•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Envoyée spéciale

« On sent la colère, un désir de vengeance et une désillusion »

Un contenu vidéo est disponible pour cet article
Une femme est assise au milieu des décombres de sa maison endommagée dans la capitale libanaise, Beyrouth, le 6 août 2020, deux jours après qu'une explosion massive ait secoué la ville.

Une femme est assise au milieu des décombres de sa maison endommagée dans la capitale libanaise, Beyrouth, le 6 août 2020, deux jours après qu'une explosion massive eut secoué la ville.

Photo : AFP/Getty Images

Radio-Canada

Notre envoyée spéciale Marie-Eve Bédard s’est rendue à Beyrouth au lendemain des explosions meurtrières qui ont eu lieu mardi dans le port de la capitale libanaise. Arrivée en pleine nuit, elle a retrouvé, un an après l’avoir quitté, une ville dévastée, ville qu’elle connaît bien pour y avoir vécu six ans, de 2013 à 2019.

Vous êtes arrivée peu de temps après les explosions. Quelles ont été vos premières impressions en retournant sur place, au cœur de la nuit?

On a tout de suite voulu se rendre du côté des quartiers sinistrés. La dévastation est quasi absolue. C’est similaire à une zone de guerre, sauf que tout s’est produit en quelques secondes, et non en plusieurs mois.

La nuit, la ville est complètement plongée dans le noir, il n’y a pas d’électricité. Le Liban fait face à de gros problèmes d’infrastructures, on ne peut compter que sur 2 à 4 heures d’électricité par jour et peu d’édifices sont équipés de génératrices.

Comme le gouvernement a décrété l’état d’urgence, quelques militaires et des policiers circulent dans les rues. Mais le contraste a été saisissant, le lendemain matin, quand on s’est réveillés. Dehors, on a retrouvé une foule monstre, ça grouillait de monde qui se mobilisait pour apporter de l’aide.

Comment décrire l’épicentre de l’accident?

Les explosions ont touché principalement des quartiers chrétiens, plutôt de classes moyenne et pauvre. On y trouve des édifices vieillissants et d’autres plus à la page. Il y a aussi la zone des nuits branchées, connue pour ses clubs, qui étaient fermés pour cause de COVID-19, ce qui a épargné de nombreuses vies.

Les constructions neuves, en verre et plus cossues, ont toutes été soufflées par les explosions. Il n’y a plus une seule vitre dans l’édifice que j’habitais. Je suis allée prendre des nouvelles des commerçants que je connaissais aux alentours. Certains n’étaient pas là au moment de l’explosion.

Un concierge est mort, il était de garde dans une cabine qui a explosé. Beaucoup de citadins sont retournés dans leur village à la montagne, à cause de la pandémie ou parce que c’est l’été. Ça leur a sauvé la vie.

Comment se concrétise la solidarité sur place?

Il y a eu des appels à la solidarité chez les jeunes, que ce soit chez les scouts ou les associations caritatives musulmanes.

Les 20 à 30 ans se sont mobilisés, on les voit dans les rues avec des balais, des pelles et des casques. La fraternité est palpable, ils ont le sourire, des gens distribuent de l’eau et de la nourriture.

Certains aident les sinistrés à faire leurs valises, à récupérer ce qu’ils peuvent de leurs effets personnels et à les transporter. Ce sont de vieux quartiers qui ont été touchés, avec une architecture ottomane et beaucoup d’escaliers. Certaines personnes ont offert des places chez elles pour les reloger.

Sur la place des Martyrs, où des manifestants se sont installés depuis plusieurs mois, il y a eu des collectes de denrées de première nécessité. La Croix-Rouge libanaise a aussi installé des abris. On voit des équipes de secouristes qui sont applaudis dans la rue.

L’état de choc se poursuit, mais la colère est bel et bien présente.

La colère qui gronde dans le pays ne date pas de la COVID-19. Elle est le fruit de plusieurs décennies de ras-le-bol politique. Dans quel état d’esprit se trouvent les gens que vous avez croisés?

On sent la colère, un désir de vengeance et une désillusion. La vue d’un drapeau canadien leur fait dire : « Emmenez-nous avec vous! »

Ils craignent que le gouvernement trouve simplement des boucs émissaires, comme les fonctionnaires arrêtés jeudi, et que rien ne change, qu’il n’y ait pas de véritable ménage de la classe politique et qu’on préfère tout balayer sous le tapis.

J’ai plusieurs fois entendu répéter : Seuls, on n’y arrivera pas. Les habitants ont placé beaucoup d’espoir dans la venue d’Emmanuel Macron. On commence aussi à voir une colère s’exprimer. Les mots révolution et vengeance sont des leitmotivs chez beaucoup de gens.

Des théories du complot circulent, on blâme énormément le Hezbollah, parce qu’historiquement, on lui reproche d’avoir la mainmise sur le port. Une centaine de manifestants se sont réunis dans le quartier du parlement, mais la présence des forces policières dissuade les rassemblements.

Il faut dire aussi qu’avant le drame, la population avait de plus en plus de mal à survivre, car le prix des denrées de base a flambé et l’inflation est galopante. J’ai payé le prix d’un plat traditionnel quatre fois plus cher qu’à ma dernière visite, il y a un an.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !