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UNIS, du rêve d'enfant au scandale politique

Qu'est-ce que cet organisme au centre du programme de Bourse canadienne pour le bénévolat étudiant?

On voit les deux cofondateurs d'UNIS sur la scène, qui parlent au micro et saluent la foule.

Les frères Craig et Marc Kielburger, lors d'un événement « WE Day », à Toronto, en octobre 2014.

Photo : La Presse canadienne / Hannah Yoon

Moins connu dans le Canada francophone, l’organisme caritatif UNIS (WE Charity en anglais) est très présent dans les écoles nord-américaines, l’aide internationale et la sphère médiatique, et tente de rendre « cool » le fait de faire du bénévolat. Regard sur son parcours : de sa fondation à l'actuelle tempête politique à Ottawa.

Des enfants préoccupés du sort des enfants

Tout commence en 1995 dans une école de la banlieue de Toronto. Craig Kielburger, qui avait 12 ans à l’époque, lit un article au sujet d’un garçon assassiné au Pakistan et victime d’exploitation dans l’industrie des tapis. Le jeune Craig, ému par cette histoire, la raconte en classe et mobilise des amis pour sensibiliser la population au sujet de l’exploitation et du travail forcé des enfants dans le monde.

Il nomme son regroupement Enfants Entraide (Free the Children), entame une tournée des écoles et fait circuler des pétitions. Craig prononce notamment un discours à la Fédération du travail de l’Ontario, où il est chaudement applaudi.

Le jeune Craig ne manque pas d’ambition. Au début de 1996, il se rend en Inde et au Pakistan pour témoigner des conditions de travail des enfants là-bas. Il y rencontre mère Teresa et le premier ministre canadien Jean Chrétien, qui est de passage pour une mission économique. Il parvient ainsi à braquer l’attention des médias sur sa cause.

On voit le jeune Craig, de profil, qui serre la main d'Aline Chrétien. Jean Chrétien se trouve derrière eux.

Le jeune Craig Kielburger rencontre le premier ministre Jean Chrétien et son épouse, Aline Chrétien, à Islamabad, au Pakistan, le 16 janvier 1996.

Photo : La Presse canadienne / TOM HANSON

Très tôt, Craig a l’appui de son grand frère Marc, habile administrateur qui agira dans les coulisses de l’organisation jusqu’à aujourd’hui. Le message d’Enfants Entraide, qui s’adresse essentiellement au jeune public occidental, est que toutes et tous ont la capacité de changer les choses.

Le changement commence en chacun de nous et ne se termine que lorsque tous les enfants sont libres d’être des enfants.

Une citation de :Craig Kielburger, cofondateur d'UNIS

Les mois et les années qui suivent verront une ascension fulgurante de l’équipe des Kielburger : discours devant des responsables du Parti démocrate à Washington, rencontre avec le vice-président Al Gore, entrevues dans les grands médias américains.

Au fil des ans, Enfants Entraide prend forme comme organisme caritatif. Craig publie un livre où il raconte son histoire et invite les jeunes à s’investir socialement. L’organisme multiplie les pétitions et les collectes de fonds pour éradiquer le travail des enfants.

On voit Craig de face, qui parle entouré d'enfants.

Craig Kielburger discute avec de jeunes vendeurs de rue dans un marché de New Delhi, en Inde, le 11 janvier 1996.

Photo : La Presse canadienne / TOM HANSON

La mission se focalise avec le temps sur l’éducation des jeunes. Au début des années 2000, le mouvement compte quelque 100 000 membres dans 35 pays, a fait construire des centaines d’écoles et a acheminé des milliers de tonnes d’aide aux pays en développement.

Parallèlement, les frères Kielburger accumulent les honneurs, dont plusieurs doctorats honorifiques, et sont faits membres de l’Ordre du Canada.

D’Enfants Entraide à UNIS

En 2016, Enfants Entraide se rebaptise UNIS (WE Charity). Présent dans des milliers d’écoles, essentiellement aux États-Unis, au Canada anglophone, mais aussi au Royaume-Uni, l’organisme caritatif offre des programmes d’apprentissage et des conférences qui encouragent le bénévolat et l’implication communautaire. Le tout sert entre autres à défier l’apathie, à favoriser la citoyenneté responsable et [...] mieux préparer les élèves aux études postsecondaires et au marché du travail, peut-on lire sur le site d’UNIS (Nouvelle fenêtre).

L’action internationale d’UNIS est d’envergure. L’organisme parraine une série de villages, en Afrique de l’Est, en Asie et en Amérique latine, y fournit de l’aide au développement en mettant l’accent sur l’éducation et l’autonomie des filles et des femmes. UNIS pratique aussi une formule qualifiée de volontourisme, par laquelle des jeunes paient pour aller faire du bénévolat à l’international dans un milieu encadré.

Mais ce qui contribue beaucoup à sa renommée, ce sont les Journées UNIS (WE Days), de grands rassemblements organisés dans les villes nord-américaines – un tel événement s’est d’ailleurs déroulé à Montréal, en février. Y prennent part des vedettes et des personnalités, des chefs d’entreprises ou des politiciens. Des célébrités comme Oprah Winfrey, le prince Harry et Meghan Markle ou encore David Suzuki et la famille Trudeau appuient fortement l’organisme caritatif.

On voit M. Kielburger de profil, qui salue respectueusement le dalaï-lama.

Le dalaï-lama et Craig Kielburger, lors d'un événement WE Day à Vancouver, en 2009.

Photo : La Presse canadienne / Jonathan Hayward

Lors des Journées UNIS, on peut entendre des discours de motivation entremêlés de prestations musicales, et les jeunes sont invités à s’investir bénévolement et à contribuer financièrement à la cause. L’organisme met aussi en avant l’expression mouvement UNIS, pour insuffler un caractère contagieux et euphorique à l’action bénévole.

Un organisme pas comme les autres

Cet organisme caritatif est tout à fait unique en son genre au pays, assure Susan Phillips, professeure à l'École de politique publique et d'administration de l'Université Carleton, dont les recherches se spécialisent sur les organisations caritatives et la philanthropie. On voit davantage ce genre de choses aux États-Unis, où la culture des célébrités est très forte, mais c’est beaucoup moins le cas au Canada.

Ils tiennent ces gros événements qui attirent des vedettes et des artistes, ce qui attire en retour des commanditaires et des leaders, et consolide ensuite leur position de célébrités et leur procure beaucoup de fonds. C’est un cycle qui se renforce, poursuit-elle.

Un événement de l'organisme UNIS réunissant des centaines de jeunes dans un aréna.

Un événement WE Day (Journée UNIS) qui rassemble des centaines de jeunes.

Photo : Getty Images / Adam Bettcher

Ils tablent sur cette image publique de deux jeunes garçons qui voulaient changer le monde. Ils travaillent avec des jeunes qui veulent eux aussi faire de bonnes actions. Il y a une sorte de sentiment réconfortant autour de tout ça, et ils relaient le bon message, ce qui contribue à leur croissance et à leur aura de célébrité.

[Les frères Kielburger] ont construit une image de marque autour d’eux. Il est donc impossible de séparer les Kielburger de l’organisation caritative en soi.

Une citation de :Susan Phillips, professeure à l'École de politique publique et d'administration de l'Université Carleton

Des chercheurs de l’Université Queen’s (Nouvelle fenêtre) affirment dans leurs travaux que le mouvement UNIS présente les caractéristiques des nouveaux mouvements spirituels : des leaders charismatiques, des assemblées rituelles enivrantes, un fort sentiment d’appartenance, des expériences initiatiques transformatrices et un message incitant à répandre la bonne nouvelle.

Mais l'organisation a été l’objet de critiques, et ce, bien avant la pandémie. Ils étaient sous la loupe, ou en tout cas il y a eu des reportages qui critiquaient la culture organisationnelle et le modèle de développement où on met en avant, en quelque sorte, un "sauveur blanc", en proposant à des enfants occidentaux privilégiés d’aller aider dans les pays en développement en apportant ce qu’ils considèrent comme étant "la solution". Alors, ça a fait l’objet de critiques, mais ça n’avait jamais filtré jusqu’au grand public et dans les médias nationaux, précise Mme Phillips.

Problèmes de gestion et de gouvernance

La structure de l'organisation a aussi été l’objet de questions au cours des derniers jours, dans la foulée des audiences du Comité permanent des finances, à Ottawa.

C’est que l’organisme caritatif enregistré WE Charity, sans but lucratif, a aussi une entité soeur, qui est une entreprise sociale à but lucratif, appelée ME to WE. C’est cette dernière qui paie les personnalités qui viennent prononcer des discours lors des journées UNIS et autres événements et qui gère les voyages de bénévolat à l’étranger. La même entreprise, ME to WE, vend aussi des marchandises dont les profits sont versés en grande partie à l’organisme caritatif WE Charity.

On voit l'intérieur du magasin, avec des articles. On peut lire sur un mur "Me to We".

Le magasin WE Store, à Toronto, en 2016.

Photo : Gilda Furgiuele/WE

Cette façon de faire est très courante dans le milieu caritatif et de la philanthropie, rappelle Mme Phillips.

Ce qui soulève des questions, c’est que l’organisme caritatif achète en retour des biens de l’entreprise, et lui verse donc des sommes d’argent, explique-t-elle, une pratique moins courante. Dans un communiqué, UNIS précise que cette façon de faire n’a rien d’anormal et qu’elle est faite en toute transparence.

Le programme de Bourse canadienne pour le bénévolat étudiant

Dans les premiers mois de la pandémie de COVID-19, le gouvernement Trudeau veut fournir un revenu aux jeunes qui ne trouveraient pas d’emploi d’été à cause de la COVID-19. Le gouvernement souhaite aussi aider les secteurs caritatif et des OBNL, privés de leurs employés et bénévoles à cause du confinement, et les communautés durement éprouvées par la pandémie.

Le fédéral décide d’octroyer sans appel d’offres à UNIS la gestion d’un programme appelé Bourse pour le bénévolat étudiant. Le principe était de distribuer des bourses allant de 1000 $ à 5000 $ aux étudiants en fonction des heures passées à faire du bénévolat. UNIS devait notamment aider à jumeler des jeunes à des organismes.

Au printemps, avant la pandémie, UNIS avait fait une proposition non sollicitée au gouvernement pour organiser un programme d’encouragement à l’entrepreneuriat social. Certains observateurs y voient un lien avec l’octroi quelques semaines plus tard à UNIS de la gestion du programme de Bourse canadienne pour le bénévolat étudiant.

Le gouvernement Trudeau s’en est défendu. Le premier ministre a répété qu’UNIS était le seul organisme capable d’administrer un programme d’une telle ampleur, avec un budget de plus de 900 millions de dollars – ce contrat aurait rapporté jusqu’à 43,5 millions de dollars à UNIS.

L'Alliance de la fonction publique du Canada a fait valoir de son côté que la fonction publique aurait été apte à gérer un tel programme.

Les finances d’UNIS soulèvent des questions

UNIS gère aussi un parc immobilier à Toronto valant des dizaines de millions de dollars. Ce sont des actifs qui lui permettent de contracter des prêts essentiels à ses activités, une pratique courante pour nombre d’institutions et d’organismes. Or, il appert qu’UNIS est aussi particulièrement endetté, ce qui aurait dû, selon des observateurs, être un signal d’avertissement pour le gouvernement lorsqu’il a décidé d’octroyer le contrat sans appel d’offres pour la gestion du programme de bourses. D’autant plus que plusieurs démissions avaient été constatées récemment au sein du conseil d’administration de l’organisme. Rappelons que le gouvernement fédéral et UNIS ont mis fin à ce contrat, au début de juillet, et que la gestion du programme de bourses a été rapatriée au sein de l’appareil gouvernemental.

Toujours par communiqué, UNIS s’est défendu d’être à un niveau d’endettement inquiétant. L’organisme a aussi annoncé, dans une optique de transparence, vouloir revoir ses activités et sa structure trop complexe.

Un programme impossible à mettre en oeuvre?

Selon la professeure Susan Phillips, la Bourse canadienne pour le bénévolat étudiant était un programme trop complexe et ambitieux, aux objectifs multiples, qui n’aurait pu être mis en oeuvre et administré dans un si court laps de temps ni par la fonction publique ni par aucun organisme au pays.

L’intention première du programme était bonne. Ils voulaient donner de l’argent aux étudiants, tout en leur offrant une expérience enrichissante. Ils voulaient aider le secteur des OBNL, et étendre ça à tout le pays, en incluant les organisations, petites et grandes, et les communautés, petites et grandes, dit-elle.

Selon Mme Phillips, cela reflète une profonde méconnaissance du secteur caritatif de la part du gouvernement, et de la façon dont il aurait pu absorber ce flot de bénévoles en pleine crise sanitaire, avec peu de moyens.

Les libéraux dans la tourmente

Par ailleurs, une grande part du scandale à Ottawa concerne les liens personnels et familiaux que le premier ministre Trudeau et le ministre des Finances Bill Morneau ont entretenus avec UNIS au fil des ans.

Quatre personnes sur scène lors d'un événement public.

Les cofondateurs d'UNIS, Craig et Marc Kielburger, présentent Justin Trudeau et Sophie Grégoire au public, lors d'un événement organisé en 2015.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Justin Trudeau a pris part à plusieurs événements d’UNIS, mais n’a jamais été rémunéré. Sa mère, Margaret, et son frère, Alexandre, ont aussi participé à de nombreux événements et ont quant à eux été rémunérés. Son épouse, Sophie, oeuvre pour sa part comme ambassadrice et anime un balado de l’organisme.

Pour ce qui est de Bill Morneau, sa fille Claire a donné des conférences non rémunérées à UNIS et sa fille Grace a travaillé pour l’organisme. M. Morneau a aussi admis avoir été payé pour des voyages, mais a remboursé les frais.

La proche conseillère de Justin Trudeau, Katie Telford, a elle aussi des liens avec UNIS. Elle aurait aidé l’organisme à amasser des fonds avant que les libéraux ne forment le gouvernement.

M. Trudeau et Mme Telford doivent d’ailleurs témoigner prochainement devant le Comité des finances au sujet d’UNIS.

Le commissaire à l’éthique, Mario Dion, a ouvert des enquêtes sur le premier ministre et le ministre des Finances dans cette affaire, afin de déterminer s'ils ont violé la Loi sur les conflits d'intérêts.

De son côté, l'organisme de bienfaisance indique qu'il reviendra à ses racines en donnant la priorité au travail de développement international axé sur les enfants et leurs familles, tout en simplifiant sa structure et en se concentrant sur des activités en ligne.

Les frères Kielburger donneront quant à eux leur version des faits au Comité des finances le 28 juillet (Nouvelle fenêtre).

Beaucoup de choses ont été dites et écrites à propos d'UNIS ces dernières semaines. Nous avons hâte de pouvoir parler directement aux Canadiens et de rectifier les faits.

Une citation de :Craig Kielburger, dans un communiqué d'UNIS

Avec les informations de CBC et du Toronto Star

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