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La Nouvelle-Orléans : « C'est le tiers monde, ici »

Devoir prendre trois autobus pour pouvoir acheter ne serait-ce qu’une pinte de lait? Dans le pays le plus puissant du monde, 25 millions de personnes vivent dans des déserts alimentaires.

Un chien se tient devant les restes d'une maison détruite.

15 ans plus tard, le quartier du Lower Ninth Ward ne s'est toujours pas remis du passage de l'ouragan Katrina.

Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

« Sprechen Sie Deutsch? » Burnell Cotlon s’adresse à moi en allemand. Je suis grande et blonde et il me croit Allemande d'origine. « Non? » Il rigole. En fait, Burnell Cotlon rit tout le temps, le rire lui sert presque de ponctuation, il termine toutes ses phrases en riant.

Nous sommes dans le quartier du Lower Ninth Ward à La Nouvelle-Orléans, dans une petite épicerie, la seule épicerie, le seul commerce en fait, ici. Depuis le passage dévastateur de l'ouragan Katrina en 2005, ni le salon mortuaire, ni le barbier, ni le cinéma, ni la buanderie, ni les épiceries du coin n’ont rouvert.

Burnell Cotlon parle allemand parce qu’il a servi pendant plus de 10 ans dans une base militaire américaine en Allemagne. C’était mon rêve d’enfant de devenir militaire et de servir mon pays, me dit-il en éclatant d’un rire spontané et contagieux. Je voulais servir mon pays, maintenant je sers mon quartier, explique-t-il.

Les gens ici devaient prendre trois autobus pour aller chercher une pinte de lait ou du pain. Je me suis dit : Ça n’a pas de bon sens. Ce n'est pas le tiers monde, ici.

Burnell Cotlon
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Burnell Cotlon dans son commerce.

À la rencontre des Américains : les déserts alimentaires de la Louisiane

Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

Burnell Cotlon désigne la photo encadrée d’une bâtisse en ruine, condamnée à la démolition. Certains m’ont dit que j’étais fou de vouloir transformer et rénover cet immeuble, peut-être qu’ils ont raison. Il éclate de rire. L'homme a investi toutes ses économies pour rénover l'immeuble et y installer une épicerie. Une simple petite épicerie.

Sauf que dans le quartier, cette simple épicerie constitue une bouée de sauvetage pour une population complètement larguée, abandonnée à son sort. Pourtant, le Lower Ninth Ward a été pendant de longues semaines en 2005 dans l’œil de toutes les chaînes d’information continue. Céline Dion avait plaidé pour qu’on aille en kayak y secourir les pauvres gens perchés sur le toit de leur maison immergée dans les eaux menaçantes.

Au 10e anniversaire de l’ouragan Katrina, Burnell apparaît à l’émission d’Ellen DeGeneres devant des millions de téléspectateurs. La célèbre animatrice le qualifie de héros de La Nouvelle-Orléans et son passage remarqué à la télévision entraîne des visites des télés japonaise, allemande ou encore norvégienne.

Nous sommes à 15 minutes en voiture de Bourbon Street et du quartier français de La Nouvelle-Orléans. Ces lieux sont visités par des millions de personnes tous les ans. Plus une trace de l’ouragan. Mais ici, regardez nos rues. On dirait que le lieu a été bombardé.

Burnell Cotlon

Il y avait 15 000 personnes qui vivaient dans le quartier avant Katrina. Aujourd’hui, ils ne sont plus qu'environ 5000 et la grande majorité vit sous le seuil de pauvreté dans un décor plutôt surréaliste.

Maisons barricadées, pourries, terrains en friche, églises et écoles abandonnées. Dans certaines rues, on se croirait dans un village fantôme. Sauf sur le coin de rue de l’épicerie de Burnell qui, depuis 2012, lors de son ouverture, s’est bonifiée. Ellen DeGeneres a offert à Burnell des machines à laver.

Un bâtiment d'un étage en maçonnerie ayant pour seule ouverture une porte vitrée.

L'épicerie de Burnell est le lieu de rencontre des résidents du Lower Ninth Ward.

Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

Si Burnell rit beaucoup, il pleure aussi souvent. Sa voix s'étouffe lorsqu'il nous montre la photo d’un homme perché sur une bicyclette en équilibre précaire. Sur le guidon du vélo, deux grands sacs de plastique. C’est son linge sale. Il devait faire une heure de vélo aller-retour pour aller laver son linge et celui de la petite. Ça me brisait le cœur de penser que les gens d’ici ne peuvent même pas faire de lessive dans le quartier. Plusieurs n’ont pas de laveuse à la maison ni de voiture, alors j’ai commencé à faire une collecte de fonds et DeGeneres l’a su.

Pour les mêmes raisons, soit l’absence totale d’offre de service, Burnell a ouvert un salon de barbier et un café Internet, tout cela dans un bâtiment qui était en ruine et qu’il rénove avec les moyens du bord.

Avant Katrina, nous avions tout. Aujourd’hui, c’est simple, nous n’avons plus rien, résume-t-il. Il ne rit pas à la fin de cette phrase là. Est-ce du racisme? Certains le pensent, explique Burnell. Dans le Lower Ninth Ward, 93 % de la population est noire. 

Une affiche peinte sur un mur titrant : Buanderie Ellen DeGeneres.

L'animatrice Ellen DeGeneres a reçu Burnell à son émission de télévision et elle en a profité pour contribuer à son projet de buanderie.

Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

Au pays des magasins à 1 $

L’exemple du Lower Ninth Ward est singulier. N'empêche, aux États-Unis, 25 millions de personnes vivent dans ce qu’on appelle des déserts alimentaires.

La prolifération des magasins à 1 $ au cours des dernières années accentue le problème. On en compte maintenant plus de 30 000, soit davantage que de restaurants McDonald’s et Starbucks réunis. On en trouvait moins de 20 000 il y a 10 ans; on estime que leur nombre atteindra 38 000 d’ici 2021. Deux acteurs dominent le secteur, Dollar General et Dollar Tree.

Ces chaînes prolifèrent notamment dans les communautés trop petites pour Walmart, le plus important détaillant du pays avec 4700 magasins. Elles asphyxient les chaînes d’épicerie locales et mènent à la création de très, très nombreux déserts alimentaires, et leur présence fait des ravages en matière de santé publique.

Les Centers for Disease Control and Prevention (Centres pour le contrôle et la prévention des maladies) estiment que 40 % des Américains sont obèses (Nouvelle fenêtre). Un record mondial. 900 d’entre eux en meurent chaque jour. (Nouvelle fenêtre) En 2017-2018, l'espérance de vie des Américains a baissé (Nouvelle fenêtre), une première en Occident. L’obésité est l’une des causes de ce recul de l’espérance de vie.

Burnell enlace sa mère.

Lili travaille avec son fils à l'épicerie Burnell's Lower Ninth.

Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

La retraite de Burnell n’est pas reposante. Il travaille 7 jours sur 7 avec sa mère, Lili Cotlon, une dame qui a plus de 80 ans, digne, rieuse elle aussi, et qui tient le tout nouveau restaurant adjacent à l’épicerie, devenue quasiment un centre communautaire.

La vieille dame bien droite nous dit que son fils est en train, à lui seul, de redonner vie à ce quartier qui aurait eu besoin de bien plus qu’un kayak, mais qui sera peut-être sauvé du naufrage humain par un capitaine qui rit et navigue contre la tempête voilé de joie.

Toute la semaine, Radio-Canada vous propose une série de reportages sur les profondes divisions qui secouent les États-Unis à l'approche des élections présidentielles. Ne manquez pas l'émission spéciale Deux Amérique, une élection, jeudi soir à 20 h sur ICI TÉLÉ, ICI RDI et Radio-Canada.ca 

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