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Deux femmes, l'Alabama et Dieu

Au début de 2020, nous avons pris la route des États-Unis pour comprendre les différentes réalités de cet immense pays au-delà de ce qui se passe à Washington. Arrêt dans un État où Dieu règne sur tout.

Ellen Hermann tient dans une main des poupées représentant des fœtus.

Ellen Hermann manifeste religieusement devant une clinique où l’on pratique des avortements.

Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

« C'est Dieu qui a créé toute cette beauté », me dit Ellen en soupirant, émerveillée. C’est l’heure où l’aube s'ébroue sous les draps de la nuit et sur le lac aux eaux calmes. Les étoiles pâlissent et la lumière de l’aube point, moment furtif où le ciel est mauve, magique.

Il est indéniable que ce spectacle naturel a quelque chose de divin. Ellen, elle, voit dans ce ciel la preuve incontestable de l’existence du Christ. Ce qui n’est pas très original, puisqu’en Alabama, 98 % des citoyens se déclarent chrétiens pratiquants.

Ellen Hermann a la jeune soixantaine et demeure dans une jolie maison au bord de l’eau avec son mari, un peu à l’extérieur de la ville de Tuscaloosa, une ville de 100 000 habitants riche et blanche, où l’on mange, dit-on, les meilleures côtes levées aux États-Unis.

Si nous avons rendez-vous avec elle si tôt, c’est que son horaire est chargé. Elle veut assister à la messe avant d’aller exercer son devoir de femme chrétienne, comme elle dit. Son devoir étant d’empêcher des femmes de se faire avorter.

J’ai un rapport très personnel avec Dieu. Nous avons une relation intime lui et moi et, comme femme, il me dit que je dois agir.

Ellen Hermann

Après la messe, Ellen et d’autres dévots de son église vont donc agir, c’est-à-dire se poster devant l’une des trois dernières cliniques de l’État où l’on pratique des avortements. Ils manifestent, interpellent les gens qui y rentrent, se promènent avec des photos de fœtus avortés agrandies et imprimées sur des affiches.

Un revers inattendu

Alabama. 5 millions d’habitants. Le Sud profond. Le cœur battant du conservatisme américain. En 2019, l’État gouverné par des républicains adoptait une loi draconienne en matière d’avortement. Aucune interruption de grossesse ne serait tolérée sur le territoire, même en cas d’inceste ou de viol. Seule exception : si la naissance menaçait la vie de la mère, on pourrait envisager l’option. La loi prévoyait une peine de 99 ans de prison pour les médecins qui se risqueraient à pratiquer un avortement en dehors de cette exception.

La loi HB 314 de l’Alabama se voulait en fait un pavé dans la mare. Elle est arrivée après que d’autres États conservateurs eurent adopté, la même année, des lois similaires. Le Texas, la Georgie, l’Ohio et la Louisiane ont eux aussi tenté de limiter les interruptions de grossesse. Or, ces lois antiavortement ne pouvaient être mises en pratique puisque depuis le jugement Roe c. Wade de la Cour suprême en 1973, l’avortement est légal aux États-Unis.

Le but avoué de l’Alabama était de provoquer, avec HB 314, une bataille juridique qui remonterait jusqu’à la Cour suprême et pourrait infirmer le jugement de 1973. L’Alabama a jugé qu’il était opportun de se lancer dans l’arène, puisque la nomination par Donald Trump de Brett Kavanaugh à la Cour suprême faisait en sorte que le plus haut tribunal du pays était maintenant majoritairement conservateur, plus pro-vie que pro-choix.

Or, cette Cour suprême qui donnait tant d’espoir aux militants antiavortement a causé toute une surprise en tranchant le 29 juin dernier en défaveur du projet de la Louisiane. La décision, prise à 7 voix contre 2, s’appuie sur le 14e amendement de la Constitution qui est très clair : l’État ne peut priver « une personne de sa liberté sans procédure légale régulière », donc, en toute logique, ne peut priver une femme de la liberté de choisir. Cette décision rend peu probable une bataille éventuelle entre l’Alabama et la Cour suprême sur le même sujet.

Loin de Washington et de la Cour suprême, des femmes continuent de choisir l’avortement en Alabama et cela contrarie sérieusement Ellen, qui s’est fabriqué de petits fœtus en plastique qu’elle attache dans la paume de ses mains à l’aide d’un élastique et qu’elle brandit tous les matins au visage des femmes qui se rendent à la clinique de Tuscaloosa. 

L’Alabama devrait avoir le droit de bannir l’avortement, dit-elle. Notre loi est une bonne loi, c’est la loi de Dieu.  

Je lui demande si les femmes qui tombent enceintes après un viol pourraient quand même mettre fin à leur grossesse. La question l’embête, mais la réponse est claire. Non.

« Les gens croient encore que si une fille se fait violer, c’est qu’elle l’a cherché »

À Scottsboro, au nord de l’État, nous rencontrons Val Hill, 30 ans, des cheveux d’ange blonds. Elle porte un magnifique manteau rouge sang qui s’harmonise avec son rouge à lèvres écarlate. Son regard bleu translucide s’illumine. Elle nous montre une photo de sa petite fille de 3 ans. Elle me ressemble. Je suis chanceuse qu’elle me ressemble, dit-elle, pleine de tendresse.

Val Hill se tient devant un cours d'eau.

Val Hill a dû se battre pour vivre sa différence.

Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

Heureusement qu’elle lui ressemble, car l’enfant pourrait porter le visage de l’horreur. À l’âge de 16 ans, j’ai annoncé à ma famille et à mes amis que j’aimais les femmes. Ici, l’homosexualité n’est pas du tout acceptée. À l’école et dans la rue, j’ai été malmenée, battue. Elle a quitté la ville pour l’armée et, à son retour, un camarade de classe l’a violée. 

Nous étions dans un bar. J’avais beaucoup bu. Il m’a offert de me ramener à la maison. Dans la voiture, il m’a proposé un dernier verre chez lui. Comme c’était un vieux copain, j’ai dit oui. Il m’a violée sur le lit de sa mère, raconte-t-elle lentement. 

La petite a été conçue lors de ce viol. 

La violence sexuelle est un grave problème en Alabama, affirme Val avec fermeté et douceur à la fois.

Les gens ici sont dérangés par une foi malsaine. Les femmes sont considérées comme inférieures à l’homme, des poules pondeuses, des utérus.

Val Hill

Elle ajoute que d’où elle vient, les préjugés sont tenaces. On croit encore que c’est la faute de la fille, qu’elle a dû faire quelque chose pour provoquer l’agression, qu’elle l’a bien cherché.

À la naissance de l’enfant, Val porte plainte pour viol. Mais lors du procès, le procureur, celui-là même qui, en principe, doit être de son côté, interrompt son témoignage et lui demande abruptement s'il est vrai qu’elle et le père biologique se mènent une bataille juridique au sujet de la garde de l’enfant. 

L’homme qui aurait violé Val a été déclaré non coupable par le tribunal de Scottsboro. Un verdict attribuable à l’obscurantisme et à l'homophobie ambiante, croit fermement la jeune femme qui a choisi de dénoncer, dans divers médias américains, un système judiciaire qui n’aime pas les femmes

J’ai décidé de me faire justice par une prise de parole, car il y trop de tabous, de silence. C’est un peu comme si l’Alabama vivait toujours au siècle dernier.

Val Hill

Val Hill vit maintenant dans l’État voisin, au Tennessee. En Alabama, c’est trop dangereux pour une homosexuelle affichée. Mais elle doit venir dans la petite ville amener sa fille à son père. 

Val me fixe de son regard bleu délavé. Une volée d’oiseaux blancs valsent sur le vent au-dessus de la rivière. Un vent froid et humide se lève sur la rivière. C’est beau et pourtant trouble. Val regarde le paysage et me dit : La religion a empoisonné cet endroit.

Toute la semaine, Radio-Canada vous propose une série de reportages sur les profondes divisions qui secouent les États-Unis à l'approche des élections présidentielles. Ne manquez pas l'émission spéciale Deux Amérique, une élection, jeudi soir à 20h sur ICI TÉLÉ, ICI RDI et Radio-Canada.ca 

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