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Algues bleu-vert : les interventions de l’État jugées insuffisantes

Le nombre d’inspections sur les lacs est passé de 67 en 2015-2016 à 6 pour l’année 2019-2020

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Le professeur Sébastien Sauvé nous montre un bocal d'eau verdâtre aux abords du Petit lac Saint-François.

Le professeur Sébastien Sauvé estime que l'État doit faire plus pour lutter contre les cyanobactéries.

Photo : Radio-Canada / Thomas Deshaies

Thomas Deshaies

Les cyanobactéries (algues bleu-vert) continuent de proliférer au Québec, et ce, plus de 10 ans après la crise de 2006-2007. Pourtant, le gouvernement du Québec n’a jamais effectué aussi peu d’inspections sur les lacs que cette année, au grand désarroi des organismes et chercheurs.

Rencontré aux abords du Petit lac Saint-François en Estrie, un plan d’eau touché par les cyanobactéries, le professeur en chimie environnementale à l’Université de Montréal, Sébastien Sauvé, cache difficilement son exaspération quant à la gestion des algues bleu-vert par le gouvernement du Québec.

Il juge que le gouvernement a baissé la garde ces dernières années. Il déplore la diminution du nombre d’inspections du ministère de l’Environnement à la suite d’un signalement de fleurs d’eau (densité importante) d’algues bleu-vert.

On rapporte moins d’analyses, donc on en parle moins, et comme les gens qui font des signalements n’ont pas de réponse, ils arrêtent de signaler la présence d’algues bleu-vert.

Sébastien Sauvé, professeur en chimie environnementale à l’Université de Montréal

Le nombre d’inspections sur les lacs est passé de 67 en 2015-2016 à 6 pour l’année 2019-2020. En taisant le problème, on n’attaque pas les pistes de solution. On en parle moins, donc les gens se disent [que] ça doit être réglé. Mais il n’y a absolument rien de changé. La situation a empiré, s’exclame M. Sauvé.

Nombre d’inspections du Centre de Contrôle environnemental du Québec pour des signalements d’algues bleu-vert

  • 2007 / 273
  • 2015-2016 / 67
  • 2016-2017 / 34
  • 2017-2018 / 18
  • 2018-2019 / 22
  • 2019-2020 / 6

Le professeur, qui est reconnu pour son expertise sur les cyanobactéries, estime que la diminution du nombre d’inspections par le ministère favorise l’inaction. Parce que c’est sûr que quand on fait des analyses et qu’elles révèlent qu’il y a un bloom [fleur d’eau] d’algues qui peut potentiellement faire des toxines, c’est compliqué pour la santé publique, compliqué au niveau médiatique, puis ça force à mettre en place un paquet de choses, souligne M. Sauvé, précisant que les citoyens s’attendent à ce qu’on agisse pour régler le problème à long terme.

La présence des algues bleu-vert pourrait s’accentuer

Le professeur Sébastien Sauvé n’est pas le seul à demander au gouvernement d’en faire plus, d’autant plus qu’en raison des changements climatiques, l’on peut s’attendre au pire. La chaleur contribue à la prolifération des cyanobactéries.

C’est important de faire un suivi pour observer l’état de la situation, surtout que c’est un problème qui pourrait augmenter dans le temps, un peu partout, souligne Sarah Dorner, professeure au Département des génies civil, géologique et des mines de Polytechnique Montréal.

Une eau verdâtre et la présence d'algues au bord d'un lac.

La chaleur contribue à la prolifération des cyanobactéries.

Photo : Radio-Canada / Thomas Deshaies

Le Regroupement des organismes de bassins versants qui représente 40 organismes abonde dans le même sens.

Ce changement [d’approche du ministère] nous préoccupe et ne nous permet plus d’avoir un regard intégré et transversal sur l’ensemble de la situation au Québec, Antoine Verville, directeur du Regroupement des organismes de bassins versants du Québec

Qu’est-ce qui crée les fleurs d’eau de cyanobactéries?

Les cyanobactéries sont présentes en raison d’une surfertilisation des lacs en azote et en phosphore qui proviennent des activités humaines. Il y a donc trop d’engrais dans le lac qui nourrissent les algues bleu-vert. Plus la température augmente, plus ça favorise la croissance des algues bleu-vert, résume le professeur Sébastien Sauvé.

Anne Bolduc accorde une entrevue à une équipe de Radio-Canada devant un lac.

Anne Bolduc, biologiste au Conseil de la gouvernance de l’eau des bassins versants de la rivière Saint-François (COGESAF).

Photo : Radio-Canada / Thomas Deshaies

Selon Anne Bolduc, biologiste au Conseil de la gouvernance de l’eau des bassins versants de la rivière Saint-François (COGESAF), les citoyens sont d’ailleurs moins enclins à alerter le ministère, ce qui contribue d’autant plus à un déficit de connaissance. Puisque le ministère se déplace beaucoup moins lorsqu’il y a des signalements, ça crée un peu un effet où les gens ont moins envie de signaler parce qu’ils voient moins le ministère de l’Environnement sur place, explique-t-elle.

Il y a un grand manque de connaissance au niveau des lacs qui sont touchés chaque année par les cyanobactéries.

Anne Bolduc, biologiste du Conseil de la gouvernance de l’eau des bassins versants de la rivière Saint-François.

Moins d’inspection, mais plus d’actions pour régler le problème à la source?

Le ministère a ajusté sa stratégie d’intervention sur le terrain en 2018. Celle-ci limite le nombre d’inspections en fonction de certains critères, comme la présence d’une prise d’eau potable sur le lac ou s’il s’agit d’une manifestation extrême du phénomène.

Le ministère de l’Environnement n’a pas souhaité nous accorder d’entrevue, mais estime que la baisse du nombre d’inspections est corollaire d’une diminution du nombre de signalements par les citoyens. Les citoyens riverains étant mieux informés quant aux risques pour la santé, aux comportements à adopter et aux gestes environnementaux à poser, signalent de moins en moins le phénomène ou signalent celui-ci plus tardivement, précise-t-on par courriel.

Le ministère indique vouloir concentrer ses efforts sur des actions concrètes ayant un impact sur la qualité de l’eau plutôt que sur la surveillance. La problématique des fleurs d’eau de cyanobactéries étant aujourd'hui mieux connue, le ministère concentre dans cette optique ses efforts sur des actions concrètes ayant un impact direct sur la qualité des plans d’eau afin de préserver un environnement sain et sécuritaire pour la population, précise-t-on par courriel.

Depuis 2012, la problématique des algues bleu-vert n'est plus considérée comme un enjeu pour la santé publique par le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).

Équipe des communications du ministère de l’Environnement

Le Centre de contrôle environnemental du Québec a effectué 5247 inspections en 2019-2020 visant entre autres la réduction du phosphore dans les lacs et rivières, a-t-on ajouté. Des contrôles effectués chez des agriculteurs et auprès des municipalités qui déversent sporadiquement leurs eaux usées dans les rivières.

Le Ministère intervient directement sur les sources potentielles de rejets de phosphore dans les plans d’eau, comme l’épandage de fumier en milieu agricole, les ouvrages municipaux d’assainissement des eaux et des installations septiques, la gestion des eaux usées et le contrôle des piscicultures, précise-t-on par courriel.

Claude Paulin accorde une entrevue devant le Petit lac Saint-François.

Claude Paulin, président de l’association du lac Tomcod

Photo : Radio-Canada / Thomas Deshaies

Claude Paulin, qui vit aux abords du Petit lac Saint-François, considéré comme l’un des lacs du Québec les plus touchés par les cyanobactéries, affirme pourtant être toujours en attente d’actions concrètes du ministère pour contribuer à la réhabilitation du lac.

Si vous demandez à toutes les associations de lac au Québec la relation qu’ils ont avec le ministère, c’est épouvantable, c’est terrible. Je pense qu’il y a une remise en question qui doit se faire si on veut vraiment faire de la réhabilitation des plans d’eau avant qu’il soit trop tard.

Claude Paulin, président de l’association du lac Tomcod

J’ai l’impression qu’on est des laissés-pour-compte. On est pognés avec des problèmes, on connaît les solutions, mais on est seuls à se débattre à travers de tout cela. J’ai l’impression qu’on manque de support, dénonce M. Paulin, qui est aussi président de l’association du lac.

Danger des cyanobactéries : encore des zones grises

Les algues bleu-vert sont toujours un enjeu de santé publique, selon le professeur Sébastien Sauvé, puisqu’elles peuvent être toxiques. On sait que globalement les cyanobactéries contribuent aux cancers, aux perturbations endocriniennes, sont très inflammatoires, énumère-t-il.

La professeure Sarah Dorner rappelle quant à elle que des chiens ont aussi péri en raison des algues bleu-vert. Soudainement, le chien meurt après avoir bu l’eau contaminée, explique-t-elle. Ce ne sont toutefois pas tous les épisodes de fleurs d’eau d’algues bleu-vert qui sont toxiques.

Les enjeux de santé publique qui sont liés aux cyanobactéries relèvent en partie du fait que l’on ne connaît pas tout sur leurs impacts.

Sébastien Sauvé, professeur en chimie environnementale à l’Université de Montréal.

Selon M. Sauvé, il reste encore beaucoup de zones d’ombre concernant les impacts des cyanobactéries. Il n’y a pas de consensus clair, mais il y a des gens qui prônent que certaines cyanotoxines contribuent à des problèmes de démence ou d’alzheimer, explique-t-il. Je pense que c’est important d’éclaircir cela.

Une eau verdâtre.

Les algues bleu-vert sont toujours aussi présentes au Québec.

Photo : Radio-Canada / Thomas Deshaies

Il n’est pas aisé de déterminer le degré de dangerosité de chaque fleur d’eau d’algue bleu-vert, ce qui plaiderait en faveur de la poursuite des inspections sur le terrain. Si on regarde comme cela, on ne peut pas savoir [si la fleur d’eau d’algue bleu-vert est dangereuse], souligne M. Sauvé. Si on ne fait rien, ça veut dire que moindrement qu’il y a une apparence d’avoir du vert dans l’eau, on ne devrait plus toucher à l’eau, ce qui revient à couper l’usage de plusieurs lacs. Si on avait une approche plus raffinée, on conscientiserait les gens.

Appel à un financement pour les lacs

Des organismes demandent à l’État d’investir pour la qualité de l’eau des lacs dans le cadre de son plan de relance. On peut, en plus d’investir dans les ponts, les viaducs, les routes comme on a pu le faire parle passé, penser à investir dans la restauration écologique, plaide Antoine Verville, directeur du ROBVQ. Les professeurs Sarah Dorner et Sébastien Sauvé abondent dans le même sens.

Je pense qu’on serait peut-être rendus à une autre étape, à des investissements beaucoup plus importants du gouvernement du Québec sur les lacs pour travailler sur les cyanobactéries.

Antoine Verville, directeur général du ROBVQ

Le citoyen Claude Paulin espère que l’État agira avant que d’autres lacs du Québec ne subissent le même sort que le Petit lac Saint-François. Je suis certain que ce qu’on vit ici, c’est en train de se répandre partout, tant qu’il n’y aura pas d’actions de prises, s’inquiète-t-il.

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