentionne Rachid Ben Mohand, chef d’unité en hébergement.

Un homme debout dans un bureau avec des lunettes et une petite barbe poivre et sel

Rachid Ben Mohand, chef d'unité et responsable des stagiaires préposés dans les CHSLD du CIUSSS de l'Ouest-de-l'île à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Est-ce que ce sera suffisant pour contrer une éclosion? Je suis plus serein, plus optimiste. On a appris à gérer les situations et on a formé tous nos employés, donc maintenant tout le monde comprend comment agir si une deuxième vague s’en vient, répond-il.

On sait quel équipement porter dans quelle situation, dans quelle zone, déjà ça fait toute une différence.

Martine Daigneault, directrice adjointe par intérim, soutien à l’autonomie de la personne âgée, CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île

Du personnel dédié à la zone chaude ou rouge

Au CHSLD Idola Saint-Jean, à Laval, une zone chaude de 15 lits a été aménagée dans l’urgence ce printemps, au rez-de-chaussée. Au plus fort de la crise, quatre lits ont été occupés.

Du personnel dédié à cette zone ne circulait pas ailleurs dans le CHSLD. Une salle de repos, zone propre, lui était accessible, une fois l’équipement contaminé retiré. La zone chaude est une unité de soins complètement autonome, explique la coordonnatrice de site Katy Duguay. Le personnel a une sortie indépendante, donc ne se mêle pas au reste du personnel dans la bâtisse.

Cette délimitation spatiale claire, mise en place dès le début, a contribué à éviter le pire lors de la première vague. Dès qu’une personne était positive, elle était transférée ici au plus vite. Bilan : neuf cas et trois décès, pour 202 résidents. Beaucoup moins qu’ailleurs.

Dépister régulièrement le personnel

Les tests de dépistages pour le personnel ne sont pas encore obligatoires, mais fortement recommandés, une fois par semaine. Au CHSLD Idola Saint-Jean, on peut croiser une  femme-sandwich  dans les couloirs.

Une jeune femme avec une pancarte "Faites-vous tester» devant un couloir de CHSLD.

Cassandra Tremblay, une infirmière auxiliaire, encourage ses collègues à se faire dépister, au CHSLD Idola-Saint-Jean, à Laval.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Cassandra Tremblay, une infirmière auxiliaire responsable de la clinique de dépistage, se promène à tous les étages avec de grosses pancartes écrites à la main : Faites-vous tester , une devant elle et une dans son dos.

Vu que c’est pas très populaire, on essaye de mettre ça le plus agréable possible, dit-elle, fière d’avoir pu convaincre aujourd’hui 26 membres du personnel à se faire insérer une tige profondément dans le nez.

Des réserves d’équipement mieux garnies

Masques, jaquettes, lunettes de protection, visières, gants, gel désinfectant, lingettes… Tout le matériel nécessaire pour affronter une deuxième vague est disponible en quantité suffisante, affirment plusieurs gestionnaires consultés. On en a d’avance, pour quelques mois, dit Martine Daigneault, au CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île.

Deux personnes debout dans un local rempli de boîtes et de flacons ainsi qu'un chariot rempli de sacs de jaquettes.

La chef d'unité Nathalie Martel et la coordonnatrice de site Katy Duguay, dans le local réservé à l'équipement de protection contre la COVID-19, au CHSLD Idola Saint-Jean.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Le CHSLD Idola Saint-Jean s’en assure plusieurs fois par semaine. Il a regroupé tout l’équipement dans un local fermé à clé, pour voir au premier coup d’œil s’il faut passer de nouvelles commandes.

Ici, on a tout ce qu’il faut pour tenir environ deux semaines en cas de crise, dit Katy Duguay. Mais le CISSS de Laval a trois entrepôts et nous approvisionne, il a de quoi tenir beaucoup plus longtemps, assure-t-elle. Chaque fois que j’ai demandé de l’équipement, j’en ai eu, j’en ai pas manqué.

Des soins plus humains

Lors de la première vague, des résidents sont morts seuls. Ils ont vécu leurs dernières journées isolés, loin de leurs proches, avant que les visites ne soient de nouveau permises. Le personnel resté en poste courait partout et ne pouvait guère leur consacrer du temps. Avec un nombre de préposés plus important, on pourra offrir des soins plus humains, fait remarquer Rosario Camacho, 60 ans, en formation à Laval.

Une dame en rose avec un masque assise sur un lit.

Rosario Camacho, infirmière au Mexique, en formation de préposée aux bénéficiaires à Laval.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Ça fait plus de 10 ans qu’on a besoin d’aide, dit Isabelle Léger, qui travaille comme ergothérapeute depuis 23 ans au CHSLD Idola Saint-Jean. C’est une chance quand même d’avoir pu profiter de la COVID pour avoir de nouveaux préposés. Depuis l’arrivée des stagiaires, on voit la différence déjà, dit-elle. Ça fait vraiment un grand soulagement, ils amènent une belle énergie.

Certains ont proposé de faire des activités avec les résidents. Ils m’ont réclamé des pots de peinture, d’autres du vernis à ongles pour faire des manucures, raconte Isabelle Léger. J’en ai vu se promener avec les résidents à l’extérieur. Des choses qu’on ne voyait plus depuis des années!

On va pouvoir davantage prendre soin de nos résidents. On va avoir plus de temps pour le côté humain.

Isabelle Léger, ergothérapeute

Elle souligne l’importance d’augmenter aussi le nombre d’infirmières, d’infirmières auxiliaires, et de professionnels. Pour que tout marche et soit efficace, on va devoir rehausser un peu tous les corps de métier, dit-elle. Faut que tout le bateau suive!

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