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Le touriste est Québécois cet été à Tadoussac : « Béluga! Béluga! »

Cette année, le village de Tadoussac, sur la Côte-Nord, s’ennuie des cars de Français et d'autres groupes venus d’Europe, qui ont annulé leur voyage dans la foulée de la pandémie de COVID-19. Heureusement, les Québécois aussi ont changé leurs plans de vacances. Ils sont nombreux à venir observer les baleines, parfois pour la première fois de leur vie.

Ophélie sur le pont d'un bateau de croisière.

Ophélie, 5 ans, voit des bélugas pour la première fois.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Les cris de joie aigus de Léandre, 3 ans, et d’Ophélie, 5 ans, percent les tympans et couvrent le bruit des vagues, mais leur plaisir est beau à voir. « Ils ont respiré à la surface », fait remarquer Ophélie, « grâce à leur trou ». Les deux jeunes enfants découvrent les mammifères marins pour la première fois, à bord d’un bateau de croisière parti du quai de Tadoussac.

Léandre et Ophélie sont devenus orphelins de père durant le confinement. Parti dans le bois, près d’une rivière, ce dernier n'est jamais revenu. Il a fallu trois mois de recherches avant de retrouver son corps. Amoureux de la nature, il a transmis à ses enfants son émerveillement pour les grands espaces.

Fait que là, c’est le fun de venir en famille et de faire partager ça aux enfants. Tu vois avec des yeux neufs, dit leur mère Judith Fournier, émue. Elle a hésité entre la Gaspésie et Charlevoix, avant de se décider pour Tadoussac, pour que les petits puissent voir les baleines, c’est un must. Sa belle-mère est du voyage aussi, ainsi que sa belle-sœur.

Une famille pose sur le pont du navire.

Judith (à droite) entourée des membres de sa famille : de gauche à droite, sa belle-soeur Isabelle, sa belle-mère Militza et ses deux enfants Ophélie et Léandre.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Pendant le confinement, les ponts entre Gatineau et Ottawa ont séparé la famille en deux. Ça a créé dans la famille une angoisse terrible, dit la grand-mère d’Ophélie et Léandre, en deuil de son fils. Alors maintenant, on se dit : c’est le temps de respirer, c’est le temps d’aller vers la vie.

Ce matin-là, le navire de croisière AML Grand Fleuve compte quelques dizaines de personnes à bord, venues des quatre coins du Québec. Pas d’Européens, pas d’accent français. Le couvre-visage est obligatoire pour tout le monde et les matelots passent leur temps à tout désinfecter.

Un matelot désinfecte les rambardes d'escalier.

Un matelot désinfecte les rambardes d'escalier pendant la croisière.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Un nombre de croisières réduit

Le nombre de départs en mer a dû être réduit cette année par la compagnie AML, faute de clients. Dans le parc marin du Saguenay, un seul bateau d’observation est en service cette année, au lieu de deux. L’AML Grand Fleuve part en mer deux fois par jour au lieu de trois, avec moins de monde à bord que d’habitude. C’est sûr que c’est préoccupant et que ce ne sera pas une saison normale, regrette la porte-parole Florence Rouleau.

Une femme avec un chapeau et une jeune fille avec un masque regardent l'eau depuis le pont d'un navire.

Des vacanciers québécois à l'affût des baleines.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

La clientèle québécoise d’agrément, en temps normal, représente 20 % de notre clientèle. Donc c’est à ce 20 % finalement qu’on s’adresse cette année, étant donné que les frontières sont fermées.

Florence Rouleau, porte-parole d’AML

L’aide du ministère du Tourisme permet à la compagnie d’offrir des rabais importants aux clients, jusqu’à 40 % sur le prix d’une croisière, lorsqu'elle est incluse dans un forfait de plusieurs activités dans la région. Ce coup de pouce contribue en partie à attirer les touristes québécois.

Certains se gâtent

Dans le village, le restaurant Chez Mathilde est surpris de recevoir une bonne clientèle. L’établissement offre une fine cuisine créative et ses deux services sont complets tous les soirs. Preuve que les Québécois en visite à Tadoussac veulent se gâter, après des mois de confinement à cuisiner à la maison.

Jean-Sébastien Sicard prépare un plat.

Le chef Jean-Sébastien Sicard en cuisine.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

On s’est vraiment fait prendre, dit le chef Jean-Sébastien Sicard. Au début, on était en petite équipe, deux cuisiniers et pas de laveur de vaisselle. Mais il a dû assez vite engager un laveur de vaisselle et un troisième cuisinier pour répondre au feu roulant des commandes. C’est vraiment merveilleux, dit-il ravi. C’est toutes des gens du Québec qui viennent nous visiter.

Le directeur général de Tourisme Côte-Nord, Mario Leblanc, est agréablement surpris lui aussi. Ce qu’on me rapporte, c’est que les gens dépensent bien, dit-il. Dans l’ensemble de la région, les Québécois sont au rendez-vous, en nombre plus élevé que prévu. On a une meilleure saison que celle à laquelle on pouvait s’attendre au mois de mai.

Mais est-ce que ce sera suffisant à Tadoussac pour éviter à l’économie locale de sombrer?

Des bateaux sur l'eau et un enfant qui court sur la plage.

Il n'y a pas foule en fin d'après-midi sur la plage de la baie de Tadoussac.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Tadoussac est sûrement un secteur qui va être plus touché que d’autres, estime Mario Leblanc. Parce que les deux tiers de sa clientèle sont des Européens, et ils ne sont pas présents cet été. La clientèle québécoise ne va pas remplacer la clientèle étrangère.

Ça manque de Français

La propriétaire du restaurant Le Bateau, Mireille Pineault, s’ennuie des Français – 70 % de sa clientèle – qu’elle avait l’habitude d’accueillir au micro par un mot de bienvenue, avant de leur présenter les mets typiquement québécois faits maison. Sa fierté, la tarte au vinaigre, une recette d’arrière-grand-mère, qui ressemble à s’y méprendre à la tarte au citron.

On se demande si on va se rendre en 2021, précise-t-elle. Les autres étés, elle recevait 4 à 6 cars de 50 personnes par jour, qui venaient engloutir à la hâte leur repas en formule buffet, avant ou après la croisière pour voir les baleines. Cette année, quelques couples ou familles font escale sur la terrasse, dont les tables sont bien espacées de deux mètres. Si les groupes prévus cet automne annulent eux aussi leur voyage, la saison sera terminée à la rentrée scolaire.

Mireille Pineault sur une terrasse.

Mireille Pineault garde le cap et le sourire, malgré la chute très importante de clientèle dans son restaurant.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

On essaye de rester positif, mais financièrement, il faudrait qu’on fasse en six semaines ce qu’on fait en six mois normalement. Avec la moitié de notre capacité.

Mireille Pineault, propriétaire du restaurant Le Bateau

Avec la pénurie de main-d’œuvre, ce sont les filles, la sœur et la mère de Mireille Pineault qui travaillent au restaurant. Comme elles font partie de la famille, elles ne sont pas admissibles à la subvention salariale mise en place par l’État,ç pour aider les commerçants dans le contexte de la pandémie.

Une mono-industrie saisonnière

Tadoussac s’est construit et développé autour du tourisme, depuis le milieu du XIXe siècle et l’époque des bateaux blancs de la Canada Steamship Lines. Les bateaux de croisière fluviale remontaient le Saint-Laurent jusqu’à Tadoussac.

Le maire de Tadoussac, Charles Breton, ancien cocher de la ville de Québec, est intarissable sur l’histoire du village. C’était très populaire. Les Américains venaient en train jusqu’à Montréal et prenaient ces bateaux-là. Des calèches les attendaient sur le quai. Je me souviens d’en avoir vu encore dans les années 1960.

Charles Breton avec un béret se tient sur la grève.

Le maire de Tadoussac, Charles Breton.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Il explique à quel point les 780 habitants sont devenus dépendants d’une seule industrie, le tourisme, qui a pris un essor considérable avec l’observation des baleines. Partout dans le monde, dans les années 1980, c’est devenu une mode. Ici au début, un monsieur Otis emmenait des Français dans sa chaloupe voir des baleines et on se moquait de lui.

Mais plus personne n’en rit. C’est devenu une industrie importante et un produit d’appel pour le Québec, qui attire chaque année 300 000 croisiéristes à Tadoussac, selon les estimations de Tourisme Côte-Nord. L’attraction figure sur tous les circuits touristiques des visiteurs étrangers. Ça fait partie d’un must dans leur voyage, résume le maire. Tadoussac se targue aujourd’hui d’être la troisième destination internationale de la province après Montréal et Québec.

Mais cet atout distinctif s’est transformé en handicap cette année, à cause de la fermeture des frontières. C’est sûr qu’en période de COVID, c’est autre chose. On dirait qu’on est trente ans plus tôt, dit le directeur de la Maison du tourisme à Tadoussac, Claude Brassard. En plus, la saison des baleines a pris du retard. Alors qu’elle commence d’ordinaire en mai, elle n’a pu reprendre que le 1er juillet, une fois toutes les mesures sanitaires en place.

Un couple sur les rochers à l'embouchure du fjord du Saguenay.

Un couple contemple l'embouchure du fjord du Saguenay.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Un constat s’impose. Il faudrait réduire la dépendance du village à l’égard des touristes européens et attirer davantage de Québécois dans la région. Est-ce que le projet de parc national des dunes de Tadoussac, envisagé depuis de nombreuses années, pourrait y contribuer?

On s’assure d’une clientèle qui ne vient pas aux baleines, mais qui vient pour les sentiers, la beauté du lieu, dit Claude Brassard. Puis là, on parle de 50 à 60 000 visiteurs par an, selon les études du ministère. Le site de 4,5 hectares, formé de dunes de sable et d’une forêt de bouleaux, surplombe la baie de Tadoussac. Il serait géré par la Société des établissements de plein air du Québec, la SÉPAQ.

Mais le projet ne fait pas l’unanimité, reconnaît le maire Charles Breton. Les amateurs de sports motorisés, de même que ceux qui veulent se promener librement dans les dunes, y faire un feu à ciel ouvert et ramasser des coquillages, craignent de perdre une forme de liberté.

À l’échelle régionale, on a encore beaucoup de travail pour bien faire connaître la Côte-Nord aux Québécois, dit Mario Leblanc. En dehors des baleines à Tadoussac, qui a déjà visité les barrages de Manic 2 et Manic 5 près de Baie-Comeau, le parc de l’archipel des îles de Mingan, le village de Natashquan, les Monts Groulx, trésor caché pour faire de la randonnée?

Le directeur de la Maison du tourisme à Tadoussac, Claude Brassard, reconnaît lui-même – avec un brin de honte – n’être jamais allé à Gaspé ou à Percé, réservant la visite de la Gaspésie pour une période où il aura plus de temps, à la retraite…

Le coup de cœur de Diane et Richard

La région de la Côte-Nord pourrait miser sur les visiteurs qui ont eu un coup de cœur cette année. Retraités, Diane Bourassa et Richard Hayes ont fait la route depuis l’Abitibi pour voir les baleines et Tadoussac, pour la première fois de leur vie. Visages rayonnants comme de jeunes mariés, ils pourraient bien revenir une autre année.

Une femme et un homme âgés dans la soixantaine, assis à une table.

Un couple venu de l'Abitibi découvre Tadoussac pour la première fois.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

On aurait aimé venir avant, mais ça n’a pas adonné. On est bien contents, dit Diane, 64 ans. C'est beau! Ça vaut la peine de voyager au Québec, on a de très belles choses. Le couple avait l’habitude de se rendre plutôt à Montréal, au Lac-Saint-Jean ou en Floride.

La COVID, c’est désolant, dit Diane Bourassa, mais elle a au moins avantagé le Québec dans le sens que ça invite les gens à voir leur pays, leur Québec, plutôt que d’aller toujours à l’extérieur, dans le Maine ou ailleurs. On investit chez nous pour faire remonter notre économie! Pour cette année en tout cas.

Isabelle, 24 ans, la tante d'Ophélie, cette petite fille si heureuse de voir un béluga, allait en Europe au moins une fois par an : France, Espagne, Italie, Pays-Bas, Norvège… L'idée de visiter le Québec ne lui venait pas à l'esprit. En faisant nos recherches pour venir ici, j'ai découvert plein de belles places, comme les Îles-de-la-Madeleine, dit-elle. Et les îles de Mingan? Non, elle ne connaît pas, mais s'empresse de noter le nom sur son téléphone.

Pourquoi s'intéresse-t-on moins aux beautés près de chez soi? C'est trop accessible, peut-être, réfléchit Isabelle. On se dit qu’on a toute une vie encore pour visiter ici, je sais pas, que je sois plus vieille, avec des enfants… La grand-mère d'Ophélie l'interrompt : Plus tard, ça n’existe pas! Plus tard, ça n'existe pas. Il faut faire les choses quand on peut. Et quand on veut.

Des zodiacs jaunes et des voiliers.

Matin brumeux et tranquille dans la baie de Tadoussac.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

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