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Post-confinement : comment se portent nos baleines?

La période de confinement a mis la planète sur pause, laissant aux baleines le champ libre dans leur terrain de jeu. Les chercheurs y voient une situation exceptionnelle à étudier. La mort de mammifères marins continue toutefois de les préoccuper. Nous avons suivi experts et baleines sur la Côte-Nord, au Québec.

Une baleine nageant, la tête et une nageoire hors de l'eau.

Photo prise sur le fleuve Saint-Laurent a proximité de Tadoussac,  Québec, Canada

Sur la photo: Plusieurs baleines ont fait tout un spectacle pour les nombreux amateurs de baleines. Le rorqual commun, Tic TacToe, et son baleineau Corona

Le 27 Juillet 2020 2020/07/27

Un rorqual à bosse dans la baie de Tadoussac.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le 8 juillet, une sinistre découverte attendait les résidents des Escoumins qui se promenaient, à marée basse, sur les rochers recouverts d’algues qui craquent sous les pas. Un béluga était étendu de tout son long, des entailles sur le dos, du sang sur la tête.

Mais qui a fait ça? lance une petite voix d’enfant. Une fillette accroupie près de l’animal a le cœur serré : C’est triste de voir un béluga mort . Sa mère ne sait que répondre, cherche des raisons qui ont pu amener le mammifère marin à finir sa vie ici. Elle tente de transformer cet instant en sensibilisation :  C’est pour ça qu’il faut toujours faire attention à notre fleuve et ce qui vit dedans. 

Une jeune femme se penche pour regarder un béluga échoué sur des algues et des rochers à marée basse.

Une scientifique recueille des premières données sur un béluga retrouvé mort près des Escoumins.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Aussitôt appelé par des témoins, le Réseau québécois d’urgences pour les mammifères marins sécurise la carcasse en l’attachant par la queue avec une longue corde jaune jusqu’à des rochers situés plus loin en hauteur, le long de la rive.

La marée est basse, mais ici c’est super plat, donc l’eau remonte assez rapidement, explique Médulline Chailloux, chef de l’équipe mobile du Réseau sur la rive nord du fleuve. Quelqu’un viendra demain la récupérer, pour l’emmener en nécropsie, à la faculté de médecine vétérinaire de Saint-Hyacinthe. La scientifique vient de mesurer le béluga, d’une longueur de 3,3 mètres, et de prendre quelques photos avec sa collègue Laetitia Desbordes.

C’est l’une des missions importantes du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM) : surveiller les mortalités et en chercher les causes, en plus de faire avancer la science pour mieux protéger les baleines.

Dans ce contexte, chaque carcasse, bien que triste à découvrir, est un objet d’étude potentiellement intéressant. Les chercheurs peuvent déceler dans un rapport de nécropsie les dangers qui menacent ces géants des mers, qu’ils soient rorquals communs, baleines noires ou bélugas.

En particulier, les chercheurs sont soucieux de documenter l’impact des activités humaines sur les baleines. Comment les contaminants rejetés dans l’eau, le trafic maritime et le bruit peuvent-ils affecter leur système immunitaire, leur quête de nourriture ou encore leur reproduction?

Moins de bruit cette année

Le bruit a diminué cette année dans les voies de navigation partout sur la planète, durant la période de confinement et même après, du fait d’un ralentissement des activités humaines, commerciales et touristiques.

Président et directeur scientifique du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM), Robert Michaud consacre sa vie aux baleines. Depuis le balcon de sa maison à Bergeronnes, là où le fleuve sent déjà le sel, le chercheur peut les entendre souffler dans l’eau et glisser à la surface. Pour lui, la période actuelle est une occasion en or d'en apprendre plus sur ces animaux.

Le chercheur Robert Michaud, sur sa galerie à Bergeronnes, avec vue sur les eaux brumeuses du fleuve Saint-Laurent.

Le chercheur Robert Michaud, à Bergeronnes, devant les eaux brumeuses du fleuve Saint-Laurent.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Tous les chercheurs qui étudient les baleines, les bélugas, les dauphins un peu partout sur la planète ont vu dans cette situation exceptionnelle une opportunité pour tenter de vérifier ce qui se passe quand il n’y a plus de bruit.

Robert Michaud, directeur scientifique du GREMM

Dans le fleuve Saint-Laurent, le trafic maritime n’a pas cessé, mais il a diminué de façon importante. Les croisières, elles, ont cessé complètement en mai et juin, pour reprendre, de façon réduite, en juillet. Quant aux traversiers, ils ont maintenu un service minimal avant de revenir à un horaire régulier à partir de la mi-mai.

On peut imaginer que cette pause-là a été un soulagement ou une forme de repos pour les baleines, dit le président du GREMM.

Bruits de bateaux de marchandises, de traversiers, de navires de croisière… Robert Michaud rappelle que l'omniprésence humaine dans le Saint-Laurent et dans tous les océans dérange les mammifères marins. Tout ce bruit vient couvrir leurs activités essentielles, leur communication, leur chasse. C’est facile d’imaginer que notre présence est intrusive.

Un traversier sur l'eau, au soleil couchant.

Un traversier fait la liaison entre Baie-Sainte-Catherine et Tadoussac, au soleil couchant.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Des études ont déjà montré que les bruits humains dans leur habitat entraînaient une augmentation du stress. Des chercheurs l’ont mesurée à travers le taux de cortisol présent dans les selles de baleines noires. Après les attentats du 11 septembre 2001, ils ont constaté une baisse soudaine de cortisol, une hormone sécrétée lors d'un épisode de stress. Les États-Unis avaient décidé de fermer les ports et d’arrêter la navigation côtière, craignant d’autres attentats. Durant cette période d’anthropause, les baleines étaient moins stressées, contrairement aux humains sur la terre ferme.

Le confinement de cette année a donné l’idée à de nombreux chercheurs à travers le monde d’installer des hydrophones pour mesurer les niveaux de bruit sous l’eau et faire des suivis continus des baleines. La demande pour ces micros était telle qu'il y a eu une pénurie à l’échelle mondiale.

Dans le Saint-Laurent, le laboratoire acoustique dirigé par Yvan Simard, de Pêches et Océans Canada, traque les sons sous l’eau depuis quelques années, grâce à des stations d’écoute installées dans l’estuaire et dans le golfe. Ce sont des milliers d’heures d’enregistrement qui pourront être analysées avec l’aide de l’intelligence artificielle.

Le GREMM démarre aussi un programme cet été avec l’Université du Québec en Outaouais pour suivre l’activité acoustique des bélugas dans des endroits sensibles.

Étudier le succès reproducteur

L’une des hypothèses avancées par les chercheurs veut que le bruit masque les sons émis par les bélugas pour communiquer lors de la recherche de nourriture. Si c’est bien le cas, est-ce qu’une année plus calme va leur permettre de mieux se nourrir, de faire de meilleures réserves et, l’année prochaine, d’avoir plus de succès dans leur reproduction?

Si on découvrait ça, ça serait une coïncidence, nuance le scientifique, c’est-à-dire qu’on aurait ces deux phénomènes : une augmentation de la reproduction des bélugas et une réduction du bruit. Mais ce n’est pas une causalité nécessairement. Comme c’est une expérience qu’on ne peut répéter, les enseignements qu’on peut en tirer ont certaines limites. Mais ce sont des questions particulièrement intéressantes.

Les dos blancs de deux bélugas à la surface de l'eau au large de Tadoussac.

Les dos blancs de deux bélugas aperçus au large de Tadoussac.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Robert Michaud se pose d’autres questions. Si les animaux sont en meilleure condition, grâce à une meilleure alimentation, est-ce qu’ils sont plus aptes à éviter des collisions ou des prises accidentelles? Est-ce que l’effet de ces accidents-là va être moins grand?

Plus de questions que de réponses, pour le moment. Ce sont toutes des variables interreliées, qu’il est difficile de séparer les unes des autres, dit le chercheur au GREMM. Nous, on essaye de comprendre le mieux possible, pour possiblement réduire la trace de nos activités.

Pour écouter le reportage de Myriam Fimbry à Désautels le dimanche, cliquez ici.

Ce qui fait mourir les bélugas

Étudier la reproduction des bélugas est crucial, car le troupeau ne compte plus qu’un millier d’individus dans le Saint-Laurent. Or, depuis une douzaine d’années, la mortalité touche davantage les femelles adultes et les nouveau-nés.

Le taux de survie des veaux diminue, estime Stéphane Lair, professeur à la faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal.

La mise bas semble plus longue et plus difficile chez les femelles. Stéphane Lair avance un lien possible avec le dérangement causé par la circulation maritime. La femelle va s’isoler pour la mise bas et c’est un processus hormonal complexe, qui peut être beaucoup affecté par le stress.

Le bruit peut aussi être en cause dans la survie des jeunes. Le bruit va nuire à la communication entre la mère et son veau, donc il peut être associé avec une augmentation des risques de séparation, explique M. Lair.

Morts de bélugas dans le Saint-Laurent :

  • 15 bélugas retrouvés morts par année (moyenne établie sur les 37 dernières années)


Mortalité accrue chez les jeunes veaux :

  • 6,4 nouveau-nés retrouvés morts par année depuis 2008, contre 1,6 par an avant 2007.


Mortalité accrue chez les femelles adultes :

  • 70 femelles et 28 mâles sont morts depuis 2008 


Source : faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal

De façon générale, la population de bélugas fait face à différents stress, dit Stéphane Lair : les contaminants présents dans l’eau, le bruit et la circulation maritime et la modification de l’habitat due aux changements climatiques.

C’est la résultante qui fait que la population va bien ou pas bien. C’est important de travailler sur tous les aspects. Et ce, avant même d’obtenir des preuves scientifiques.

Il faut s’attaquer à ces différents facteurs de stress potentiels. Si on attend d'avoir une certitude, il va probablement être trop tard.

Stéphane Lair, professeur à la faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal

Parcs Canada a décidé en 2018 de fermer à la navigation du 21 juin au 21 septembre une zone de la baie Sainte-Marguerite fréquentée par les femelles bélugas et leurs petits, pour limiter le niveau de dérangement au moment de la mise bas et de l’allaitement. Cette mesure de protection est le résultat de plus de quinze années de recherche, de collaboration et de consultation avec les partenaires locaux, régionaux et gouvernementaux, précisait le communiqué à l’époque.

Mission d’éducation

C’est aussi le résultat des efforts d’éducation auprès du grand public, que le GREMM poursuit sans relâche, via son Centre d’interprétation des mammifères marins, situé à Tadoussac. Premier musée de la Côte-Nord, il reçoit – quand il n’y a pas de pandémie – 35 000 visiteurs par an.

Gros plan sur un squelette de baleine dans un musée.

Un aperçu de la nouvelle exposition du Centre d'interprétation des mammifères marins de Tadoussac

Photo : Lise Gagnon, GREMM

L’intérêt des visiteurs serait d’ailleurs stimulé cette année par un formidable ambassadeur, un rorqual à bosse qui a remonté le fleuve jusqu’à Montréal ce printemps, au péril de sa vie. Peut-être que cette année, on va avoir un public qui reconnecte avec son Saint-Laurent, avec les baleines. Peut-être que notre impact va être encore plus grand que d’habitude, espère la porte-parole du CIMM, Marie-Eve Muller.

Les gens se pressaient sur les quais ou les ponts pour tenter de l’apercevoir. Sa mort, probablement causée par une collision avec un navire, a provoqué tout un émoi. Les scientifiques cherchent encore des réponses sur ce qui a pu pousser ce géant des mers à s’aventurer jusque-là.

Quant au béluga retrouvé aux Escoumins début juillet, c’est une femelle adulte, morte de faim, selon le rapport préliminaire du Laboratoire de Saint-Hyacinthe. Le corps émacié, les dents usées, elle souffrait d’ulcères à l’œsophage et d’une pneumonie parasitaire.

C’est le sixième béluga retrouvé mort depuis le début de l’année sur les rives du fleuve Saint-Laurent. Il y en a eu deux autres depuis.

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