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Pourquoi la Colombie-Britannique compte-t-elle plus de surdoses que le reste du Canada?

Épicentre canadien de la crise des opioïdes, la province ne parvient pas, quatre ans après avoir déclaré l’état d’urgence sanitaire, à contenir cette « autre épidémie » qui a déjà coûté la vie de près de 6000 personnes.

Un homme allongé sous une couverture dans le quartier Downtown Eastside, à Vancouver.

On estime à trois le nombre de surdoses mortelles par jour en Colombie-Britannique.

Photo : Radio-Canada / Ben Nelms

Si la crise des opioïdes étend son emprise dans un nombre grandissant de régions, aucune province n’en subit autant les ravages que la Colombie-Britannique. Pour tenter de comprendre pourquoi, il faut examiner un ensemble de facteurs complexes, notent des experts. La réponse, reconnaissent-ils, est loin d’être simple, et un dénouement à la crise semble bien loin d’être acquis.

Des substances hautement toxiques

Laura Shaver craint de devenir une statistique. Un simple numéro, oublié parmi les 728 personnes qui sont mortes d’une surdose depuis le début de l’année dans la province. La travailleuse sociale, membre du conseil de l’organisme vancouvérois VANDU, connaît bien les risques liés à sa consommation d'héroïne.

La dernière fois qu’elle a fait une surdose, sa huitième, elle n'avait pris qu'une seule petite bouffée. C’est rien du tout. C’est généralement suffisant pour sortir quelqu'un du sevrage, et ça m’a menée en surdose.

On ne sait vraiment jamais, reconnaît-elle.

Photo en gros plan de Laura Shaver.

Laura Shaver raconte ce qu'elle a vécu et fait partager ses connaissances liées à la consommation de drogues illicites dans le balado vancouvérois "The Crackdown".

Photo : La Presse canadienne / Darryl Dick

Des drogues en provenance d'Asie

Le problème, c’est que, souvent, les gens qui font des surdoses pensent qu’ils prennent de l'héroïne, mais c’est coupé avec du fentanyl, explique l’agent Daniel Michaud, de la Gendarmerie royale du Canada. Ce puissant opioïde permet d’augmenter à peu de frais la quantité de drogue disponible.

À moins de provenir d’un laboratoire clandestin, les drogues vendues dans la métropole britanno-colombienne et ailleurs au pays débarquent au port de Vancouver, souvent depuis l’Asie. C’est seulement pour économiser de l’argent qu'on l’envoie ici, dit-il.

Vancouver, c’est l’épicentre, le premier port d’entrée. Puis, la drogue se propage un peu partout.

Une citation de :Daniel Michaud, agent de la Gendarmerie royale du Canada
Le terminal portuaire Westshore à Delta, dans le Grand Vancouver.

Région portuaire, le Grand Vancouver est le premier arrêt de la drogue provenant d'Asie, selon la GRC.

Photo : Radio-Canada / Ben Nelms

La GRC tente de gérer la crise en saisissant les stocks dès leur arrivée au Canada. On travaille avec les services de renseignement criminel, on travaille aussi avec les autorités chinoises, assure M. Michaud.

Les personnes itinérantes plus fortement touchées

Selon le professeur de l’école de la population et de la santé publique à la Faculté de médecine de l'Université de la Colombie-Britannique (UBC), Mark Haden, cet accès privilégié aux drogues en provenance de l’Asie fait certainement partie de l'équation : s’il n’y avait pas de drogue, il n’y aurait pas de surdose.

Toutefois, il existe, selon lui, d’autres pistes de réponse. Il mentionne notamment la forte concentration de personnes vivant en situation d’itinérance, qui sont attirées par le climat clément de la Colombie-Britannique, favorable à des modes de vie alternatifs, contrairement à d'autres régions du pays.

Le quartier Downtown Eastside de Vancouver, tristement célèbre pour sa population de personnes sans-abri et de toxicomanes, crée une situation complexe, propice à la consommation, avance M. Haden. Ce qui se produit généralement, c'est que, lorsqu'il y a une grande population de sans-abri, cela a tendance à se chevaucher.

Laura Shaver, qui travaille dans le quartier depuis plusieurs années, est du même avis. Il y a beaucoup de sans-abri [qui sont] concentrés dans un si petit espace ouvert, une zone ségréguée.

Tous les jours, j'y vois des gens criblés de douleur, dit-elle.

Methadose : un changement lourd de conséquences?

Laura Shaver est fermement convaincue qu'au cœur du problème se trouve le changement apporté en 2014 au programme de méthadone, un médicament utilisé pour aider les personnes dépendantes aux opioïdes à atténuer les effets du sevrage.

Ils ont fait passer 18 000 personnes, en Colombie-Britannique, de la méthadone au médicament Methadose, et 75 à 80 % ont rechuté. C'est énorme, dit-elle.

J'étais sobre depuis 5 ans, jusqu'au changement de la méthadone, et puis j'ai rechuté. Ça a juste empiré et empiré.

Une citation de :Laura Shaver, membre du conseil de l'organisme VANDU
Des gens assis dans la rue dans le quartier Downtown Eastside à Vancouver.

En 2019, 66 appels d'urgence pour surdose étaient enregistrés chaque jour en moyenne en Colombie-Britannique en lien, pour un total de 24 166 appels, selon les données de BC Health Emergency Services.

Photo : Radio-Canada / Maggie MacPherson

Présidente de la B.C. Association of People on Methadone, Mme Shaver a déposé, en juin, une demande d'action collective contre le gouvernement provincial, le Collège des pharmaciens et une société pharmaceutique pour ce changement apporté sans consultation.

Le ministère de la Santé de la Colombie-Britannique, visé par ces allégations de négligence qui n'ont pas encore pas été prouvées en cour, n'a pas commenté l'affaire.



La décriminalisation gagne des appuis

Avant, c’était Vancouver, mais maintenant, c’est sur l’île de Vancouver, dans l’Intérieur [et] dans l’Okanagan, observe l'agent Daniel Michaud, de la GRC.

La solution pour freiner la propagation du fléau n'est pas si compliquée, estime Mark Haden. Les gens ne font pas de surdose de médicaments qui sont prescrits dans les établissements médicaux. Ce sont les drogues [illégales] qui créent le problème, affirme-t-il.

Cet argument, donné depuis un an par la médecin hygiéniste en chef de la province, Bonnie Henry, a récemment trouvé des alliés de taille, lorsque l'Association canadienne des chefs de police et le premier ministre de la Colombie-Britannique ont tour à tour demandé à Ottawa de se pencher sur la décriminalisation de la possession simple de drogues.

[La crise] exige un leadership national.

Une citation de :John Horgan, premier ministre de la Colombie-Britannique
Le premier ministre de la Colombie-Britannique, John Horgan.

Dans une lettre, le premier ministre de la Colombie-Britannique, John Horgan, demande au gouvernement fédéral de décriminaliser la possession simple de drogues pour contrer la crise des surdoses mortelles qui sévit dans la province depuis quatre ans.

Photo : Radio-Canada / Mike McArthur

Enrayer la stigmatisation

La criminalisation des personnes qui consomment de la drogue crée une stigmatisation, soutient M. Haden, ce qui, en retour, forme un obstacle à la décriminalisation des drogues. Un moyen de briser cette stigmatisation serait de « ramener ces personnes dans la société visible ».

Je pense au problème en pensant qu'il s'agit de nos enfants, explique le professeur.

Si nous pensons à ces personnes comme faisant partie de nous, alors nous changeons le dialogue.

Une citation de :Mark Haden, professeur de l’école de la population et de la santé publique à la Faculté de médecine de l'UBC

Certaines personnes ont tellement peur de la stigmatisation qu'elles en meurent, parce qu'elles consomment en étant isolées, déplore Laura Shaver.

Pour sa part, elle ne veut plus se cacher dans l'ombre de sa dépendance. Je suis une personne. Je suis Laura avant d'être une consommatrice d'opioïdes.

J'ai deux emplois. Ce n’est pas parce que je consomme de la drogue que je suis une mauvaise personne ou que je ne mérite pas d’avoir tout ce que les autres souhaitent, conclut-elle.

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