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Québec explore la possibilité d’adopter une application de notification de la COVID-19

Jusqu'à vendredi, des experts se prononceront sur l'opportunité d'adopter une telle technologie en commission parlementaire.

Un contenu vidéo est disponible pour cet article
Une femme manipule un téléphone intelligent avec une application de traçage de la COVID-19 à l'écran.

Le reportage de Véronique Prince

Photo : Getty Images / Dirk Waem

Le Québec doit-il se doter d’une application de notification dans le cadre de sa lutte contre la COVID-19? Si oui, doit-il opter pour la technologie développée par le gouvernement fédéral ou pour une autre approche?

Telles sont les questions clés sur lesquelles se penchent depuis mercredi matin les députés québécois membres de la Commission des institutions, dans le cadre de consultations qui se poursuivront jusqu’à vendredi.

Une application de notification permet à la personne qui l’a téléchargée d’être informée qu’elle a été en contact avec une personne qui vient d’être déclarée positive à la COVID-19, l’incitant du coup à se faire tester elle-même.

En théorie, un tel outil doit permettre de faciliter le travail de recherche de contacts, une étape considérée comme cruciale par les autorités de santé publique pour endiguer la propagation du coronavirus.

En ce moment, la recherche de contacts s’effectue essentiellement par des travailleurs qui doivent interroger la personne infectée pour connaître ses allées et venues, puis appeler les gens qu’elle a côtoyés et qui se trouvent à risque.

Cela prend donc du temps et mobilise d’importantes ressources humaines.

Le recours à de telles applications soulève cependant des enjeux de protection des renseignements personnels, de respect de la vie privée, voire de cybersécurité.

Une question de coût d’opportunité est également à considérer, dans la mesure où l’efficacité de ces applications est directement liée à leur taux d’adoption par la population.

Dans l’éventualité d’une recrudescence des cas de COVID-19 cet automne, le gouvernement du Québec doit rapidement statuer sur l’opportunité d’ajouter une application de notification d’exposition à l’ensemble de ces outils contre le virus.

Extrait de la documentation préparée par le Conseil du Trésor en vue des consultations

Les gouvernements fédéral et ontarien ont déjà lancé il y a deux semaines une application gratuite baptisée « Alerte COVID ».

Pour l’heure, seul le système de santé ontarien a adopté cette technologie, mais d’autres provinces pourraient se joindre à lui.

L'acceptabilité sociale est au rendez-vous, selon la CAQ

En lever de rideau de la consultation, la députée caquiste Joëlle Boutin a fait savoir que toute application qu'adoptera le gouvernement, s'il décide d'aller de l'avant, s'appuiera sur une technologie Bluetooth et non sur la géolocalisation.

Cette application serait rendue disponible complètement gratuitement. C’est une application qui est anonyme, sécuritaire, installée de façon volontaire, […] qui fonctionnerait sans géolocalisation, donc sans GPS, sans recours à la biométrie ni à la reconnaissance faciale.

Joëlle Boutin, députée de la CAQ

L’application fonctionnerait à l’aide d’une technologie Bluetooth, donc elle ne collecterait aucun renseignement personnel, n’effectuerait aucun traçage. [Elle] permettrait de stocker des codes générés aléatoirement sur le téléphone seulement, donc il y a un niveau de protection intéressant, a-t-elle ajoutée.

Mme Boutin a par ailleurs avancé que l'acceptabilité sociale était au rendez-vous pour une telle application, en évoquant les résultats d'une consultation qui a eu lieu en ligne du 8 juillet au 2 août.

On sait déjà que les résultats sont relativement positifs, avec un taux acceptabilité d’environ 75 %. C’est quand même intéressant étant donné qu’il y a des milliers de personnes qui ont participé à cette consultation pendant l’été, a-t-elle annoncé.

Les partis d'opposition se sont plaints de ne pas avoir eu accès à ces données avant le début de la commission parlementaire. Un rapport compilant les résultats sera rendu public prochainement, a assuré Mme Boutin, sans donner plus de détails.

Le premier ministre du Québec, François Legault, avait plutôt affirmé mardi que la population de la province est divisée quant à l'opportunité d'avoir recours à cette technologie.

Les Québécois sont partagés sur cette application. Ils craignent un peu que des données personnelles soient utilisées à d’autres fins. Donc, on n’a pas pris de décision.

François Legault, premier ministre du Québec

Mais ça ne nous empêche pas, un, de faire beaucoup de tests, et deux, de faire un suivi auprès des personnes qui ont rencontré dans les dernières semaines les personnes qui sont infectées, a-t-il ajouté.

Gare aux vendeurs de « bébelles »

Appelés à témoigner en premier, les professeurs Yves Gingras et Marie-Jean Meurs, respectivement professeurs d'histoire et d'informatique à l'UQAM, ont lancé aux élus une série de mises en garde bien senties.

L’efficacité de ces outils n’est pas démontrée et nous ne disposons actuellement ni d’évaluation scientifique rigoureuse ni de données probantes à ce sujet, a asséné d'entrée de jeu Mme Meurs, qui fait des recherches sur l'intelligence artificielle dans le domaine de la santé.

M. Gingras, qui est aussi directeur de l’Observatoire des sciences et des technologies de l'UQAM, s'est pour sa part moqué des vendeurs de gadgets qui font la promotion de bébelles censées résoudre tous les problèmes.

Il a invité les élus à s'assurer que toute application qui pourrait être adoptée soit testée à l'aide d'expériences concrètes au lieu de se contenter de modélisations mathématiques.

Quand on dit que l’outil est utile, on présuppose qu’il fonctionne. Donc ici, je veux vous immuniser contre la tendance à accepter la rhétorique dominante.

Yves Gingras, professeur d'histoire à l'UQAM

Elle marche-tu la bébelle? Nous, on dit : si une bébelle doit être utilisée un jour – et ça va peut-être être utile à l’automne, à l’hiver –, on a du temps pour dire : "Mes chers vendeurs de gadgets, montrez-moi qu’elle fonctionne", a-t-il enchaîné. Et ça, ça se fait de façon expérimentale, ce n’est pas trop compliqué, on peut le faire.

De nombreuses questions se posent selon lui quant aux prétentions des promoteurs de l'application « Alerte COVID », qui est censée envoyer une notification à toute personne qui s'est trouvée à deux mètres d'une autre personne infectée par la COVID-19 pendant 15 minutes.

S'appuyant sur des expériences faites ailleurs dans le monde, le professeur Gingras a affirmé qu'il n'est pas clair que la technologie Bluetooth soit en mesure de bien mesurer la distance de deux mètres ni que les applications sont bien capables de mesurer qu'une exposition a bien duré 15 minutes.

Cela peut avoir une incidence importante, puisque de mauvaises mesures pourraient entraîner de fausses notifications d'exposition, qui entraîneraient à leur tour un certain nombre de tests inutiles. Il y a donc un risque d'encombrer le système, a-t-il fait remarquer.

En France, a encore dit Yves Gingras, l'application Stop Covid s'avère inefficace. Or, un rapport du Sénat français a conclu que la gestion de l'application coûtait de 200 000 à 300 000 euros par mois (de 315 000 $ à 470 000 $). Il convient donc de s'interroger sur le bien-fondé d'investir dans une application plutôt que de financer davantage la santé publique.

La professeure Meurs a aussi insisté sur l'importance que des serveurs utilisés par les applications demeurent en sol québécois, sinon canadien. Tout stockage de données qui n’est pas strictement au Canada n’est plus sous la loi canadienne, a-t-elle déclaré.

Les deux professeurs ont aussi insisté pour que la gestion d'une possible application, si tel devait être le choix du gouvernement, soit confiée à un organisme public plutôt qu'à une organisation sans but lucratif, qui donne trop souvent dans l'opacité.

Les doutes des partis d'opposition

Avant le début des travaux, les trois partis d'opposition à l'Assemblée nationale ont fait savoir qu'ils s'interrogeaient particulièrement sur l'efficacité de telles applications de notification et sur la protection des données personnelles.

La libérale Marwah Rizqy a déploré que Shopify, dont sont issus les développeurs qui ont participé à créer l'application « Alerte COVID », ne soit pas entendue par les élus du Québec.

Selon le bureau du ministre délégué à la Transformation numérique gouvernementale, Éric Caire, Shopify s'est désistée pour une question d'horaire. Ils ont tout de même jusqu'au 14 août pour déposer un mémoire.

Est-ce qu’on aurait toléré qu’Uber ne se présente pas en commission [parlementaire] sur l’industrie du taxi? Il me semble que Shopify aurait dû tout faire pour être présent. C’est un grand absent.

Marwah Rizqy, porte-parole du PLQ pour les dossiers du Trésor

Son parti transmettra des questions pour Shopify à la commission. Depuis quand sont-ils capables de tracer les gens? Depuis quand sont-ils capables de s’assurer qu’il n’y a pas de croisement de données, a-t-elle demandé.

Mme Rizqy n'a cependant pas voulu dire clairement quelle était la position de son parti à ce stade-ci.

Notre position n’est pas arrêtée encore, a pour sa part déclaré le co-porte-parole de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois.

À la lumière des résultats obtenus par les gouvernements qui ont recommandé cet outil, tant au Canada qu'ailleurs dans le monde, la preuve de l'efficacité de telles applications reste à faire, selon lui.

Ce qu’on constate, […] c’est qu’elles sont très peu téléchargées par la population et que, par conséquent, leur efficacité pour la santé publique est extrêmement limitée, alors que les risques pour la vie privée, eux, sont bien réels.

Gabriel Nadeau-Dubois, co-porte-parole de Québec solidaire

Qu’est-ce qui nous garantit qu’au Québec ça va être différent?, a-t-il ajouté.

Mme Rizqy et M. Nadeau-Dubois ont aussi souligné que les applications basées sur la technologie Bluetooth ne peuvent pas savoir si deux personnes qui se sont trouvées à moins de deux mètres de distance pendant 15 minutes – le critère clé utilisé par Alerte COVID pour envoyer une notification si une personne est déclarée positive – étaient en fait séparées par un mur ou un panneau de plexiglas.

J’ai plein d’appréhensions, mais j’ai un préjugé favorable à l’utilisation de toute technologie qui peut nous aider à vaincre cette pandémie, pourvu qu’elle soit utile, que les gens y adhèrent, que les gens soient volontaires, qu’il y ait la protection des données, mais que, surtout, elle soit accessible, a quant à lui indiqué le député péquiste Martin Ouellet.

Tous les Québécois ne possèdent pas d'appareils électroniques dotés d'un système d'exploitation suffisamment récent pour que ces applications fonctionnent, a-t-il dit, ce qui risque d'exclure des pans de la population, dont les personnes âgées, d'une stratégie de traçage reposant en partie sur cette technologie.

Si le gouvernement choisit d'aller de l'avant avec une application de traçage, a anticipé M. Ouellet, il devra non seulement donner l'assurance que les données personnelles des utilisateurs seront protégées, mais aussi dévoiler d'entrée de jeu les indicateurs qu'il utilisera pour déterminer si cette approche est couronnée de succès.

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