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Un campement de protection des personnes sans-abri s'enracine à Edmonton

Une jeune femme masquée sert quelque chose à boire à une personne derrière une toile de plastique.

Des bénévoles sont au campement Pekiwewin toute la journée et la nuit. Grâce à des dons, ils distribuent de la nourriture et des breuvages aux campeurs.

Photo : CBC/Jordan Omstead

Radio-Canada

Le grand tipi installé pendant la nuit au coeur du quartier Rossdale, à Edmonton, est maintenant entouré d’une mer de tentes. Depuis trois semaines, ceux qui n’ont nulle part où aller pendant la pandémie viennent s’y réfugier et réclamer du changement, notamment dans l’attitude des forces de l’ordre à leur endroit. Alors que l’automne approche, les organisateurs du campement Pekiwewin ne comptent pas le laisser démonter facilement.

La vie au campement Pekiwewin est plutôt bien organisée. Des toilettes sèches et des stations hygiéniques sont installées. Des bénévoles et des responsables des premiers soins se relaient 24 heures sur 24 pour aider ceux qui en ont besoin. Au moins un repas complet est servi chaque jour, vers 16 h.

Je n’ai jamais aussi bien mangé de ma vie, affirme Chris, un des occupants du camp. Et puis, les bénévoles, surtout l’équipe de sécurité [...] sont extraordinaires. Ils gèrent beaucoup de [problèmes] .

En situation d’itinérance depuis six ans, il a souvent passé la nuit dans des refuges. Il sort tout juste d’un programme de traitement de la dépendance à la Hope Mission. Il a de bons mots pour ces organismes, mais il ne s’est jamais senti aussi respecté ni aussi à sa place qu’ici. Il a bon espoir de pouvoir rester sobre dans sa nouvelle communauté.

Le campement Utopia, c’est comme ça que je l’appelle, dit-il en riant.

Les problèmes de dépendance et de santé mentale, qui vont souvent de pair avec les situations d’itinérance, sont bien présents, mais ils sont traités avec respect et compréhension, selon Jeremy Samuel McFeeters, un autre occupant du campement. D’après lui, ce qui définit le plus l’ambiance de l'endroit, c’est la gentillesse.

Partout où on regarde, on voit des gens qui essaient de s’aider les uns les autres, dit celui que tout le monde appelle oncle Jerry.

Un homme aux cheveux blancs sourit à la caméra, derrière lui, il y a des tentes et des gens.

Jeremy McFeeters vit au campement Pekiwewin, et a bien l'intention d'y rester aussi longtemps qu'il peut.

Photo : CBC/Jordan Omstead

Comme plusieurs des occupants, il a l’impression que la tolérance envers les personnes sans abri dans les lieux publics a baissé depuis le début de la pandémie. Alors que les refuges et les centres de jour fonctionnent à capacité réduite à cause de la distanciation sociale, le campement Pekiwewin est, selon lui, une rare oasis de paix.

Les gens ont besoin de savoir que de bonnes choses se passent ici. Si ce n’était pas de cet endroit [...] ça serait vraiment pire pour nous. [Les autorités] s’acharnent vraiment contre nous en dehors du campement , dit-il.

Quelque 170 tentes sont maintenant montées sur ce terrain. Les heures de repas attirent jusqu'à 300 personnes à la fois.

Campements déplacés et tentes déchirées

Pekiwewin est un mot cri qui fait référence à la notion de « revenir à la maison ». Le campement a été mis sur pied le 24 juillet, par un groupe d'intervenants de première ligne et d'organismes d'action communautaire, dont les Beaver Hills Warriors,Black Lives Matter YEG et la Crazy Indians Brotherhood.

Deux jeunes hommes avec des manteaux de cuir et des bandanas posent devant une banderole qui dit « Ceci est un territoire autochtone ».

Le groupe Crazy Indians Brothergood fait partie de ceux qui organisent le fonctionnement du campement Pekiwewin, notamment en assurant la sécurité.

Photo :  CBC / Jordan Omstead

Il se veut un refuge pour ceux qui n'en ont pas, mais aussi une dénonciation des injustices que vivent les personnes sans domicile fixe. Celles-ci, aux dires de plusieurs organisateurs, ont été exacerbées pendant la pandémie.

L’ardeur des autorités à démanteler les campements de fortune dans la ville au cours des dernières semaines a été un catalyseur du projet, selon Joel Frost, un bénévole du campement qui a travaillé avec divers organismes de développement communautaire d’Edmonton.

Les travailleurs communautaires n’arrêtaient pas de voir des tentes qui ont été déchirées [....] Et, dans certains cas, les tentes ont même été aspergées de poivre de cayenne, dit-il.

Le directeur des programmes de l’organisme Boyle Street, Jared Tkachuk, confirme que son équipe a également signalé de tels événements récemment.

Boyle Street n’a aucun lien direct avec Pekiwewin, mais c’est un des organismes qui vient en aide aux personnes dont les campements ont été démontés.

Même si les policiers ne sont censés déplacer les campements que sur les ordres de la Ville, et après avoir contacté un organisme comme Boyle Street pour aider les occupants, ce n’est pas toujours ainsi que les choses se déroulent, selon Jared Tkachuk.

Je crois que ce qu’on a vu, ce sont des agents de la paix qui ne comprennent pas qu’il y a une stratégie plus large et un système en place pour avertir les gens et contacter les organismes qui les aident, dit-il.

Le Service de police d’Edmonton (EPS) se défend de tout excès de zèle à ce sujet.

Si on nous demande d’apporter notre aide pour la fermeture et le nettoyage d’un campement, nous le faisons dans un effort coordonné et dirigé par la Ville. Si quelqu’un a des inquiétudes à propos du comportement d’un policier dans cette situation, nous l’invitons à contacter la branche des normes professionnelles de l’EPS, a expliqué la porte-parole Carolin Maran dans un courriel.

Des relations tendues

La tension entre les forces policières et les occupants du campement, déjà présente, est montée d’un cran le 31 juillet, quand les services d’urgence ont été appelés pour venir soigner un occupant gravement blessé.

Kaela Siewert une paramédicale qualifiée qui prête ses services gratuitement au campement, affirme que ce qui a suivi est un exemple parfait de la négligence et de la discrimination qui teinte les interventions des autorités auprès de la population sans-abri.

Elle explique que, ce soir là, une personne bispirituelle est arrivée au campement gravement blessée après avoir été attaquée. Des organisateurs disent avoir appelé le 911 vers 19 h 30 pour demander une ambulance, craignant pour la vie de la victime.

L’EPS dit que cet appel leur a été transféré à 19 h 42. Dix policiers et deux membres de l’équipe tactique sont arrivés sur les lieux 9 minutes plus tard. L’ambulance, toutefois, s’est fait attendre jusqu’à 19 h 58.

Kaela Siewert tentait alors de soigner la victime du mieux qu’elle le pouvait. Elle affirme que les policiers ne l’ont pas du tout aidée, malgré ses demandes répétées.

La personne était blessée aux yeux, à la tête et elle avait des hémorragies internes, raconte-t-elle.

La porte-parole de l’EPS, Carolin Maran, explique que la police essaie toujours de se rendre sur les lieux la première lors d’un incident de violence, pour sécuriser le périmètre. Deux personnes aidaient déjà la victime quand les agents sont arrivés. Un agent a également porté assistance à la victime , dit-elle.

Kaela Siewert, toutefois, se souvient seulement de l’attitude agressive et intimidante des agents.

Ça a été incroyablement traumatisant pour notre communauté. C’était un ami, que nous étions en train soutenir alors qu’il perdait son sang. Je l’ai aidé à respirer pendant 25 minutes, essayant de le garder en vie.

La personne blessée a passé plusieurs jours à l’hôpital, avant de revenir au campement, vendredi dernier.

Vers des solutions à long terme

Selon des organisateurs, les autorités municipales ont accepté de ne pas démonter le campement Pekiwewin à condition qu’il ne dépasse pas sa taille actuelle. Des représentants de la Ville se sont rendus sur les lieux à quelques reprises.

Les organisateurs du campement ont une liste de demandes pour améliorer le traitement des personnes sans domicile fixe. La première est de réduire le budget des forces de l’ordre de 39 millions de dollars.

Principales demandes du campement Pekiwewin :

  • Que les policiers cessent d’endommager délibérément les tentes et les biens des personnes sans-abri.
  • Que les policiers aient besoin d’un motif juridiquement valable ou d’un mandat pour fouiller le campement d’une personne en situation d’itinérance, au même titre que pour fouiller une propriété privée.
  • Que le transport en commun soit gratuit.
  • Que le budget du service de police soit réduit de 39 millions de dollars et que cet argent soit réinvesti dans des services de première ligne.
  • Que plus de toilettes publiques et plus de services sanitaires gratuits soient offerts à tous.

Pour l’instant, les organisateurs réclament surtout que la Ville les aide à fournir des services sanitaires, de ramassage des ordures et à payer les toilettes sèches sur le campement.

Une tente avec des produits contre les moustiques et des vêtements. Un écriteau dit que les dons peuvent être déposés là.

Le camp Pekiwewin fonctionne entièrement grâce à des dons et des bénévoles.

Photo : Austin Mihkwaw

Nous allons rester ici jusqu’à ce que ça devienne impossible, j’imagine, dit Shima Robinson, une des organisatrices. Jusqu’à ce qu’on obtienne une réponse à nos demandes.

Jeremy Jerry McFeeters, qui pensait pourtant ne rester qu’une semaine ou deux au campement, n’a certainement pas l’intention de plier bagage tout de suite.

Je ne sais pas à quoi cet endroit va ressembler quand il commencera à faire froid, mais je sais une chose : je ne vais pas arrêter d’offrir mon aide. Je vais calfeutrer ma tente, je vais faire quelque chose qui compte, je vais aider ceux qui n’ont nulle part où vivre. On n’a pas grand-chose, mais on le partage, dit-il.

La Ville dit avoir mis sur pied une équipe spéciale chargée de trouver une solution pacifique avec le groupe de Pekiwewin.

D'après le reportage de Jordan Omstead

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