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Enquête

Julie Payette aurait fait régner un climat de travail « toxique » avant Rideau Hall

D'ex-employés du Centre des sciences de Montréal affirment s’être sentis humiliés par Julie Payette lorsqu’elle dirigeait cette institution scientifique et muséale, avant de devenir gouverneure générale du Canada. L’intéressée nie ces nouvelles allégations.

Plan moyen de Julie Payette.

Julie Payette a dirigé le Centre des sciences de Montréal entre 2013 et 2016. Plusieurs de ses employés de l'époque dénoncent un climat de travail difficile, causé par l’ex-astronaute.

Photo : La Presse canadienne / Justin Tang

Humiliation, intimidation, tension : les termes utilisés par d'ex-employés du Centre des sciences pour décrire leurs relations avec Julie Payette sont peu flatteurs.

Ces histoires racontées à Radio-Canada ont de grandes similitudes avec celles narrées par des membres de Rideau Hall publiées récemment. Le bureau de la gouverneure générale a nié ces allégations, mais celles-ci ont néanmoins poussé Ottawa à lancer une enquête.

Durant plus de trois ans, entre mai 2013 et octobre 2016, l’ancienne astronaute et ingénieure de formation a dirigé ce complexe montréalais, dédié à la science et à la technologie, qui organise de nombreuses expositions ouvertes au grand public. L’année suivante, elle a été nommée gouverneure générale, passant ainsi à travers un processus de vérification de ses antécédents mené par le gouvernement de Justin Trudeau.

Radio-Canada s’est entretenue avec une dizaine de personnes, qui ont collaboré étroitement avec Julie Payette au Centre des sciences, et qui décrivent unanimement une atmosphère de travail tendue. Tous ont requis l’anonymat afin que leur témoignage ne nuise pas à leurs activités professionnelles.

J’ai peur des représailles, glisse l’une d’elle, disant vouloir oublier cette période de [sa] vie. Mais, indique-t-elle, je veux appuyer les courageuses personnes de Rideau Hall. On n’a pas le droit de ne pas les appuyer. Je veux confirmer ce qu’elles disent, précise-t-elle.

Il y avait un climat toxique causé par des critiques et réprimandes injustifiées, explique une ex-employée de l’établissement. C’était un climat de terreur qui régnait durant les années où elle était là, soutient une source.

Une autre personne abonde dans le même sens. J’ai été intimidée. Elle criait, elle hurlait, elle traitait les gens d’incompétents, clame-t-elle.

Julie Payette a créé un environnement terrible. Ce n’était pas rose, c’était un calvaire.

Une ex-employée du Centre des sciences

Plusieurs démissions ont d’ailleurs été directement provoquées par le comportement de Julie Payette, affirment des témoins.

Le Centre des sciences est situé dans le Vieux-Port de la métropole. Ce complexe, qui comprend notamment un cinéma IMAX, dépend de la Société du Vieux-Port de Montréal, qui est quant à elle gérée par la Société immobilière du Canada (SIC), une société d’État fédérale. Selon cette dernière, ce site attire chaque année plus de 700 000 visiteurs.

Julie Payette et Justin Trudeau marchent dans le hall du parlement.

Julie Payette est entrée en fonction comme gouverneure générale du Canada le 2 octobre 2017.

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Des crises de larmes après des réunions

D’emblée, la plupart reconnaissent l’intelligence de l’ancienne astronaute. C’est une femme extrêmement brillante, cultivée, qui a des idées, mais elle ne sait pas les transmettre. Ce n’est pas une leader, pas une gestionnaire, résume une ex-employée, avant de préciser que certains pouvaient se faire démolir par leur directrice devant des collègues.

Elle était très directive, colérique, malhabile. Elle n’avait pas d’intelligence émotionnelle.

Une ex employée

Elle voulait valoriser l’éducation scientifique. A priori, [sa nomination] était un excellent choix. Mais c’est quelqu’un curieusement qui est assez asocial, qui n’aime pas les gens, qui critiquait beaucoup son personnel, fait savoir un ancien employé.

Les gens tremblaient avant d’aller en réunion avec elle. On pouvait se faire ramasser, ajoute une autre source. On se demandait qui allait être sa cible, confirme une personne, ajoutant que certains se sentaient heurtés et blessés dans leur estime de soi. Des gens ont fini par en pleurer de rage et d’humiliation, reprend-elle, disant avoir vécu elle-même ces émotions.

Il y a eu des crises de larmes, mentionne un ex-employé. Elle faisait des critiques vraiment acerbes sur le travail, mais pas de manière constructive. On se faisait critiquer, remettre en question, ajoute une ancienne employée.

Il y avait un climat de travail insécurisant. Elle avait une attitude conflictuelle avec les employés.

Un ex-employé

Une source la définit comme une très grande manipulatrice et une vipère, avec une attitude qui tue toute initiative. Une autre juge que Julie Payette semait la zizanie. Elle ne nous rassemblait pas, elle nous divisait, se rappelle-t-elle, en parlant d’une patronne avec un gros ego, qui travaillait pour Julie Payette inc. Un terme repris par un autre témoin.

À l’instar de ce qui a été décrit à Rideau Hall, une source raconte que Julie Payette aimait faire des quizz à saveur scientifique sur l’espace, en demandant par exemple la distance entre les planètes ou la composition de l’air. Si l'intéressé se trompait, une remarque était faite. C’était assez humiliant d’avoir cette question devant les autres en réunion. Elle le disait avec le sourire, mais c’était blessant, narre-t-elle, en parlant d’une personne assez imprévisible.

Un jour, ça allait, un jour, ça n’allait pas du tout. On était nul, à chier, rapporte-t-elle.

L'astronaute Julie Payette (au centre) avec d'autres membres de l'équipage de la navette spatiale Endeavour.

Ingénieure de formation, Julie Payette a effectué deux missions dans l'espace, en 1999, puis en 2009.

Photo : Reuters / Scott Audette

Une femme extrêmement exigeante

Une témoin de l’époque tient cependant à rappeler que Julie Payette a vécu un mandat au Centre des sciences perturbé par une grève de plusieurs mois, visant notamment une revalorisation des salaires.

C’est une femme extrêmement exigeante. Elle exige des autres ce qu’elle exige pour elle-même, nuance-t-elle. Quand elle voyait une évidence, elle ne mettait pas de gants de velours pour te dire que ça ne marche pas. Mais elle ne traitait pas les gens d'imbéciles non plus. C’est une personne qui est cartes sur table, va droit au but et qui ne passe par quatre chemins.

Julie Payette voulait faire bouger les choses, elle avait envie que le musée soit sur la carte et qu’on soit une référence. Il fallait que les équipes suivent, sinon ça ne marchait pas.

Une ex-employée

C’est une personne avec une intelligence supérieure, qui est intense et exigeante, assure une autre personne, passée elle aussi par le Centre des sciences, tout en spécifiant ne pas être surpris par les témoignages des employés de Rideau Hall.

Il y avait sûrement de l'exigence, elle était très rigoureuse, contrôlante. Mais ça va au-delà de l'exigence, complète une source, parlant d’intimidation.

Les gens étaient terrorisés à l’idée de présenter un projet. C’était fou. On se faisait des réunions pour voir quoi dire, comment le dire pour éviter les crises, reprend-elle, en affirmant que Julie Payette était capable de crise d’une enfant de quatre ans, avec des colères et des paroles vraiment dures.

Elle veut tout contrôler, les choses, les gens, déplore une source, parlant d’une espèce de chantage psychologique.

Julie Payette aurait fait régner un climat de travail « toxique » avant Rideau Hall

Photo : Reuters / PATRICK DOYLE

Elle aspire à l’excellence, répond son équipe

Selon des sources, les ressources humaines de la Société du Vieux-Port de Montréal ont été informées de cette situation. Des actions ont-elles été entreprises? Les questions de Radio-Canada ont été directement transmises à la Société immobilière du Canada (SIC), qui chapeaute cette institution scientifique.

Celle-ci a refusé de discuter des questions relatives au personnel, pour des raisons de confidentialité. Ces histoires étaient cependant sues et connues par l’administration, selon des ex-employés.

Ancien patron de la Société du Vieux-Port, Daniel Dorey se souvient quant à lui d’une collègue avec un style très différent du [sien], qui entretenait des relations tendues par moment.

Il y a eu des altercations, reconnaît-il, tout en soulignant que chaque personne qui est dans le domaine des affaires vit des situations tendues.

Julie Payette a démissionné du Centre des sciences en octobre 2016. C’était une décision personnelle de Madame Payette, répond sobrement Manon Lapensée, vice-présidente de la SIC.

Moins d’un an plus tard, Julie Payette a été nommée gouverneure générale du Canada, sur proposition de Justin Trudeau. Nous avons demandé au Bureau du premier ministre s’il était au courant de ce climat de travail avant cette nomination. Ce dernier n’a pas répondu aux questions de Radio-Canada, transmettant cette demande au Bureau du Conseil privé, qui n'a pas souhaité commenter les résultats de ces processus de vérification.

En 2017, Justin Trudeau lui-même avait affirmé que ce processus de vérification était profond et des plus rigoureux.

Selon le Bureau du Conseil privé, chargé d'aider le gouvernement à réaliser sa vision, ses objectifs et ses décisions avec rapidité et efficacité, les candidats envisagés au poste de gouverneur général sont soumis à un processus d'examen rigoureux afin de s'assurer de leur fiabilité et de leur aptitude à remplir cette fonction. Cela comprend, sans s'y limiter, des vérifications d'antécédents impliquant un examen par la GRC (dossiers de police), le Service canadien du renseignement de sécurité (évaluation de la loyauté envers le Canada) et l'Agence du revenu du Canada (infractions liées au respect des règles fiscales), détaille Pierre-Alain Bujold, porte-parole du Bureau du Conseil privé.

De son côté, l’équipe de Julie Payette a rejeté ces nouvelles allégations, en mentionnant, dans un courriel, en anglais, que cette dernière aspire à l’excellence, que ce soit pour elle-même ou son entourage.

C’est une Canadienne exceptionnelle, qui a fièrement représenté son pays ici et à travers le monde. Elle a consacré sa carrière à des principes de rigueur, d’amélioration permanente, d’esprit d’équipe, de collégialité et de respect.

Ashlee Smith, porte-parole de Julie Payette

Cette dernière n’a cependant pas souhaité répondre aux sources anonymes, aux rumeurs et aux insinuations, tout en précisant beaucoup apprécier son travail aux côtés de la gouverneure générale, dont elle salue le dévouement et la forte éthique de travail.

Avec la collaboration de Daniel Boily et Eve Caron

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