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Allégations d’inconduite contre un professeur de théâtre de l’Université de Moncton

Harcèlement, sexisme et misogynie : d'anciennes étudiantes de l’Université de Moncton en art dramatique dénoncent les comportements du professeur Andréi Zaharia. Elles demandent à l’Université d’agir et de faire en sorte que ces actions alléguées ne se produisent plus jamais.

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Andréi Zaharia dans une salle de maquillage, dans les coulisses d'un théâtre.

Le nom d’Andréi Zaharia est apparu dans les récentes dénonciations sur Instagram.

Photo : Radio-Canada

Wildinette Paul

Brigitte Gallant commence sa formation en art dramatique à l’Université de Moncton en 2010. Lorsqu’elle a eu Andréi Zaharia comme professeur, elle s’est vite rendu compte qu’elle était l’une de ses préférées. « Pas pour mon talent, précise-t-elle rapidement. J’étais un corps et une face pour lui. Il ne m’a jamais donné de commentaires constructifs sur mes performances. C’était toujours des commentaires sur mon physique. »

Selon Brigitte Gallant, le professeur, qui était aussi directeur du département à l’époque, avait un comportement inacceptable envers les étudiantes.

Brigitte Gallant est assise sur un banc sur le campus à l'Université.

Brigitte Gallant a débuté sa formation en art dramatique à l’Université de Moncton en 2010.

Photo : Radio-Canada / Wildinette Paul

Son approche sexualisait les femmes.

Pour une femme, ce qui était vraiment frustrant, c’est que chaque motivation était toujours de nature sexuelle. Il n’y avait pas d’autre aspect à la personnalité d’une femme que d’être un objet sexuel.

Brigitte Gallant, ancienne étudiante en art dramatique à l'Université de Moncton

Si je devais me frotter les seins dans une scène, je n’avais jamais de justification. Ou me pencher devant lui, ce n’était pas justifié. Si on demandait une justification, poursuit Brigitte Gallant, au lieu de nous expliquer pourquoi on devait le faire, on se faisait un peu réprimander.

Je n’étais pas confortable dans son cours.

Brigitte Gallant dit avoir été victime de harcèlement sexuel de la part de son professeur.

Pendant ses études, Andréi Zaharia faisait des commentaires sur son apparence physique. Si je n’arrivais pas maquillée, il le pointait devant tous mes collègues, s’indigne Brigitte Gallant. Pour éviter d’être la cible du professeur, elle s’assurait d’avoir du maquillage dans son sac à dos et appliquait du cache-cernes avant d’entrer en classe. Juste pour ne pas me faire harceler par mon professeur. Je n’étais pas à l’aise dans son cours, pas une seule fois.

Brigitte Gallant indique qu'après un gain de poids, le professeur lui a dit d'en perdre à trois reprises. C’est comme un droit de passage qui est complètement injuste [...] Il est misogyne et sexiste. Ce n’est pas vrai qu’il faut qu’on passe à travers cela. C’est complètement ridicule et inacceptable.

À la fin de sa formation universitaire, Brigitte Gallant finit par déposer une plainte anonyme à l’Université au sujet d’Andréi Zaharia.

Comportements malsains

Caroline Bélisle, une étudiante de la cohorte 2010-2014, affirme avoir été témoin de comportements sexistes à répétition.

On demandait aux étudiants de perdre beaucoup de poids, de se maquiller constamment, de s’habiller autrement. Ça arrivait beaucoup. Je trouvais que c’étaient des comportements très malsains.

Caroline Bélisle, ancienne étudiante en art dramatique à l'Université de Moncton

Selon Caroline Bélisle, dans la majorité des cours d’interprétation enseignés par le professeur, peu importe le registre, les personnages féminins étaient ramenés à leur sexualité et toujours présentés comme voulant se faire désirer. J’ai toujours senti que c’était malsain et toxique comme environnement de travail, parce que je n’ai jamais senti qu’il cherchait à faire surgir une énergie pour trouver le personnage. Mais plutôt qu’il s’était fait une image sexy d’un personnage en tête et qu’il insistait pour qu’on le reproduise pour lui. J’avais l’impression d’être sa marionnette sur scène.

La manière dont le professeur présentait les personnages féminins était tout aussi inadéquate. Ils n’ont pas de cervelles. C’est toujours des espèces de crétines. Monstrueusement crétines, dit Caroline Bélisle.

C’est un misogyne

Stacy Arseneault, une étudiante de 2012 à 2017, a fait un signalement à l’Université au sujet des comportements du professeur après son baccalauréat.

Stacy Arseneault assise sur un banc à l'extérieur.

Stacy Arseneault a été une étudiante en art dramatique à l'Université de Moncton de 2012 à 2017.

Photo : Radio-Canada / Wildinette Paul

Très vite, j’ai compris qu’il y avait quelque chose qui ne fonctionnait pas, qui était wrong. Je le voyais agir avec les autres femmes, soutient Stacy Arseneault.

Elle affirme que le professeur sexualisait tout. Cette façon de faire, elle l’a constatée lors de l'interprétation d’une fable. Avec ma fable, c’étaient des choses comme : ''Ah bien tu veux aller le baiser, tu veux aller te dévergonder.'' [...] Est-ce vraiment ça la fable? C’est malaisant.

La femme dit aussi qu’elle a dû se mettre en serviette dans une pièce. ll m’a fait mettre en serviette. Mais ce n’est jamais écrit dans le texte. Pourquoi?

Andréi Zaharia lui aurait également dit devant tous ses collègues qu’elle avait grossi alors qu’elle prenait des médicaments. Un épisode dégradant qui a eu des conséquences sur sa santé mentale, souligne-t-elle.

Durant son baccalauréat, elle a pris une session sabbatique pour éviter de devoir travailler avec le professeur.

Combien de femmes qu’on a perdues, combien de comédiennes, combien d’actrices qu’on a perdues, au prix d’un misogyne. Puis je pèse mes mots. Mais c’est ça que c’est. C’est un misogyne.

Stacy Arseneault, ancienne étudiante en art dramatique à l'Université de Moncton

En tant que femme, avance Stacy Arseneault, tu ne finis pas ton bac en art dramatique à l’Université de Moncton en un seul morceau. C’est toxique. C’est toxique pour mon milieu.

Une mise en garde

À son arrivée au Nouveau-Brunswick, l’ancienne étudiante de 2009 à 2013, Isabelle Bartkowiak, indique avoir reçu une mise en garde au sujet du professeur Zaharia d’étudiants ayant passé au département d’art dramatique avant elle. On avait déjà commencé à me peindre un peu l’image qu’allait être ce directeur de département, comme un monsieur assez imposant qui aimait bien les demoiselles et que ça allait être très sexuel beaucoup de ses pièces.

Il y a eu des moments de malaise en classe, à son avis. Elle y a noté la constante présence de la sexualité. La sexualité au théâtre est incluse, poursuit Isabelle Bartkowiak. Mais le fait qu’on se questionne. Le fait que c’est tellement tout le temps au centre de tout ce qu’il fait, tu finis par ne plus faire confiance. Est-ce que c’est nécessaire ou est-ce que c’est gratuit? Tu n’es pas capable de t’empêcher d’avoir cette question-là tout au long qu’il te dirige. C’est là qu’on sait qu’il y a quelque chose qui cloche.

Il faisait des commentaires déplacés auprès des filles. Il commentait leur apparence physique. Il leur disait de perdre du poids, se souvient l’ancienne étudiante. Mais ce n’était pas en lien avec les personnages. Ça m’est déjà arrivé d’être en classe, poursuit-elle, de voir une actrice qui devait se mettre à genoux pour une scène. Il lui avait fait le commentaire genre, j’aime te voir à genoux devant moi.

Un comportement qui date

Déjà en 1997, lors de son passage en art dramatique, Emma Haché réalise qu’Andréi Zaharia fait une forte utilisation des pulsions sexuelles pour diriger les étudiants, peu importe si le propos de la pièce s’y prête ou non. C’est assez particulier, quand on a 17 ans et qu’on se fait dire : ''Dis cette réplique en sentant le bout de tes seins te brûler''.

C’est un exemple parmi d’autres, se souvient Emma Haché. À d’autres, c’était autre chose. Moi je n’ai que celui-là qui m’est resté et qui a continué de me retentir en tête longtemps, parce que c’est censé ressembler à quoi?

Portrait d'Emma Haché.

Emma Haché est une auteure et metteuse en scène acadienne.

Photo : Facebook / Emma Haché

Emma Haché a aussi été surprise plusieurs années plus tard lorsqu’elle a assisté à une répétition de finissants en art dramatique. Elle dit avoir vu une étudiante nue sur scène. J’étais très choquée que dans un contexte d’apprentissage, on exige d’une comédienne qu’elle se mette nue. Et pour moi, ça n'a vraiment, vraiment pas sa place.

Demander à une personne de perdre du poids comme ce qu’elle a entendu au cours des derniers jours dans la vague de dénonciations est de l’ordre de la manipulation et de l’abus de pouvoir, croit Emma Haché.

Dénonciations sur Instagram

Le nom d’Andréi Zaharia est apparu dans les récentes dénonciations sur Instagram.

L’auteure et éditrice Marie Cadieux a tenu à témoigner son appui aux personnes qui ont dénoncé le professeur sur les réseaux sociaux. Elle dit avoir été victime d’un abus de la part d’Andréi Zaharia lors d’un dîner il y a de nombreuses années de cela. Sous la table il m’a passé la main à plusieurs reprises sur les jambes de manière très caressante.

Marie Cadieux devant une maison à l'extérieur.

Marie Cadieux est auteure et éditrice.

Photo : Radio-Canada / Wildinette Paul

Marie Cadieux n’a jamais été une étudiante d’Andréi Zaharia.

Toutefois, elle dit ne pas avoir été surprise de ces dénonciations. Quand j’ai vu ce qui s’écrivait, j’ai dit : ''Ah, enfin quelqu’un dit quelque chose.''

Quand on entend ce qu’on entend, poursuit-elle, et qu’on lit ce qu’on lit, comment se fait-il qu’il ait si longtemps sévi à la fois comme professeur, mais aussi comme metteur en scène? Parce que c’est bien le talent, mais si on règne avec une attitude sexiste, abusive auprès des comédiennes, ce n’est pas acceptable.

Pas de commentaires de l’Université

L’Université de Moncton a décliné notre demande d’entrevue pour le moment. Dans une note écrite, l’établissement mentionne s’en tenir au processus mis en place qui tient compte de la confidentialité de toutes les personnes impliquées.

Andréi Zaharia en entrevue dans un couloir.

Andréi Zaharia est professeur au département d'art dramatique à l'Université de Moncton.

Photo : Radio-Canada

Radio-Canada n’a pas été en mesure de savoir combien de plaintes ou de signalements auraient été faits au sujet d’Andréi Zaharia depuis qu’il est en poste à l’Université de Moncton. Il a aussi été impossible de déterminer quelles sont les actions qui auraient été prises par l’Université.

Par ailleurs, le 13 juillet, dans la foulée des dénonciations sur les réseaux sociaux, l’Université de Moncton indiquait avoir pris connaissance d’allégations d’inconduite à l’égard d’un membre de son personnel enseignant. L’institution ajoutait faire les suivis nécessaires.

L’Université soulignait avoir adopté en 2017 une politique sur la violence à caractère sexuel (Nouvelle fenêtre). Elle prévoit des mécanismes pour les personnes de la communauté universitaire qui se disent victimes de toutes formes de harcèlement ou d’agression.

Le nom d'Andréi Zaharia figure dans le bottin des professeurs du département d'art dramatique de l'Université de Moncton. Radio-Canada a tenté de joindre M. Zaharia pour obtenir ses commentaires aux allégations portées contre lui, mais ce dernier n’a pas répondu à nos demandes d’entrevue.

L’Association des bibliothécaires, professeures et des professeurs de l’Université de Moncton (ABPPUM) a réagi jeudi par voie de communiqué. Le président de l’ABPPUM, Mathieu Lang, indique que les médias sociaux ont certainement un rôle d’influence pour éduquer la population afin de prévenir et éradiquer la violence à caractère sexuel.

Mathieu Lang.

Mathieu Lang est l'actuel président de l'Association des bibliothécaires, professeures et des professeurs de l’Université de Moncton (archives).

Photo : Radio-Canada

M. Lang rappelle aussi que les dénonciations anonymes sur les réseaux sociaux ne peuvent pas se substituer aux mécanismes en place pour intervenir de manière juste et appropriée dans ces situations.

Un communiqué de presse.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L’Association des bibliothécaires, professeures et des professeurs de l’Université de Moncton a réagi jeudi par voie de communiqué.

Photo :  Capture d’écran

Demande d’actions à l’Université

Les femmes veulent des changements au département d’art dramatique de l'Université de Moncton.

Ce que je questionne, c’est quelles sortes de mesures qu’on a mises en place pour protéger ces étudiantes-là, ajoute Emma Haché. On parle de décennies. De toute évidence, il a agi dans un climat où il se sentait protégé.

Selon Isabelle Bartkowiak, la situation ne doit pas être prise à la légère.

Ça semble anodin, ça semble n’être comme rien de gros, mais quand tu calcules le nombre d’années, le nombre de filles qui ont fait des plaintes. Après ça, sortir de l’école et avoir vu des filles quitter le département parce qu’elles ne voulaient plus travailler avec lui, abandonner leur carrière pour ne plus vouloir côtoyer cette personne-là. C’est là que tu te dis : ''Attends une minute, c’est un monstre.''

Les anciennes étudiantes demandent un examen de conscience de la part de l’Université de Moncton afin de mieux protéger les prochaines générations.

C’est horrible ce qu’il a fait. On pensait qu’il fallait qu’on s’habitue à vivre cela et que ça n’allait jamais changer. Cet homme-là mérite d’être congédié, ça fait des années, croit Brigitte Gallant.

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