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Après les explosions de Beyrouth, un « séisme politique » au Liban?

Le pays du Cèdre ne pourra se redresser sans un changement politique profond, affirment des analystes.

Vue aérienne des dégâts causés par les explosions de Beyrouth.

La double explosion survenue mardi au port de Beyrouth a fait plus d'une centaine de morts et des milliers de blessés, ainsi que des dégâts matériels considérables.

Photo : Getty Images

Comment le Liban se remettra-t-il de la double explosion meurtrière survenue mardi dans le port de Beyrouth? Trois experts de la région analysent l’impact qu’aura cette tragédie sur le pays, qui vit l’une des plus grandes crises sociopolitiques et économiques de son histoire.

Il ne nous manquait plus que cela. Telle est la phrase qui revient sur toutes les lèvres au Liban après la double explosion qui a fait plus de 135 morts, 5000 blessés et 300 000 sans-abris, ainsi que des dégâts matériels considérables.

Un lourd bilan auquel doivent faire face les hôpitaux du pays, qui sont déjà saturés en raison de l'épidémie de COVID-19.

Gangrené par des décennies de corruption et de clientélisme, ce petit pays, niché entre la Syrie et Israël au bord de la mer méditerranéenne, vit actuellement l’une des crises les plus profondes de son histoire, sur fond d’inflation grimpante et de dévaluation inédite de sa monnaie.

Un contenu vidéo est disponible pour cet article
Un homme blessé est assis à côté d'un restaurant dans le quartier de Mar Mikhael à Beyrouth au lendemain de l’explosion.

Quel avenir pour le Liban?

Photo : Getty Images / PATRICK BAZ

La négligence en cause

Les déflagrations dont le souffle a été ressenti jusqu'à l'île de Chypre, à environ 200 km de là, ont été provoquées, selon les autorités, par des travaux de soudure qui ont entraîné deux explosions, dont la plus importante est survenue dans un entrepôt contenant plus de 2700 tonnes de nitrate d’ammonium, une matière hautement inflammable.

Deux enquêtes ont été ouvertes pour élucider les causes de tragédie, mais, selon les aveux des autorités elles-mêmes, la négligence serait en cause, étant donné que ce matériel était présent dans le port de la capitale depuis 2013 sans mesures de précaution.

C’est de la pure folie, lance Maha Yahya, directrice du centre de recherche Carnegie pour le Moyen-Orient. Les vitres de sa maison, dans le quartier Clemenceau, à 4 kilomètres du lieu des explosions à Beyrouth, ont été fracassées par la violence inouïe des déflagrations, et plusieurs pièces ont été endommagées.

Une vieille maison traditionnelle de Beyrouth éventrée par le souffle de l'explosion.

La double explosion a fait également plus de 300 000 sans-abris. Le souffle de la deuxième déflagration a été ressenti jusqu'à l'île de Chypre.

Photo : Getty Images / Janine Haidar

Selon elle, il n’y a pas l’ombre d’un doute : Il s’agit clairement de la négligence criminelle.

Tous ceux qui ont été au pouvoir depuis les dernières six années savent qu’il y a des matières hautement dangereuses stockées dans le port de Beyrouth, une région très dense démographiquement.

Maha Yahya, directrice du centre de recherche Carnegie pour le Moyen-Orient

Mercredi, le directeur des douanes, Badri Daher, a affirmé au quotidien libanais L’Orient-Le Jouravoir alerté six fois la justice sur la dangerosité du nitrate d'ammonium. En vain.

Pour Mme Yahya, cette tragédie résume bien tout ce qui va mal dans ce pays, notamment au niveau de la corruption et de la mauvaise gouvernance.

Je ne sais pas vers où le Liban se dirige, mais les gens sont en colère. Ce n’est pas encore clair comment cette grogne va se traduire sur le terrain, mais l’impulsion du moment est là. Les Libanais en ont ras le bol, ils sont en deuil et font place à la solidarité, mais la colère est énorme contre les politiciens qu’ils accusent d’avoir mené le pays vers cette catastrophe.

Maha Yahya

De crise en crise...

Sans aide internationale, ce pays ne pourra pas se relever, dit-elle encore dans une entrevue à Radio-Canada, rappelant que l’économie du pays est en train de s’effondrer à une vitesse incroyable, avec plus de 50 % de sa population qui vit sous le seuil de la pauvreté.

En plus de la crise économique, l’Agence des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation craint d’avoir à brève échéance un problème de disponibilité de farine pour le pays, l’explosion ayant éventré les silos de céréales installés près du port. Le Liban a perdu toute sa cargaison de blé, alors que c’est un pays qui importe 80 % de ses besoins en alimentation, souligne Mme Yahya. Il va devoir dépendre de l’aide internationale pendant encore de longues années.

De jeunes Libanaises portant un masque et des gants dans une rue dévastée par les explosions.

En plus des crises économique, sociale et politique, le Liban connaît une grave recrudescence de cas de COVID-19.

Photo : Getty Images / STR

Une classe politique dysfonctionnelle

Pour sa part, Heiko Wimmen, responsable de l’organisation Crisis Group pour la Syrie, le Liban et l’Irak, qui a habité Beyrouth pendant plus de 20 ans, jusqu’à il y a deux mois, est du même avis : L’inaction des autorités face à la crise économique n’a fait qu’empirer la situation.

Pénurie d’électricité, coupures d’eau, infrastructures désuètes, médiocrité des services publics… Le Liban continue de vivre dans un système de gouvernance défaillant, plus de 30 ans après la fin de la guerre civile (de 1975 à 1990) qui avait fait plus de 150 000 morts et 17 000 disparus.

Le système était déjà en chute libre, et cette explosion est venue s’ajouter à tous les malheurs que connaissent les Libanais.

Heiko Wimmen, responsable de l’organisation Crisis Group pour le Moyen-Orient

Qui stocke 2700 tonnes de nitrate d’ammonium dans une zone densément peuplée comme Beyrouth?, se demande-t-il. L’idée que ces matières étaient stockées pendant toutes ces années soulève quand même beaucoup de questions. Certains y ont vu peut-être une opportunité pour faire de l’argent.

Une fumée brunâtre se dégage du port de Beyrouth.

Les opérations de recherche et de sauvetage se poursuivent sans relâche dans Beyrouth dévastée.

Photo : Reuters / MOHAMED AZAKIR

Selon lui, le Liban ne pourra pas sortir de la crise dans laquelle il se trouve si la même administration dysfonctionnelle, corrompue et incompétente reste en place .

Il faut régler les problèmes à la racine. […] Construire un port tout neuf dans le pays, avec le même système politique en place, sera comme construire un beau gratte-ciel sur du sable mouvant. Ça va tout simplement s’effondrer. À quoi bon?

Heiko Wimmen

Pour M. Wimmen, l’aide internationale dont a désespérément besoin le Liban ne saura venir si des réformes ne sont pas entreprises.

Les négociations avec le FMI dans l'impasse

À la suite de la faillite économique de l’État, le gouvernement libanais a entamé une série de négociations depuis la mi-mai en vue d’un accord avec le Fonds monétaire international (FMI), pour le déblocage de plusieurs milliards de dollars d’aide budgétaire. Cependant, 18 réunions plus tard, les discussions sont toujours bloquées, notamment en raison de divisions au sein de la délégation libanaise, qui ne parvient pas à s’accorder sur les pertes du secteur bancaire et sur le plan de sauvetage.

Il va falloir faire des compromis pour que le FMI puisse aider le Liban, mais tant que les Libanais ne parviennent pas à s’entendre sur une seule et même approche, les négociations n’avanceront pas, affirme encore M. Wimmen au cours d'une entrevue téléphonique.

Des débris sont visibles sur le sol à l'intérieur du parlement libanais, dans le centre-ville de la capitale.

L'enceinte du parlement libanais endommagée par la double explosion meurtrière.

Photo : Getty Images / Anwar Amro

Une aide internationale à court terme

De son côté, Jeffrey Feltman, expert invité au Brookings Institute et ancien secrétaire général adjoint de l'ONU aux Affaires politiques, estime que la communauté internationale se mobilisera pour aider le Liban à court terme, pour les besoins humanitaires et sanitaires d’urgence . Mais ce n’est pas le type d’aide qui va permettre au Liban de se relever, affirme-t-il à Radio-Canada.

Le président français Emmanuel Macron est d'ailleurs attendu aujourd'hui au Liban pour rencontrer l'ensemble des acteurs politiques, au moment où la France a affiché sa solidarité et envoyé des personnels et matériels pour venir en aide aux autorités libanaises.

Les explosions [de mardi] révèlent sans aucun doute à quel point le système libanais est pourri. […] Pour moi, c’est clair, si le Liban veut se redresser, c’est le système en entier qui doit changer, et le moment est opportun pour y arriver.

Jeffrey Feltman, du Brookings Institute

M. Feltman, qui a été ambassadeur des États-Unis à Beyrouth entre 2004 et 2008, se rappelle bien de l’attentat du 14 février 2005 qui avait visé l’ancien premier ministre Rafic Hariri et qui avait entraîné la mort de 21 autres personnes dans le centre-ville de la capitale.

Jeffrey Feltman, alors qu'il était encore diplomate à l'ONU.

L'ancien secrétaire général adjoint de l'ONU aux Affaires politiques, Jeffrey Feltman.

Photo : AFP/Getty Images / RAUL ARBOLEDA

Les explosions de mardi ont d’ailleurs soulevé plusieurs questions au Liban, notamment parce qu’elles ont eu lieu trois jours seulement avant le verdict du Tribunal spécial pour le Liban (TSL) sur l’assassinat de Rafic Hariri.

La lecture du jugement lors du procès de quatre membres du Hezbollah accusés d’être impliqués dans le meurtre de l’ancien premier ministre libanais a été finalement reportée au 18 août par respect pour les innombrables victimes et afin de respecter le deuil national de trois jours déclaré au Liban, a fait savoir le tribunal basé aux Pays-Bas dans un communiqué.

Commentant ce report, M. Feltman se dit content de la décision du tribunal, vu la tragédie qui a eu lieu. Mais c’est important que le verdict soit rendu public, ajoute-t-il.

Des travailleurs iraniens remplissant un avion avec des boîtes remplies d'aide humanitaire pour le Liban.

Plusieurs pays ont promis d'envoyer de l'aide humanitaire au Liban.

Photo : Getty Images / Atta Kenare

Les Libanais doivent être unis dans leur colère

Quand je reviens sur cette époque, je me questionne sur les leçons qui en ont été tirées, confie M. Feltman. La déflagration qui avait eu lieu en 2005 n’est rien en comparaison avec les explosions d’il y a deux jours, mais ça avait causé un séisme politique qui avait mobilisé les Libanais, qui ont réclamé le changement.

Cette mobilisation, couplée à la pression internationale exercée par Paris et Washington, ainsi que d’autres pays arabes, avait forcé le régime syrien à retirer son armée du territoire libanais, poursuit-il.

J'espère que les explosions du port provoqueront un séisme politique qui mènera vers un changement durable dans le pays. Mais pour y arriver, il faut que les Libanais soient unis dans leur colère contre le gouvernement, mais aussi tous les dirigeants traditionnels, y compris le Hezbollah.

Jeffrey Feltman, Brookings Institute

En octobre 2019, le Liban a connu un soulèvement populaire sans précédent, lorsque des centaines de milliers de manifestants à travers le pays ont appelé à la chute du système confessionnel en place depuis des décennies.

Malheureusement, les Libanais ont de nouveaux défis, dont le coronavirus, l’insécurité alimentaire, l’effondrement de leur monnaie locale et de leur système bancaire, explique M. Fetlman.

Le citoyen libanais fait face à toute une multitude de problèmes, et cela complique sa capacité à se mobiliser, mais la tragédie du port était évitable. Les gouvernements successifs n’avaient juste pas pris les mesures nécessaires pour l’éviter.

Jeffrey Feltman, Brookings Institute

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