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L’application de notification de la COVID-19 vivement critiquée en commission

Ce système, qui permet de prévenir ceux qui ont été en contact avec un malade, déplaît à plusieurs experts entendus en commission parlementaire.

Une main tient un cellulaire affichant l'application Alerte COVID.

L'application fédérale Alerte COVID est disponible depuis le 31 juillet.

Photo : Radio-Canada / Michel Aspirot

Maud Cucchi

Des réticences, voire des mises en garde, ont été partagées aux députés quant à la mise en place éventuelle d’une application québécoise de notification de la COVID-19, en commission à l’Assemblée nationale. Inefficace, liberticide, discriminatoire… Le débat a illustré les difficultés que connaît Québec à trouver le bon équilibre entre respect des libertés individuelles et mesures contraignantes pour freiner l'épidémie de coronavirus.

Des experts du numérique, de l’intelligence artificielle et des libertés individuelles ont ainsi détaillé les résultats peu concluants que cette méthode de traçage numérique a eus à l’étranger, incitant Québec à ne pas suivre la voie fédérale qui a déjà rendu disponible l’application Alerte COVID.

Ce type d’application permet à l’utilisateur l’ayant téléchargée d’être informé d’une exposition éventuelle avec une personne contaminée à la COVID-19. Mais les bénéfices espérés – contribuer à briser les cycles d’infection en tête – restent bien trop minces en regard des dérives potentielles, ont prévenu tour à tour les intervenants invités à s’exprimer à la commission.

Il faut éviter à la fois le solutionnisme technologique et le catastrophisme, a résumé avec mesure Jocelyn Maclure, le président de la Commission de l'éthique en science et technologie chargée d’étudier le bien-fondé des applications mobiles de surveillance de la COVID-19.

Au Québec, la version de l’application considérée par l’Assemblée nationale serait gratuite et téléchargeable sur une base volontaire, elle fonctionnerait sans stockage des données ni géolocalisation, a précisé la députée de la CAQ Joëlle Boutin. Mais l’utilité même d’un tel outil continue de faire débat, à la lumière de son utilisation et de son abandon par le Royaume-Uni et la Norvège, notamment.

Un outil rudimentaire

Se faire tester plus tôt avant l’apparition des symptômes et éviter d’autres contaminations constitue l’atout majeur de cette technologie dont l'utilité et la fiabilité ont toutefois été plusieurs fois remises en question par les intervenants de la commission.

Le faible taux actuel de contaminations ne permet pas d’évaluer sa réelle efficacité, a précisé le professeur Yoshua Bengio, de l’Institut québécois d'intelligence artificielle (MILA) qui a pourtant travaillé sur la mise en place d'une application, COVI, non retenue par Ottawa.

L'application censée retracer les interactions des individus atteints de la COVID-19 grâce à la technologie Bluetooth ne tient pas compte des facteurs extérieurs pouvant agir sur la contamination, comme le port du masque, la présence d’une vitre entre les personnes ou la durée de l’exposition, autant d’obstacles à son taux de fiabilité, ont fait remarquer plusieurs intervenants.

Pire : elle pourrait même engendrer un risque inversé en créant un faux sentiment de sécurité chez certains utilisateurs qui pourraient être tentés de s’en remettre uniquement à la réception d’une notification, plutôt que de maintenir les gestes barrières préconisés, a fait remarquer Dominic Cliche, conseiller en éthique à la Commission de l'éthique en science et en technologie.

Axel Simon, invité français de l'association La Quadrature du Net, a dénoncé un côté talisman magique [de ceux qui pourraient penser] : j’ai l’application, ça va me protéger. Or, ce n’est pas le cas.

M. Cliche a également souligné que de fausses alertes et une multiplicité de demandes pour des notifications non nécessaires pourraient monopoliser les ressources en santé.

Dans un contexte où les mouvements de la population reprennent de l'importance, ce genre d’application peut nous donner un outil de plus, [...] ça peut constituer une solution non négligeable, a-t-il nuancé.

Il recommande toutefois que sa mise en place se fasse sous l’égide de la santé publique, qui a le savoir-faire, l’expertise et les compétences.

Il y aura toujours des faux positifs, anticipe aussi le professeur Yoshua Bengio.

C'est un choix social entre le degré de liberté que les gens vont laisser aller et celui de permettre de sauver des vies. Comme c’est entre les mains des individus [qui choisiront ou non de télécharger l’application], c’est éthiquement acceptable.

Yoshua Bengio, fondateur et directeur de l’Institut québécois d'intelligence artificielle

La Commission de l'éthique en science et technologie a insisté pour qu’un processus transparent accompagne l'éventuelle mise en place de l’application au Québec, ce qui faciliterait l’adhésion de la population, dit-elle.

En France, le manque d'adhésion publique a engendré un téléchargement limité (1,8 million de téléchargements, selon les intervenants de l’association la Quadrature du Net) qui s’est accompagné d’une suppression massive de l’application (600 000 fois, selon MM. Le Querrec et Simon).

Ce genre d’application mise sur le solutionnisme technologique. [...] Nous vous invitons à prendre position contre cette application. Demandez son arrêt.

Bastien Le Querrec, la Quadrature du Net

Libertées menacées

Trop intrusive, pas assez sécurisée, l’application a vivement été décriée par des défenseurs des droits fondamentaux comme la Ligue des droits et libertés qui y voit un levier de discrimination supplémentaire contre les populations les plus défavorisées, également les plus touchées par la pandémie.

Elle accentue la discrimination et accentue les inégalités, a résumé Dominique Peschard, membre du Conseil d’administration de la Ligue des droits.

Seules 35 % des personnes âgées de 75 ans ont des téléphones adaptés qui pourraient supporter l’application avec des systèmes d’exploitation récents, a-t-il fait remarquer. Le problème majeur, c’est le manque de moyens du système de santé pour dépister manuellement la COVID, a renchéri Alexandra Pierre, présidente de la Ligue des droits et libertés.

Ne vient-on pas ajouter une nouvelle inégalité au droit à la santé ? a interrogé Gabriel Nadeau-Dubois, porte-parole de Québec solidaire.

Même si les données collectées seront supprimées après plusieurs semaines et que l’application serait téléchargée sur une base volontaire, sa création a soulevé de nombreuses questions autour des libertés fondamentales et du cadre juridique qui les protège.

Les commissaires fédéraux, provinciaux ont fait une déclaration commune en disant que les lois concernant le numérique étaient inadéquates, a rappelé Alexandra Pierre.

Les représentants de la Quadrature du Net ont également dénoncé une acclimatation à la surveillance.

Ça crée une habitude des personnes à être surveillées [...] et cette accoutumance à des technologies de surveillance est discrète, mais continue, a mentionné Bastien Le Querrec, qui redoute des effets ailleurs.

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