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Ce régime que les Libanais veulent faire chuter

Depuis la double explosion meurtrière de Beyrouth, il y a 11 jours, la rue ne décolère pas contre le régime en place et réclame désormais sa chute. Retour sur ce système que les Libanais veulent changer.

Des femmes et des hommes levant un bras en l'air.

Des manifestants récitant l'hymne national libanais lors d'une cérémonie en hommage aux victimes des explosions gigantesques survenues le 4 août 2020 à Beyrouth.

Photo : Getty Images / PATRICK BAZ

Le gouvernement de Hassan Diab venait à peine de tomber lundi dernier que des voix s’élevaient déjà au Liban pour crier « non » à celui qui lui succédera. Car, pour la rue, dont la colère s’est exacerbée depuis la double explosion meurtrière du 4 août dernier à Beyrouth, c’est tout le régime qu’il faut changer.


La répartition des pouvoirs entre chrétiens et musulmans

Au Liban, le système politique est basé sur la répartition des pouvoirs entre les trois principales communautés religieuses, parmi les 18 que compte officiellement le pays. Ainsi, le président de la République est toujours chrétien maronite, le chef du gouvernement est musulman sunnite et le président du Parlement est musulman chiite.

Ce système confessionnel, qui a été graduellement mis en place avant même la création du Grand Liban en 1920, a été consolidé à de nombreuses reprises, notamment lors de son indépendance en 1943, à la suite du mandat français, par un pacte national non écrit qui répartit les pouvoirs entre chrétiens et musulmans.

Ne se limitant pas aux hauts fonctionnaires de l’État, ces règles s’appliquent désormais à toutes les institutions publiques et étatiques, y compris l’armée, les ministères, les fonctionnaires de l’État, ainsi que les sièges des 128 députés.

Une ancienne église prise en photo avec une mosquée adjacente.

Une photo d'archives datant d'octobre 2008 montrant l'église Saint-Georges aux côtés de la mosquée Al-Amine, dans le centre-ville de la capitale libanaise.

Photo : Getty Images / RAMZI HAIDAR

Le Liban en quelques chiffres :

Le Liban, dont la superficie est de 10 452 km carrés, regroupe une population ne dépassant pas les 4,5 millions de personnes, où se côtoient 18 communautés confessionnelles (chrétiens maronites, catholiques, grecs orthodoxes, syriaques, arméniens, sunnites, chiites, druzes, israélites, alaouites, etc.)

À cette population, s’ajoute aussi la présence d'au moins 1,7 million de réfugiés, soit 1,2 million de Syriens, près de 450 000 Palestiniens et 50 000 Irakiens, qui ont fui les violences dans leur propre pays.

Le Liban est, depuis la fin du 19e siècle, un pays d’émigration avec une diaspora regroupant près de 12 millions de personnes à travers le monde. Au Canada, la population d'origine libanaise compte plus de 270 000 personnes, dont la grande majorité serait établie au Québec.

Une démocratie dite « consensuelle »

Le confessionnalisme politique est au cœur du régime libanais, lui-même basé sur une démocratie dite consensuelle.

Inspiré par la Constitution de 1926, qui a été rédigée sous le mandat français dans le but de protéger la parité islamo-chrétienne au pays, ce type de démocratie est souvent accusé d’être à l’origine de paralysies récurrentes au niveau du travail politique et gouvernemental au Liban.

Les restes d'un navire en flammes au port de Beyrouth.

Le port de Beyrouth, détruit.

Photo : Getty Images / -

Au cours de la dernière décennie, la démocratie consensuelle s’est souvent traduite par la formation de gouvernements d’union nationale regroupant les principaux partis politiques représentés au Parlement, ouvrant ainsi la porte aux blocages politiques.

Ainsi, le président Michel Aoun est arrivé au pouvoir en 2016 après deux ans de vacance présidentielle, en raison notamment de désaccords entre les principaux partis au pouvoir. Le pays est d’ailleurs déjà resté plus de neuf mois sans gouvernement.

Le dernier blocage date de janvier 2019 et s'est terminé lorsque Saad Hariri a été nommé une nouvelle fois chef du gouvernement. Il s'agit du fils de l’ancien premier ministre Rafic Hariri, assassiné en février 2005.

Accusé d'être à l'origine de tous les maux du pays, le système confessionnel a, au cours des années, laissé libre cours à la corruption, au gaspillage et au clientélisme, entraînant une succession de crises institutionnelles, comme celle des ordures, en cours depuis 2015, et celle des pénuries d’électricité, qui perdure encore.

La capitale libanaise subit une crise des déchets depuis plusieurs années

Un amoncellement de déchets à Beyrouth

Photo : Reuters / Hasan Shabaan


Des partis traditionnels confessionnels

Le système politique confessionnel a souvent montré ses limites au Liban, l’exemple le plus flagrant étant la guerre civile libanaise entre 1975 et 1990, qui a fait plus de 140 000 morts et 17 000 disparus.

L’accord de Taëf, qui a permis de mettre fin à cette guerre, est venu consolider ce système, accordant une amnistie générale à ceux qui étaient autrefois appelés seigneurs de la guerre. Ainsi, ce sont ces mêmes responsables – ou des membres de leur famille – qui tirent encore aujourd’hui les ficelles du pouvoir au Liban.

Bien qu’officiellement fondés sur des idéologies diverses (nationaliste, libérale, socialiste, communiste, etc.), les partis politiques dirigés par ces anciens seigneurs de la guerre ont pris une tournure confessionnelle, érigeant ces dirigeants en chefs politiques confessionnels.

Avec le Hezbollah, le mouvement Amal, par exemple, dirigé par Nabih Berry qui est à la tête du Parlement depuis plus de 30 ans, représente une grande partie de la communauté chiite.

Le Courant du futur, dont le chef est Saad Hariri, représente, lui, les sunnites. Le Parti socialiste progressiste de Walid Joumblatt représente les Druzes tandis que les chrétiens, eux, sont représentés par plusieurs partis, dont celui des Kataëb (dirigé par la famille Gemayel), les Forces libanaises de Samir Geagea et le Courant patriotique libre de Michel Aoun.

Une foule de manifestant prenant des photos avec leur téléphone portable d'un carton avec la photo du président Michel Aoun.

Des cartons frappés de l'effigie des dirigeants libanais ont été pendus sur la place des Martyrs par une foule en colère au lendemain des explosions de Beyrouth.

Photo : Getty Images


Absence de droits civiques

Le confessionnalisme au Liban est enraciné dans toutes les sphères : non seulement politique, mais aussi géographique, sociale, économique et même dans les affaires familiales. Au Liban, ce sont les tribunaux confessionnels qui gèrent les affaires de mariage, de divorce ou d’héritage.

Ainsi, chacune des 18 communautés dispose de ses propres lois. Les Églises orthodoxes et protestantes reconnaissent le divorce, par exemple, mais les catholiques, eux, l’interdisent. Donc, pour pouvoir divorcer, des familles catholiques n’hésitent pas à se convertir à l’orthodoxie.

Tout comme chez les musulmans, des familles sunnites qui n’ont par exemple que des filles – aucun fils –, n’hésitent pas à se convertir au chiisme pour protéger les droits de succession de leurs filles. Car, sinon, la part qui aurait dû revenir au garçon sera distribuée aux hommes de la branche paternelle, comme un oncle ou un cousin.

Par ailleurs, le mariage civil n’est pas appliqué au Liban en raison de l’opposition des hommes au pouvoir et des responsables religieux. Les couples de confession mixte doivent ainsi s’envoler vers Chypre, la France, la Turquie ou ailleurs dans le monde pour pouvoir convoler en justes noces.

Deux pancartes, l'une en arabe et l'autre en anglais, accrochées sur un comptoir.

« Les partisans politiques ne sont pas les bienvenus dans ce magasin », peut-on lire sur ces pancartes accrochées à l'entrée d'une épicerie endommagée à Achrafieh, un quartier de Beyrouth.

Photo : Getty Images / PATRICK BAZ


Le Liban, théâtre d’ingérences étrangères

De par sa géographie, puisqu'il est situé entre la Syrie et Israël, le Liban a longtemps payé les frais des conflits régionaux qui secouent le Moyen-Orient, tiraillé par les influences étrangères occidentales et arabes.

À la fin de la guerre civile, le pays était notamment divisé entre ceux qui étaient favorables à la présence de l’armée syrienne au Liban et ceux qui y étaient farouchement opposés. Les troupes syriennes se sont finalement retirées du pays en 2005, 30 ans après leur arrivée, à la suite de manifestations monstres déclenchées au lendemain de l’assassinat de Rafic Hariri.

Depuis 2011, avec l’éclatement de la guerre en Syrie et l’implication du Hezbollah auprès de l’armée de Bachar al-Assad, avec le soutien militaire et financier de l'Iran, le Liban est devenu le théâtre de nouvelles confrontations, mais, cette fois-ci, entre Téhéran et ses alliés d’un côté, et l’Arabie saoudite et les États-Unis de l’autre.

Il y a près de trois ans, le 4 novembre 2017, Saad Hariri avait notamment créé la surprise en annonçant sa démission du poste de premier ministre à partir de Riyad, en Arabie saoudite, où il aurait été retenu contre son gré pendant trois semaines. Démission qu'il avait ensuite suspendue, une fois rentré au pays.

Un homme et une femme regardent les dégâts laissés par les explosions dans le port de Beyrouth.

« Mon gouvernement est responsable de cela », est-il écrit sur un mur longeant le port de Beyrouth, qui a été rayé de la carte par les explosions du 4 août.

Photo : Getty Images / Chris McGrath


Ballet diplomatique depuis la double explosion

Aujourd’hui, la classe politique libanaise fait face à d’importantes pressions, aussi bien de la part de la rue, qui demande son départ, que de la part la communauté internationale qui appelle à de profondes réformes.

Depuis la double explosion de Beyrouth, qui a fait 171 morts et 6500 blessés, les visiteurs se succèdent au Liban pour réitérer cet appel. Premier arrivé sur les lieux de la tragédie, le président français Emmanuel Macron a exhorté les autorités à changer de système, affirmant qu'il allait proposer un nouveau pacte politique.

La réponse de l’Iran n’a cependant pas tardé. Vendredi, le chef de la diplomatie iranienne Mohammad Javad Zarif s’est lui aussi rendu à Beyrouth, où se trouvaient d’ailleurs le numéro trois de la diplomatie américaine David Hale et la ministre française des Armées Florence Parly.

L’aide au Liban ne devrait pas être conditionnée à un changement politique, a-t-il dit.

La ministre française des Armées lors d'une conférence de presse.

La ministre française des Armées Florence Parly, à son arrivée à Beyrouth.

Photo : Getty Images / JOSEPH EID

La communauté internationale semble toutefois voir les choses différemment.

En effet, depuis la catastrophe, imputée par la rue à la négligence et la corruption, une trentaine de chefs d’État, réunis le 9 août dernier en visioconférence, ont promis de ne pas laisser tomber le Liban, mais ont exigé que leur aide soit distribuée directement à la population et qu’une enquête transparente soit menée sur les causes de la catastrophe.

À ce jour, le président libanais, Michel Aoun, continue de rejeter toute enquête internationale, car, selon lui, elle diluerait la vérité.

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