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Comment Joe Biden choisira la candidate démocrate à la vice-présidence

Pour la troisième fois de l'histoire américaine, le candidat à la vice-présidence d'un grand parti sera une femme. Analyse de la décision la plus attendue de la campagne démocrate.

Entouré de Kamala Harris et de Gretchen Whitmer, Joe Biden lève les bras devant une foule de partisans, dont certains tiennent des affiches invitant à voter pour le candidat démocrate.

Toutes deux considérées comme de possibles colistières, la sénatrice de la Californie Kamala Harris et la gouverneure du Michigan, Gretchen Whitmer, se sont jointes à Joe Biden pour un rassemblement de campagne, tenu en mars dernier.

Photo : Getty Images / Scott Olson

Joe Biden dévoilera sous peu l'identité de celle qu'il veut à ses côtés s'il retourne à la Maison-Blanche pour s'asseoir, cette fois, dans le fauteuil du président.

C'est sa première grande décision que les électeurs pourront évaluer, souligne la directrice du Center for American Women and Politics (CAWP) de l'Université Rutgers, au New Jersey, Debbie Walsh.

La réflexion du candidat démocrate à la présidence aura été nourrie par une crise de santé publique ayant provoqué plus de 150 000 morts, une économie dévastée par la pandémie et un vaste mouvement en faveur des droits des Afro-Américains aussi bien que par des considérations stratégiques et des affinités personnelles.

Une certitude : Joe Biden choisira une femme pour assumer le rôle que lui-même a joué pendant huit ans dans le cabinet de Barack Obama. Il l'avait annoncé en mars, avant même de savoir qu'il remporterait l'investiture.

Tout exceptionnelle que soit la présence d'une femme sur le ticket présidentiel, ce ne sera pas un précédent. Deux autres Américaines ont été colistières : la démocrate Geraldine Ferraro, en 1984, et la républicaine Sarah Palin, en 2008.

C'est néanmoins la première fois qu'un candidat à la présidence indique d'entrée de jeu que les candidatures évaluées seront toutes celles de femmes, signale Debbie Walsh.

Certains ont dit que Joe Biden limitait ses options. Pourtant, dans le passé, on a toujours supposé que le colistier serait un homme et cela n'a jamais posé problème, fait-elle remarquer. Il y a plusieurs femmes qualifiées et bien placées pour devenir vice-présidente, mais aussi présidente.

Des candidates dont les noms ont circulé dans les médias, il y en a une dizaine qui semblent avoir réussi à avancer dans le processus de sélection.

À l'aube de l'annonce de Joe Biden, nombreux sont ceux qui misent sur la sénatrice de la Californie Kamala Harris.

Les sénatrices Elizabeth Warren (Massachusetts) et Tammy Duckworth (Illinois), les représentantes Val Demings (Floride) et Karen Bass (Californie) ainsi que l'ancienne conseillère à la sécurité nationale Susan Rice seraient, selon le New York Times et le Washington Post, les autres candidates les plus sérieuses.

La mairesse d'Atlanta, Keisha Lance Bottoms (Georgie), la sénatrice Tammy Baldwin (Wisconsin), tout comme les gouverneures Michelle Lujan Grisham (Nouveau-Mexique) et Gretchen Whitmer (Michigan), semblaient cependant encore en lice.

L'analyste politique Kyle Kondik, du site Sabato's Crystal Ball, lié au Center for Politics de l’Université de Virginie, ne croit pas que Joe Biden tirera un lapin de son chapeau en choisissant quelqu'un à l'extérieur de ce cercle.

Pendant le processus de présélection, la campagne bénéficie de la diffusion de certains noms. La couverture médiatique peut révéler des problèmes qui n'apparaîtraient pas autrement, explique-t-il.

Pour connaître les forces et les faiblesses des candidates, lisez :

À un battement de cœur de la présidence

Les collaborateurs des candidats à la présidence mènent des vérifications rigoureuses pour éviter les mauvaises surprises que pourrait réserver même une candidature qui semblerait parfaite sur papier.

Des déclarations de revenus aux propos controversés tenus des décennies auparavant en passant par d'éventuelles aventures extraconjugales, un politicien qui accepte de s'engager dans ce processus voit les moindres détails de sa vie personnelle scrutés à la loupe. Une procédure qu'un ancien sénateur démocrate déjà considéré comme colistier a déjà comparée à une coloscopie qui serait faite avec le télescope [spatial] Hubble...

Choisie au terme d'un processus de vérification bâclé par un John McCain qui aurait eu 72 ans le jour de son investiture, Sarah Palin reste un contre-exemple.

Le candidat à l'investiture républicaine de 2008, John McCain, et sa colistière, Sarah Palin, qui touche son épaule, devant leurs partisans lors d'un rassemblement de campagne.

En 2008, le républicain John McCain et sa colistière Sarah Palin s'étaient ultimement inclinés devant le duo démocrate formé de Barack Obama et Joe Biden.

Photo : Getty Images / Chip Somodevilla

Elle a accordé des entrevues télévisées désastreuses qui ont laissé entendre qu'elle ne serait pas prête à assumer la présidence du jour au lendemain, rappelle Andra Gillespie, professeure associée de sciences politiques à l'Université Emory, en Georgie.

La sélection d’un colistier en dit long sur le jugement de la personne qui fait le choix, fait remarquer Kyle Kondik.

Plusieurs avaient souligné à gros traits que la gouverneure républicaine de l'Alaska serait à un battement de cœur de la présidence. Une perspective à considérer : dans l'histoire politique américaine, un vice-président a succédé à un président démissionnaire, et huit autres ont accédé au plus haut poste de la nation en raison de la mort du président.

S'il est élu, Joe Biden aura 78 ans lors de son entrée en fonction, soit quelques mois de plus que le président américain le plus âgé au dernier jour de son deuxième mandat, le républicain Ronald Reagan.

Il y a des électeurs qui sont préoccupés par son âge avancé, qui ont des doutes sur son état de santé, indique Kyle Kondik. Il importe, pour qu'il soit crédible, que sa colistière puisse le remplacer si quelque chose arrivait.

Même si la personne qu'il choisit a des atouts très impressionnants, comme Keisha Lance Bottoms ou Susan Rice, il peut être plus difficile de défendre le choix d'une personne qui n'a pas une expérience d'élue à un haut niveau et de plaider qu’elle est prête à être présidente, fait-il valoir.

Joe Biden, qui s'est présenté comme un pont vers une nouvelle génération de leaders démocrates, pourrait bien, en outre, passer le flambeau après un seul mandat.

Il sélectionnera sa colistière en pensant à l'avenir, explique Kyle Kondik. Sa colistière pourrait être la prochaine candidate démocrate à la présidence dans quatre ans.

Sa vice-présidente s'élancerait alors de la ligne de départ avec une avance sur ses adversaires démocrates, renchérit Debbie Walsh.

Si Karen Bass dit pour l'instant ne pas souhaiter briguer le plus haut poste du pays, Kamala Harris et Elizabeth Warren, elles, des rivales de Joe Biden pendant la course à l'investiture démocrate, ont des ambitions présidentielles.

Si Joe Biden remporte cette élection, la colistière qu'il aura choisie est bien placée pour devenir la première femme à la présidence des États-Unis. Sa décision a donc des implications qui dépassent le cadre de cette présidence.

Debbie Walsh, directrice du CAWP

Au-delà d'effets électoraux immédiats, le choix d'une modérée, comme lui, ou d'une progressiste, comme Elizabeth Warren, contribuerait à déterminer la voie empruntée ensuite par la formation.

À la recherche d'une partenaire pour diriger

Joe Biden regarde vers la droite, devant des drapeaux américains.

Joe Biden comptait présenter sa colistière avant le 1er août, mais la pandémie a bousculé son processus de sélection. Les deux candidats seront confirmés dans leur rôle respectif lors de la convention démocrate, qui se déroulera, largement de façon virtuelle, du 17 au 20 août.

Photo : Reuters / Carlos Barria

Idéologiquement plus au centre qu'une Elizabeth Warren, mais plus à gauche qu'un Barack Obama, l'ex-vice-président démocrate a déclaré en entrevue rechercher une personne philosophiquement compatible avec lui, tant politiquement que personnellement. Il a insisté sur l'importance d'être capable de débattre en privé avec lui et surtout d'être prête à diriger.

Une aptitude prioritaire, compte tenu des nombreux défis qu'affronte le pays.

Je veux une personne forte et qui peut, qui est prête, à être présidente dès le premier jour.

Joe Biden, en entrevue à CBS, juin 2020

Les profils, les forces et les handicaps de chacune ont été pesés et soupesés. Joe Biden doit réfléchir à quelqu'un dont l'expérience de gestion inspire confiance, qui a de bonnes idées, qui rejoint plusieurs communautés et qui peut bien le représenter en campagne, détaille Andra Gillespie.

Aucun candidat n'a l'ensemble des traits qui seraient complémentaires à ceux de Joe Biden, mais il doit trouver la combinaison qui fonctionne le mieux pour lui. Une fois les choses quantifiables étudiées sérieusement, il y a une part d'intangible dans la décision, résume-t-elle.

Invoquant la situation enviable de Joe Biden dans les sondages, à trois mois de l'élection, Kyle Kondik prédit un choix plus sage qu'audacieux, moins dicté par les calculs électoralistes

Le candidat démocrate jouit présentement d'une avance de 8 points dans les intentions de vote sur le président sortant, Donald Trump, selon la moyenne compilée par le site d'analyse des sondages FiveThirtyEight, et – ce qui importe vraiment – il mène aussi dans des États clés comme le Michigan, la Pennsylvanie, le Wisconsin et l'Arizona.

Joe Biden est dans une position où il n'a probablement pas besoin de donner un grand coup de barre pour changer la trajectoire de l'élection. Il va probablement choisir quelqu'un qui peut l'aider à poursuivre son élan jusqu'en novembre et qui serait un partenaire utile pour gouverner le pays s'il était élu.

Kyle Kondik, analyste de politique américaine du site Sabato's Crystal Ball

Des études semblent montrer que, traditionnellement, l'impact se résume à une hausse possible de 2 ou 3 points de pourcentage dans l'État d'où vient le colistier.

Dans une élection serrée, un candidat à la présidence peut par exemple opter pour quelqu'un de populaire dans un État clé comme la Floride, illustre Debbie Walsh.

Mais cette fois, évalue-t-elle, c'est le profil identitaire de la candidate plutôt que son origine géographique qui pourrait être un atout.

C'est fascinant qu'en 2020 nous choisissions entre deux hommes blancs septuagénaires. Amener quelqu'un qui sort de ce moule est important pour aider à dynamiser les électeurs démocrates.

Debbie Walsh, directrice du CAWP

Différentes candidates énergiseraient davantage les jeunes ou des électeurs afro-américains, hispaniques ou, de façon plus générale, l'électorat féminin, précise-t-elle.

Plaidoyer pour une colistière afro-américaine

Au milieu d'une foule nombreuse, une jeune femme tient une pancarte sur laquelle on peut voir une illustration de George Floyd avec les mots « Pas de justice, pas de paix » lors d'une manifestation contre la brutalité policière à Boston.

La mort de George Floyd a soulevé aux États-Unis une vague de manifestations contre la brutalité policière et le racisme.

Photo : Associated Press / Steven Senne

À l'origine d'une vague de manifestations contre la brutalité policière et pour une équité raciale, la mort de George Floyd, un Noir tué par la police à Minneapolis, a propulsé ces enjeux à l'avant-plan du débat politique, mais aussi de la campagne démocrate.

Sans les nommer, Joe Biden a spécifié récemment que quatre Afro-Américaines figuraient sur sa liste de présélection. Il s'agirait, selon les sources des médias américains, de Kamala Harris, Susan Rice, Karen Bass et Val Demings.

Malgré l'écho du mouvement Black Lives Matter et les énormes pressions qui s'exercent sur lui, il n'est pas assuré qu'il porte son choix final sur l'une d'elles, soulignent Debbie Walsh et Kyle Kondik, qui mentionnent tous deux la multitude de facteurs à considérer.

L'équipe de Joe Biden et le Parti démocrate devraient redoubler d’efforts pour expliquer comment une femme qui n’est pas noire aiderait l’administration Biden à se montrer sensible aux besoins et aux préoccupations des Afro-Américains, affirme de son côté Andra Gillespie, qui dirige aussi l'Institut James Weldon Johnson, consacré aux droits civiques.

Même avant la tragédie de Minneapolis, il y avait des pressions pour que Joe Biden choisisse une Afro-Américaine comme colistière, spécifie-t-elle.

Plusieurs militants appellent les démocrates à ne pas tenir leur vote pour acquis. Leurs demandes étaient déjà là, mais elles ont été amplifiées par les manifestations.

Andra Gillespie, professeure associée de sciences politiques à l'Université Emory

Les Afro-Américains forment clairement le noyau d’électeurs le plus loyal aux démocrates depuis 50 ans, explique-t-elle. Ceux qui votent appuient les démocrates dans une proportion d’environ 90 %, parfois plus.

Joe Biden a lui-même bénéficié de l'appui de la communauté afro-américaine de la Caroline du Sud : en lui faisant remporter la primaire de l'État, à la fin de février, elle a ressuscité une campagne à l'investiture qui, après les votes dans les premiers États, était moribonde. Certains estiment qu'il leur est redevable.

Kamala Harris en tête

La main levée, Kamala Harris s'adresse aux journalistes, réunis pour l'entendre à l'Université Howard.

Kamala Harris semble bien placée pour être choisie par Joe Biden.

Photo : Associated Press / Manuel Balce Ceneta

C'est d'ailleurs une Noire, Kamala Harris, que Kyle Kondik et ses collègues du Sabato's Crystal Ball perçoivent comme la favorite, une opinion également mise de l'avant dans les palmarès des colistières possibles établis par le New York Times et le Washington Post.

Selon lui, tout candidat démocrate la mettrait en première position ou très proche du sommet. Mais cela ne signifie toutefois pas hors de tout doute qu'elle sera choisie, nuance-t-il.

Cette fille d'immigrants aux origines jamaïcaines et indiennes écrirait l'histoire à plus d'un titre.

Elle ne siège au Sénat que depuis 2017, mais l'ancienne procureure de la Californie, un poste électif, a probablement suffisamment d'expérience pour être considérée comme une personne qui pourrait prendre la relève de manière crédible, fait valoir Kyle Kondik.

Ironiquement, c'est elle qui avait porté les coups les plus durs contre Joe Biden pendant la course à l'investiture démocrate, attaquant son bilan sur des enjeux raciaux lors du premier débat démocrate, en juin 2019.

Ces candidats sont des adultes, et ils tournent la page, tranche Kyle Kondik.

Certains alliés de Joe Biden, dont un des responsables du processus d'examen des candidatures des éventuelles colistières au sein de son équipe, reprochent cependant encore à Kamala Harris ses attaques lors du débat. Semblant lui préférer Karen Bass, ils craignent que ses ambitions présidentielles la détournent d'éventuelles responsabilités au sein de l'exécutif.

Des militants antiracistes se montrent par ailleurs hostiles à la perspective de sa présence ou de celle de Val Demings, une ancienne chef de police d'Orlando, sur le ticket démocrate. Ils reprochent à la première d'avoir contribué à faire gonfler la population carcérale afro-américaine et à la seconde d'avoir été à la tête d'un département qui a fait l’objet de plusieurs poursuites, notamment pour recours à une force excessive.

L'expérience en matière d'application de la loi pourrait cependant se révéler un atout face à un président qui se pose en défenseur de la loi et de l’ordre, fait toutefois valoir Andra Gillespie, évoquant le déploiement d'agents fédéraux à Portland et à Chicago dans la foulée de manifestations qui ont par moments dégénéré en actes de violence.

La politologue évoque aussi au passage la campagne publicitaire de peur de l’équipe de réélection de Donald Trump, qui met en garde les électeurs contre une administration Biden qui ferait des États-Unis un endroit où les Américains ne seraient pas en sécurité, pour reprendre les termes des messages.

Si Kamala Harris peut mettre de l’avant son bilan de procureure comme un équilibre entre réformes et, à certains égards, fermeté, cela pourrait en fait être attrayant pour des électeurs plus conservateurs de la classe moyenne, ajoute Kyle Kondik.

Elle donne de la crédibilité à la position de gauche modérée que Biden veut adopter.

Kyle Kondik, analyste de politique américaine du site Sabato's Crystal Ball

Idéologiquement, elle est assez progressiste, probablement plus que Biden, sans être pour autant identifiée à l’aile de Bernie Sanders [sénateur du Vermont] et d'Elizabeth Warren, dit-il.

Avantage non négligeable, le fait qu'elle ait brigué l'investiture démocrate l'a déjà mise à l'épreuve sur la scène nationale, et la candidate a déjà fait l’objet d'un examen minutieux de la part des médias, un argument également valide pour la sénatrice Warren.

Cette dernière, qui s'est distinguée par la maîtrise de ses dossiers et ses plans détaillés pendant la course à l'investiture démocrate, serait elle aussi une partenaire gouvernementale crédible. Sa candidature serait susceptible de soulever l'enthousiasme des progressistes.

Je ne suis pas certain que Biden ait vraiment besoin d'aide pour unir la gauche à ce stade-ci, fait cependant remarquer Kyle Kondik. Les sondages indiquent que les partisans d'Elizabeth Warren, mais aussi du sénateur Bernie Sanders se sont largement rangés derrière le vainqueur. Un fait rassurant pour Joe Biden, à trois mois de l'élection.

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