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La culture du bannissement, à la fois source de changement et de polarisation

J. K. Rowling et Lana Del Rey sont habillées en vert

L'écrivaine britannique J. K. Rowling et la chanteuse américaine Lana Del Rey

Photo : Facebook/J. K. Rowling et Jason Merritt/Getty Images

Radio-Canada

Artistes, grandes marques et personnalités politiques, mais aussi monsieur et madame Tout-le-monde : plus personne n'est à l'abri de la culture du bannissement et du boycottage, ou cancel culture en anglais. Cette tendance à dénoncer les errements de certaines personnes et à leur demander des comptes prend de l’ampleur, au point que des voix dénoncent les excès de cette culture et sa contribution à la polarisation politique.

Si une personne fait déclaration polémique, a écrit un tweet ambigu il y a 10 ans ou publie une vidéo compromettante, des gens s’emparent des réseaux sociaux pour, en anglais, cancel – « supprimer » – cet individu. Plus concrètement, il s’agit de ternir son image et de perturber son activité, jusqu'à ce que la personne rende les armes, s'excuse et essaie de réparer sa faute.

J. K. Rowling et Lana Del Rey touchées

L'écrivaine J. K. Rowling (vivement critiquée pour des propos jugés transphobes), le youtubeur vedette Shane Dawson (auteur de vieilles vidéos au contenu raciste) et la chanteuse Lana Del Rey (qui a publié sur Instagram un message critique envers des artistes noires) ont récemment fait partie de cette vague.

Des marques sont aussi concernées, comme celle du riz Uncle Ben's – à l’imagerie jugée raciste –, et le géant agroalimentaire Goya a été attaqué après le soutien de son directeur général au président des États-Unis, Donald Trump.

L'activisme sur Twitter, c'est facile : en une poignée de secondes, on peut attaquer quelqu'un ou faire circuler une pétition pour que cette personne soit licenciée ou mise à l'index, souligne Richard Ford, professeur de droit à l'Université de Stanford.

Cet universitaire fait partie des plus de 150 personnalités du monde des arts et des sciences – dont J. K. Rowling et Margaret Atwood – qui ont signé une lettre publiée au début du mois de juillet sur le site du magazine Harper's et sur celui du journal Le Monde. Les signataires s'y inquiètent des dérives de ce mouvement.

L'intellectuel reconnaît néanmoins qu'une partie de l'activisme sur les réseaux sociaux est constructive et légitime.

Un nouveau pouvoir

Un grand nombre de gens voient dans la culture du bannissement l'émergence d'un nouveau pouvoir, désormais à la disposition du plus grand nombre, alors qu'il était jusqu'ici l'exclusivité d'une poignée.

L'époque où les gens qui sont traités injustement ne pouvaient pas répondre aux opinions rétrogrades et toxiques est terminée, se félicite Lisa Nakamura. Cette professeure à l’Institut d’études numériques de l'Université du Michigan a étudié la culture du bannissement.

Si une personnalité veut écarter les transgenres, il n'y a pas de raison qu'elle ne soit pas écartée en retour.

Une citation de :Lisa Nakamura, professeure à l'Université du Michigan

Comme d'autres, la professeure voit aussi dans ce mouvement – qui avait connu sa première heure de gloire avec le mouvement #MoiAussi en 2017 – un spectre beaucoup plus large, incluant désormais les manifestations ordinaires de comportements discriminants.

Elle cite l'exemple d'Amy Cooper, filmée à Central Park, dans la ville de New York, en train de réclamer à la police d'arrêter un homme noir sans raison valable.

La cancel culture, c'est ce qui se passe quand les victimes de racisme et de sexisme ne taisent plus l'identité des personnes qui les ont agressées, explique Lisa Nakamura.

Des risques de dérives

Or, pour Keith Hampton, professeur de médias et informations à l'Université d'État du Michigan, si les réseaux sociaux peuvent être vecteurs de changement et de progrès, la culture du bannissement peut déraper.

S'il s'agit d'essayer de détruire les gens, dit-il, alors cela crée d'autres problèmes.

Les personnes qui ont publié la lettre ouverte sur les sites de Harper's et du Monde avertissent d'une radicalisation du mouvement ne laissant plus de place à la discussion.

Les réseaux sociaux incitent aux provocations et à la colère, tout en étant quasiment dénués de nuances, affirme Richard Ford.

Celui-ci s'alarme du fait que la culture du bannissement s'exprime désormais régulièrement au-delà des réseaux sociaux, dans le monde universitaire ou du travail en général.

Parfois, le but est seulement la satisfaction de faire tomber quelqu'un.

Une citation de :Keith Hampton, professeur à l'Université d'État du Michigan

Une culture source de divisions?

En outre, la honte et la mise à l'index d’une personne ne changent pas des opinions, ajoute Keith Hampton, pour qui cet aspect du mouvement va probablement augmenter la polarisation de la société américaine.

Selon lui, cette polarisation est alimentée par des forces qui ont intérêt à semer la division et à enflammer le climat social.

Donald Trump et ses partisans et partisanes dénoncent ainsi ce concept depuis plusieurs semaines en l'utilisant pour diaboliser le mouvement né après la mort de l'Afro-Américain George Floyd. Ces gens accusent les personnes qui manifestent de menacer les fondements de la société américaine en pratiquant la culture du bannissement à outrance et en faisant notamment tomber les statues de personnalités liées à l'esclavage et aux persécutions des minorités.

C'est pourtant le président américain lui-même, rappelle Richard Ford, qui a favorisé cette culture ces dernières années en s'en prenant plus particulièrement – sur Twitter, entre autres – à des individus ou à des groupes qu'il voulait discréditer.

Le phénomène peut être problématique quand il divise un mouvement social ou qu'il s'en prend aux mauvaises personnes, estime Lisa Nakamura, mais il a déjà été un outil important du changement.

Le mouvement Black Lives Matter aurait été très différent sans les exemples de racisme ordinaire dans les [magasins] Walmart, sur les pistes de jogging ou dans d'autres endroits publics.

Avec les informations de Agence France-Presse

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