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La juge Ruth Bader Ginsburg, « une superhéroïne » en toge

Elle a siégé plus d’un quart de siècle à la Cour suprême des États-Unis. Cette figure progressiste, championne de la lutte pour l’égalité des sexes, est aussi une icône pop. Rencontre avec deux ferventes admiratrices.

Ruth Bader Ginsburg.

La juge Ruth Bader Ginsburg participe à une séance photo à la Cour suprême des États-Unis le 1er juin 2017.

Photo : Reuters / Jonathan Ernst

Danielle Beaudoin

« J’ai adoré travailler avec Ruth Bader Ginsburg. Ça a été une expérience incroyable! Elle est évidemment très exigeante, car elle est brillante », se rappelle Elizabeth Porter, professeure agrégée de droit et vice-doyenne de l’administration académique à l’École de droit de l’Université de Washington à Seattle.

Elle a été pendant un an, en 2002, l’auxiliaire juridique de la juge Ginsburg à la Cour suprême des États-Unis.

Elle accorde une grande importance dans ses causes à la clarté de l’écriture et à une réflexion en profondeur.

Elizabeth Porter, professeure de droit

Une opinion que partage Élisabeth Vallet, directrice de l'Observatoire de géopolitique à la Chaire Raoul-Dandurand et professeure au Collège militaire royal Saint-Jean. C'est une femme qui écrit extraordinairement bien, qui choisit ses mots, qui ont une certaine musique.

Élisabeth Vallet explique que les opinions dissidentes de la juge Ginsburg sont d’ailleurs étudiées dans les facultés de droit, parce qu’elles représentent un chef-d’œuvre tant sur le plan juridique que de l’expression.

Ruth Bader Ginsburg debout sur la scène.

La juge de la Cour suprême des États-Unis Ruth Bader Ginsburg donne une conférence au Centre pour le droit de l'Université de Georgetown, à Washington, le 26 septembre 2018.

Photo : Getty Images / Alex Wong

Fragile équilibre à la Cour suprême

Ruth Bader Ginsburg s’est fait connaître du grand public ces dernières années notamment, par sa dissidence dans une Cour suprême campée toujours plus à droite. Elle était l’une des quatre juges progressistes du plus haut tribunal au pays, contre cinq magistrats conservateurs.

Une question est sur les lèvres de bien des Américains depuis que ses problèmes de santé sont réapparus, il y a quelques mois : par qui la juge Ginsburg sera-t-elle remplacée?

En cette année électorale aux États-Unis, militants de gauche et démocrates étaient nombreux à croiser les doigts pour qu’elle tienne le coup le plus longtemps possible. Plus encore qu'on imagine. Parce que l'impact pourrait être tellement important, y compris sur l'avortement, sur le droit des femmes, sur la démocratie. Ça va vraiment très très loin, affirmait Élisabeth Vallet en juillet.

Ruth Bader Ginsburg s’est aussi rendue célèbre lorsqu’elle est sortie de son devoir de réserve en qualifiant Donald Trump d’imposteur pendant la campagne présidentielle de 2016. Il n'a aucune cohérence. Il dit à tout moment ce qui lui traverse la tête. Il est vraiment égocentrique, avait-elle alors déclaré à CNN. Elle s’est par la suite excusée, tout en promettant d’être plus circonspecte à l’avenir.

Pour Élisabeth Vallet, le fait qu’une juge retenue comme Ginsburg se soit prononcée contre Trump à ce moment-là démontre à quel point elle s'inquiétait de l’impact de la possible élection de ce candidat à la tête des États-Unis.

Les juges ne doivent pas faire ça. Il est très important qu'ils gardent une forme de neutralité, mais je pense que sa peur transcendait sa retenue. Je trouve que c'est intéressant en soi.

Élisabeth Vallet, de la Chaire Raoul-Dandurand
Les neuf juges de la Cour suprême portent la toge.

Les juges de la Cour suprême des États-Unis posent pour une photo officielle le 30 novembre 2018 à Washington. Assis au premier rang, de gauche à droite : Stephen Breyer, Clarence Thomas, John Roberts, Ruth Bader Ginsburg et Samuel Alito. Debout en arrière, de gauche à droite : Neil Gorsuch, Sonia Sotomayor, Elena Kagan et Brett Kavanaugh

Photo : afp via getty images / MANDEL NGAN

Combat d’une vie pour la cause des femmes

Ruth Bader Ginsburg est née en 1933 dans une famille juive de la classe moyenne de Brooklyn à New York. Dans sa jeunesse, elle prend toute la mesure de la situation des femmes, du sexisme et des inégalités entre les hommes et les femmes.

C'est à l'Université Cornell qu'elle rencontre l’homme de sa vie, Marty Ginsburg, étudiant en droit. Un mois après avoir obtenu leur diplôme, ils se marient. Marty est recruté dans l'armée. Il est posté en Oklahoma. Deux ans plus tard, le couple fait son entrée en droit à Harvard, au Massachusetts. Ruth et huit autres consœurs sont les seules étudiantes d'une classe de 500.

Dans un documentaire sur Ruth Bader Ginsburg, intitulé RBG, coproduit par CNN et sorti en 2018, on raconte que le doyen du Département de droit de Harvard souhaite la bienvenue à ces étudiantes, tout en leur demandant comment elles justifient le fait d’avoir pris la place d’un homme. Et à l’époque, les femmes n’ont pas le droit d’entrer à la bibliothèque de l’université si elles ne sont pas accompagnées d’un homme, apprend-on dans ce même documentaire.

Ruth Bader Ginsburg obtiendra finalement son diplôme de droit à l'Université Columbia, à New York. Son mari, diplômé un an plus tôt, venait d'accepter un poste dans une firme new-yorkaise. Elle est première de sa promotion. Malgré ses résultats universitaires, aucun grand cabinet d’avocats ne veut l’engager, tout simplement parce que, dit-elle, « être femme, juive et mère, c'était un peu trop ».

Elle travaille ensuite comme professeure de droit, notamment à l’Université Rutgers, au New Jersey, et à Columbia. Elle sera d'ailleurs la première femme à détenir un poste de professeur à temps plein à cette prestigieuse université new-yorkaise.

Dans les années 70, elle devient une ardente défenseuse des droits des femmes. Elle plaide six affaires de discrimination basée sur le genre devant la Cour suprême et en remporte cinq.

En 1993, elle est nommée juge à la Cour suprême par le président Bill Clinton. Elle est la deuxième femme à siéger au plus haut tribunal du pays, après Sandra Day O’Connor.

Bill Clinton et Ruth Bader Ginsburg marchent côte à côte devant des drapeaux américains.

Le président américain Bill Clinton et la juge Ruth Bader Ginsburg, juste avant l'annonce de la nomination de la juge Ginsburg à la Cour suprême des États-Unis, le 14 juin 1993, à la Maison-Blanche.

Photo : afp via getty images / DAVID AKE

Elle a eu deux enfants tout en étudiant et en travaillant. Elle a pris soin de son mari, malade du cancer, tout en allant en classe à sa place pendant un certain temps. Et elle a aussi souffert de multiples problèmes de santé tout au long de sa vie, dont plusieurs cancers. Malgré tout, cette petite femme à l’apparence frêle s’entraînait régulièrement et continuait de travailler à plein régime.

Un bourreau de travail

Élisabeth Vallet fait remarquer qu’il fallait quand même quelqu’un d’exceptionnel pour avoir accompli tout ce chemin, en tant que femme, mère et juive. Notamment réussir ses études de droit dans un contexte où elle n'était pas bien accueillie, réussir ses études de droit et celles de son mari alors qu'il était malade tout en élevant un enfant. Puis en en élevant un deuxième.

Il fallait vraiment être une force de la nature, souligne Élisabeth Vallet.

Lorsqu'elle a été soignée pour son premier cancer et son deuxième, on voit vraiment qu'elle a continué à travailler envers et contre tout. C'est un bourreau de travail.

Élisabeth Vallet, de la chaire Raoul-Dandurand

Notorious RBG

Ruth Bader Ginsburg est devenue une vedette aux États-Unis. On la surnomme Notorious RBG, en référence au célèbre rappeur Notorious BIG, assassiné en 1997. Elle fait l’objet de mèmes. On trouve son effigie sur des tasses, des t-shirts, des chaussettes et même des tatouages. La fameuse émission Saturday Night Life incarne son personnage.

C'est quelqu'un que j'aime beaucoup. C'est toute une icône de la culture pop maintenant. Avec mon groupe de chercheures, lorsqu'on se déguise pour Halloween, il y en a toujours une qui est déguisée en RBG, lance en riant Élisabeth Vallet.

Des manifestants tiennent des affiches de la juge portant des gants de boxe.

Des admirateurs de la juge de la Cour suprême des États-Unis Ruth Bader Ginsburg lors d'une marche pour les femmes organisée à New York le 19 janvier 2019.

Photo : The Associated Press / Mary Altaffer

La popularité de la magistrate a grandi en 2013, lorsque Ruth Bader Ginsburg s’est opposée à une décision de ses collègues de la Cour suprême. La Cour venait de voter la suppression d’une partie de la Loi sur le droit de vote (Voting Rights Act). Une loi créée en 1965 pour interdire les pratiques discriminatoires contre les électeurs noirs.

Selon le demandeur, le comté de Shelby en Alabama, cette partie de la loi n’était plus nécessaire à la lumière des progrès sociaux. Dans sa dissidence, la juge Ginsburg a déclaré que la situation s’était améliorée justement grâce à la loi, et que la décision de la Cour revenait à jeter son parapluie pendant une averse, parce qu’on n’est pas mouillé.

Cette dissidence de la juge Ginsburg a fait fureur sur les réseaux sociaux. De là est né le surnom Notorious RBG.

Comment une juge de 87 ans a-t-elle pu devenir l’idole des jeunes? À cette question, Elizabeth Porter répond que l’octogénaire continuait de travailler à temps plein comme juge. Ce n’est pas comme si elle était devenue une célébrité pour une chose accomplie il y a 20 ans, ajoute la juriste.

Elle est encore aujourd’hui [en juillet] une voix incroyable pour la nation. Et elle continue de distiller sa grande sagesse dans les affaires dont elle s’occupe.

Elizabeth Porter, professeure de droit

Élisabeth Vallet explique la popularité de RBG notamment par l’immense qualité de ses jugements. On voit parfois ressortir des dissensions de RBG qui vont vraiment frapper dans le mille, notamment sur le droit des femmes, sur la discrimination. C’est aussi quelqu'un qui dans ses formulations est vraiment de son temps. Elle est probablement en avance sur son temps! RBG fait l’objet de bandes dessinées, et on la trouve dans des livres pour enfants, tout comme Rosa Parks ou Martin Luther King, note Élisabeth Vallet. Elle représente quelque chose dans l'imagerie populaire.

Un homme porte un t-shirt sur lequel est imprimé le visage de la juge Ruth Bader Ginsburg, avec l'inscription « Notorious RBG ».

Des manifestants célèbrent une décision de la Cour suprême des États-Unis, qui permet aux couples de même sexe de se marier. Le rassemblement a lieu le 26 juin 2015 à West Hollywood, en Californie.

Photo : Reuters / Lucy Nicholson

Son départ, une perte pour les femmes

Pour la juge Ginsburg, le droit est un instrument au service des plus vulnérables, explique Élisabeth Vallet. C'est quelqu'un qui s'est vu comme juge lorsque Jimmy Carter est arrivé au pouvoir et a changé la manière de voir l'appareil juridictionnel. Je pense qu'elle reflète un peu cette période-là. Que laisse-t-elle en héritage? Ses dissensions, certainement. La manière dont elle les a formulées, répond Élisabeth Vallet. Et son héritage est ancré autour de la notion de discrimination, rappelle-t-elle. Ce qu’elle va laisser, c’est son empreinte sur le droit, ajoute Élisabeth Vallet, cette façon de voir certains éléments du droit de manière extrêmement précise.

Lorsqu'elle va partir, les femmes n'auront plus cette défense très poussée, très marquée et très réfléchie. Parce qu'elle a construit toute sa carrière sur la discrimination faite aux femmes.

Élisabeth Vallet, de la chaire Raoul-Dandurand

Elizabeth Porter est elle aussi convaincue que la juge Ginsburg a joué un rôle déterminant à la Cour suprême en tant que voix dissidente. Ses positions dissidentes ont été importantes, particulièrement dans les causes sur la discrimination, explique la juriste.

Ruth Bader Ginsburg figure parmi les meilleurs magistrats de l’histoire des États-Unis, et certainement parmi les plus influents, dit Elizabeth Porter. C’est vraiment grâce au travail acharné de Ruth Bader Ginsburg, tant comme avocate que comme juge, que les tribunaux se réfèrent aujourd’hui au 14e amendement de la Constitution, qui garantit une protection par la loi égale pour tous, pour interdire la discrimination fondée sur le sexe.

Selon la juriste, Ruth Bader Ginsburg a aussi réussi à rendre le droit plus clair. Ce n’est pas une valeur sexy, mais c’est une valeur cruciale, ajoute la juriste. Il est essentiel pour les citoyens d’avoir une bonne compréhension de ce qu’est le droit. Et la juge Ginsburg accordait beaucoup d’importance à la clarté. C’était une de ses nombreuses forces.

Ledbetter c. Goodyear

L’affaire Ledbetter est une des célèbres dissidences de la juge Ginsburg à la Cour suprême des États-Unis. Lilly Ledbetter a travaillé comme manager à l’usine de Goodyear de Gadsden, en Alabama, de 1979 à 1998. Elle était une des rares femmes à occuper un tel poste.

Un peu avant de prendre sa retraite, elle s’est rendu compte qu’elle gagnait un salaire beaucoup moins élevé que ses 15 collègues masculins. À la fin de 1997, elle touchait 3727 $ par mois, alors les hommes occupant le même poste gagnaient entre 4286 $ et 5326 $.

Elle a porté plainte en 1998 pour discrimination à la Commission pour l'égalité des chances en matière d'emploi (EEOC). Elle a obtenu gain de cause, mais Goodyear a fait appel. La Cour d’appel a annulé le jugement en soutenant que Lilly Ledbetter n’avait pas intenté son procès dans le délai prescrit de 180 jours à compter de sa première paye.

En mai 2007, la Cour suprême, dans un jugement partagé à 5 juges contre 4, a confirmé la décision de la Cour d’appel.

La juge Ginsburg a alors fortement exprimé son opposition, et elle a invité le Congrès à modifier la loi. La balle est dans le camp du Congrès, a-t-elle écrit dans son opinion dissidente (Nouvelle fenêtre). Elle a été écoutée. En janvier 2009, le gouvernement Obama adoptait la Lilly Ledbetter Fair Pay Act. Grâce à cette loi, les salariés qui veulent poursuivre leur employeur pour discrimination n’ont plus à le faire dans les 180 jours suivant la première paye. Les plaignants peuvent maintenant prendre le dernier bulletin de paye comme point de départ du délai de prescription de 180 jours.

Une superhéroïne

Elizabeth Porter, qui a travaillé avec elle, la voit comme un modèle remarquable tant sur le plan du droit qu'en tant que femme. Son approche juridique est brillante. C’est une avocate fantastique. Elle est gentille et attentionnée. Elle a une grande perspective historique. Elle se concentre sur les détails, mais aussi sur la vue d’ensemble, explique la juriste.

La juge Ginsburg tient dans ses mains un jabot en dentelle.

La juge Ruth Bader Ginsburg montre ses différents jabots dans ses quartiers de la Cour suprême des États-Unis, à Washington.

Photo : Reuters / Jonathan Ernst

En plus, Ruth Bader Ginsburg a une vie personnelle intéressante. Elle ne faisait pas que travailler, même si elle travaillait à temps plein à 87 ans, selon la professeure de droit. Elle retire beaucoup de plaisir de ce qu’elle fait. C’est quelque chose qu’elle nous a appris.

Quels souvenirs gardez-vous de la juge Ginsburg? Je me souviens du jour où elle nous a tous invités à l’opéra. Nous étions quatre auxiliaires juridiques à son service. Elle nous a amenés voir Aida. Et puis je me souviens de son mari, Marty. Quand c’était notre anniversaire, nous les auxiliaires, ou celui de la juge Ginsburg, il faisait un gâteau. On allait tous dans le bureau de la juge, et elle célébrait avec nous.

Marty, qui la considérait comme son égale, a tout au long de leur union toujours encouragé Ruth à poursuivre sa carrière. La conciliation travail-famille était pour lui naturelle. Marty Ginsburg est mort en 2010.

Elizabeth Porter avait un enfant de trois ans quand elle travaillait pour la juge Ginsburg. Il lui fallait quitter le bureau plus tôt pour récupérer son fils à la garderie. Et la juge était tout à fait flexible quant aux horaires de travail, pourvu que la jeune juriste accomplisse ses tâches. Elle exigeait l’excellence et une rédaction limpide. C’était très important pour elle. Nous savions que c’est ce qu’elle voulait. Nous nous sommes efforcés de produire des textes qui répondent à ses attentes.

C'est une femme exceptionnelle, lance Élisabeth Vallet. C'est un peu une superhéroïne sans cape, lâche-t-elle en riant.

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