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La bombe démographique qui nous attend

Une femme âgée agite un éventail.

Il y aura de plus en plus de personnes âgées dans le monde, selon une étude de l'Institute for Health Metrics and Evaluation.

Photo : iStock

Une étude publiée dans le journal The Lancet (Nouvelle fenêtre) le 15 juillet dernier et qui remet en cause la croissance continue de la population mondiale au cours des prochaines décennies est un signal d’alarme à prendre au sérieux, disent les experts.

C’est un tsunami qui est en marche.

Jacques Légaré, professeur émérite au Département de démographie de l’Université de Montréal

Les chercheurs de l'Institute for Health Metrics and Evaluation (IHME), financé par la fondation Bill et Melinda Gates, prévoient un pic de la population mondiale en 2064, avec 9,7 milliards de personnes, avant un déclin à 8,8 milliards en 2100.

Si ces projections s’avéraient, en 2100, près de la moitié des pays auraient moins d’habitants qu’ils n’en ont aujourd’hui et une vingtaine perdraient l'équivalent de la moitié de leur population actuelle.

Le modèle de l’ONU prévoit, lui, une augmentation jusqu’à 10,9 milliards d’humains en 2100.

Selon les prévisions de l’ONU, tous les pays suivront le même modèle pour converger vers un taux de fécondité d’environ 1,75 enfant par femme. Or, le modèle de l’IHME, qui présuppose un meilleur accès à la contraception, prévoit en fait 1,41 comme moyenne globale.

Les résultats de cette étude ne surprennent pas Darrell Bricker, chercheur principal à l'École Munk des affaires internationales de l'Université de Toronto. Dans son livre Planète vide : le choc de la décroissance démographique mondiale (2019), coécrit avec John Ibbitson, il en arrivait à des conclusions semblables.

Quand on regarde les prévisions de l'ONU, il est difficile de les recouper avec ce qui se déroule réellement sur le terrain, affirme-t-il. Pour écrire le livre, nous avons parcouru le monde et interrogé des gens dans plusieurs pays. Il était assez évident que ce que l'ONU décrivait n’était pas ce qui se passait dans ces pays.

L’étude de l'IHME examine comment la mortalité, la fertilité et les migrations vont toucher la population mondiale d'ici 2100 en utilisant des données du Global Burden of Disease 2017.

Les chercheurs révèlent deux tendances : d’un côté, les pays vieillissants où le taux de fécondité descend très bas, et de l’autre, les nations jeunes, majoritairement en Afrique et au Moyen-Orient, où l’explosion démographique se poursuivra.

Catastrophe appréhendée

Une baisse de la population mondiale serait positive pour l’environnement, soulignent les auteurs du rapport, mais elle aurait des conséquences négatives sur plusieurs pays, surtout ceux dont la population chuterait de 50 % ou plus au cours des prochaines décennies.

Les personnes âgées tendent à consommer moins de biens que les plus jeunes, affirment les chercheurs, mais elles utilisent plus de services, notamment les soins de santé.

Dans les pays où la croissance économique est plus lente et où la proportion de la population à la retraite augmente par rapport à celle qui travaille encore, la viabilité budgétaire des programmes nationaux d’assurance maladie et de sécurité sociale sera remise en question.

Extrait de l'étude de l'IHME

La baisse de la population active entravera la croissance économique mondiale et entraînera des changements majeurs sur le plan géopolitique, affirment-ils encore.

La Chine, par exemple, pourrait faire face à une diminution de 48 % de sa population. Il y aurait donc beaucoup de personnes âgées et moins de travailleurs pour cotiser aux fonds de pension.

Le taux de natalité de la Chine a chuté en 2019 à son plus bas niveau depuis la fondation de la République populaire, en 1949.

La situation chinoise est inquiétante, pense M. Bricker.

Les réalités démographiques de la Chine vont vraiment lui faire du mal, pas dans l'immédiat, mais à plus long terme, car elle va devenir un pays beaucoup plus petit et beaucoup plus âgé, qui n'aura pas la richesse nécessaire pour soutenir la population, avance-t-il.

Les Chinois vont avoir du pain sur la planche, car ils essaient d'étendre leur présence dans le monde en même temps qu'ils seront frappés par la nécessité de payer pour une population qui vieillit à un rythme accéléré.

Darrell Bricker, chercheur principal à l'École Munk des affaires internationales de l'Université de Toronto

Le statut de puissance montante de la Chine pourrait alors en prendre un coup. Avec une telle baisse de population, son taux de croissance et son PIB diminueraient, ce qui permettrait aux États-Unis de retrouver leur place dominante vers la fin du siècle, pensent les auteurs de l'étude.

L'Afrique et le monde arabe façonneront notre avenir, tandis que l'influence de l'Europe et de l'Asie reculera. D'ici la fin du siècle, le monde sera multipolaire, puisque l'Inde, le Nigeria, la Chine et les États-Unis seront les puissances dominantes, déclarait dans le communiqué de presse Richard Horton, rédacteur en chef de The Lancet.

La Chine n’est pas la seule à faire face à ce vieillissement accéléré. La plupart des sociétés occidentales sont, elles aussi, aux prises avec le déclin de leurs forces vives.

C’est l’immigration qui permettra à certains pays, comme le Canada, les États-Unis et l’Australie, de se maintenir à flot, affirment les chercheurs.

Chaque année, nous avons l’équivalent d’environ 1 % de notre population qui déménage au Canada en provenance d'autres pays, précise M. Bricker. C'est plus que tout autre pays au monde.

Une immigration bien planifiée est la seule porte de sortie de plusieurs pays vieillissants, estime Jacques Légaré, professeur émérite au Département de démographie de l’Université de Montréal.

Il faut absolument faire face à la question des déplacements de la population, pense-t-il. Cela peut être la solution au problème [du vieillissement], mais il faut être conscient des implications du point de vue culturel.

Une coordination internationale s’impose, affirme M. Légaré, un peu à la manière de ce qui s’est fait pour les changements climatiques. Il déplore que l’initiative du Pacte mondial sur les migrations, parrainé par Louise Arbour, n’ait pas donné les résultats escomptés.

Si la moitié des pays va dans un sens, et l'autre moitié dans un autre sens, on perd notre temps et ce sera une catastrophe. Il faut que tout le monde aille dans la même direction.

Jacques Légaré, professeur émérite au Département de démographie de l’Université de Montréal

Démographie galopante en Afrique

À l’autre extrême, si rien n’est fait, la population de certains pays africains explosera d’ici 2100.

Si le taux de fécondité est en baisse presque partout, en Afrique subsaharienne il est encore supérieur à 2,1 enfants par femme, soit au-dessus du seuil du remplacement des générations.

Dans 183 pays sur les 195 étudiés, ce taux tomberait d'ici 2100 sous les 2,1 enfants par femme. Les seules exceptions sont deux pays d’Asie centrale, quelques îles d’Océanie, Israël, la Somalie, le Soudan du Sud, le Zimbabwe et le Tchad.

Selon les auteurs de l’étude, les clés de cette baisse sont l’éducation des filles et un meilleur accès à la contraception.

Mais il y a un autre facteur, estime Darrel Bricker : l’urbanisation.

Quand vous vivez dans une ferme, c’est rationnel d’avoir beaucoup d’enfants. Quand vous déménagez en ville, cependant, ils ne représentent plus de la main-d’œuvre supplémentaire, mais plutôt des dépenses supplémentaires.

Darrell Bricker, chercheur principal à l'École Munk des affaires internationales de l'Université de Toronto

L'exode rural est flagrant dans une mégapole comme Lagos, au Nigeria, qui croît à vue d’œil, raconte-t-il. Les gens ne veulent tout simplement plus vivre à la campagne et essayer de gagner leur vie avec l’agriculture de subsistance, comme ils le faisaient auparavant. Alors vivre dans un bidonville, même si pour nous ça a l’air terrible, par rapport à ce qu’ils avaient avant, ils trouvent que c’est mieux.

Peut-on inverser la tendance?

Si ces projections sont plutôt inquiétantes, il faut toutefois les prendre avec des pincettes, dit pour sa part le démographe Jacques Légaré.

Le but de cet exercice-là n'est pas de prédire ce qui va arriver, c'est de faire des projections pour faire réfléchir les nations et les grands organismes internationaux.

Jacques Légaré, professeur émérite au Département de démographie de l’Université de Montréal

Un pays comme l’Espagne ne laissera pas sa population chuter de moitié d’ici 2100 sans rien faire, note-t-il. Ce rapport va brasser la cage et inciter les gens à réfléchir ensemble. On peut éviter le tsunami, c’est cela qui est important; personne ne peut souhaiter que ces résultats-là arrivent.

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