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La descente aux enfers du Liban racontée par des Libanais

Deux femmes dans une foule sont habillées du drapeau du Liban.

La situation est si critique que des citoyens ont décidé de quitter le Liban.

Photo : Getty Images / Patrick Baz

Le Liban est plongé dans une crise économique, politique et sociale sans précédent. Cette dérive a fait chuter le pouvoir d'achat des Libanais de manière vertigineuse, si bien que la pauvreté et l'insécurité alimentaire menacent une partie de la population. Le climat d'incertitude est tel que de nombreux Libano-Canadiens, découragés et angoissés par la situation, ont décidé de revenir au Canada.

Le chef Farid Chehab possède une entreprise de traiteur près de la capitale libanaise. Il voyait depuis plusieurs mois une crise se profiler à l'horizon, mais jamais il n'aurait pensé que la situation s'aggraverait à ce point.

Dans la rue, dans les restaurants, à l'épicerie, le seul sujet de discussion, ce qui nous obsède tous, c'est l'escalade des prix. Au quotidien, c'est vraiment pénible. Le prix des produits de première nécessité, comme le lait, le beurre, est ahurissant. J'ai récemment acheté du riz à un prix qui équivaut à environ 15 $ le kilo sachant qu'il valait, il y a un an, 10 fois moins!

Farid Chehab, chef et entrepreneur

Cette inflation menace son entreprise, ajoute l'entrepreneur. Le comportement du consommateur a beaucoup changé. Il est beaucoup plus inquiet par rapport à ce qu'il va devoir payer.

Un chef cuisinier lançant de la farine dans les airs en souriant.

Farid Chehab, chef cuisinier et entrepreneur

Photo : Patrick Sawaya

Il s'inquiète constamment en envoyant des devis pour ses commandes, puisqu'il est possible que les prix changent au dernier moment et fassent en sorte que l'opération se fasse à perte.

On a tous le sentiment d'être complètement asphyxiés. On ne sait pas trop où on va se diriger, on ne sait pas trop quelle sera la clef qui pourra dénouer cette crise-là. Finalement, au quotidien, c'est extrêmement lourd pour nous.

Farid Chehab, chef et entrepreneur

Farid Chehab ajoute que de l'aveu même de ceux qui ont vécu la guerre civile libanaise entre 1975 et 1990, ce conflit n'avait jamais entraîné une telle instabilité financière et alimentaire.

Aux sources d'une dérive sans précédent

Les choses ont commencé à tourner au vinaigre au Liban à l'automne 2019. L'économie montrait des premiers signes de faiblesse quand un soulèvement populaire contre la gouvernance en place a surgi en octobre.

Le confinement imposé par la pandémie de COVID-19 a essoufflé ce mouvement, mais il a accéléré la dérive du pays, explique Karim El Mufti, professeur de science politique à l'Université La Sagesse à Beyrouth.

2020 sera l'année du coronavirus pour la plupart des pays du monde, mais pour le Liban, ça sera celle de la chute d'un système politique basé sur le confessionnalisme, le clientélisme et la corruption. Ce système à bout de souffle a fait faillite et généré une des plus grosses crises économique, financière et sociale de l'histoire du pays, affirme-t-il.

Le pays croule maintenant sous une des dettes les plus imposantes du monde. La dégringolade de la livre libanaise, qui a perdu presque 80 % de sa valeur face au dollar américain depuis le début de l'année, a eu des conséquences majeures sur le pouvoir d'achat des Libanais.

Cette hyperinflation provoque un effet domino destructeur, indique le professeur El Mufti. Cette crise économique a conduit à un taux de chômage qui a explosé [...] Des milliers de petites entreprises sont en train de fermer, des gens sont mis à la rue, les économies ont fondu comme neige au soleil.

Même les systèmes de santé et d'éducation sont menacés. Des centaines d'employés de l'hôpital et de l'Université américaine de Beyrouth, le plus important employeur privé de la région, ont été licenciés. Sans parler de l'implosion du secteur énergétique du pays qui, faute d'un approvisionnement fiable et stable en carburant, entraîne des pannes d'électricité répétées et prolongées dans certaines régions du pays.

C'est toute la chaîne de l'économie qui s'est rouillée et qui ne fonctionne plus normalement. Le Liban est en chute libre sur tous les plans et, malheureusement, du point de vue des acteurs politiques et monétaires, rien n'est fait pour freiner cette chute.

Karim El Mufti, chercheur et professeur de science politique

Le Fonds monétaire international a bien été appelé à la rescousse, mais tardivement, en mai. Et les négociations en vue d'un accord piétinent, entravées par l'oligarchie politico-financière du pays.

Le professeur El Mufti ajoute que la crise est accentuée par le fait que le Liban est une sorte de caisse de résonance des tensions géopolitiques. Le pays ne peut plus compter sur ses alliés financiers traditionnels, comme les pays du Golfe, parce que les États-Unis les dissuadent contre toute aide financière au Liban et font ainsi pression sur le Hezbollah, soutenu par l'Iran qui est l'ennemi de Washington.

Exode en vue

La situation est si critique que certains ont décidé de quitter le Liban. C'est le cas de Leyla Nahas, qui avait quitté le Canada il y a une quinzaine d'années pour son pays d'origine, souhaitant se rapprocher de ses racines. Il y a une semaine à peine, elle a débarqué à Montréal avec sa petite famille. La Libano-Canadienne avait besoin d'une pause, après une année éreintante.

Je me suis retrouvée cette dernière année comme tous les Libanais avec un quotidien très difficile. J'étais dans la rue tous les jours du soulèvement d'octobre. J'ai cru à un changement pour le pays. Mais j'ai vite réalisé que ce changement était beaucoup plus compliqué qu'on le pensait, dit-elle.

Une femme assise sur un sofa, travaillant à l'ordinateur.

Leyla Nahas fait sa quarantaine à Montréal. Elle en profite pour se reposer après une année mouvementée et stressante et réfléchir à son avenir.

Photo : Courtoisie de Leyla Nahas

Comme pour Farid Chehab, le quotidien des derniers mois a été angoissant et insécurisant pour celle qui était jusqu'à récemment animatrice de radio.

C'est absolument une option pour moi de rester ici, au Canada. J'ai besoin d'un temps de réflexion par rapport à mon avenir. La situation aujourd'hui devient intenable au Liban. On a le sentiment d'être pris en otage, sans électricité, sans accès à nos économies, avec pénurie de produits essentiels et, surtout, aucune confiance en nos dirigeants.

Leyla Nahas, Libano-Canadienne

Elle trouve extrêmement triste de voir ce pays qu'elle aime tant partir à la dérive, et laisser derrière elle ceux qui n'ont pas l'occasion de quitter les lieux, faute de moyens ou d'une deuxième nationalité.

Mobilisation de la diaspora libanaise

Lamia Charlebois est très engagée auprès de la diaspora libanaise au Québec. Elle confirme que Leyla n'est pas la seule qui pense à quitter le Liban.

Une femme souriant à la caméra.

Lamia Charlebois s'implique auprès de la communauté libano-canadienne de Montréal depuis de nombreuses années.

Photo : Gaëlle Vuillaume

Je sens une nouvelle vague d'immigration s'en venir [...] Le ton a changé. C'est un sentiment de désespoir et d'urgence. C'est un exil. Ce sont des gens qui veulent tout quitter, tout lâcher, parce qu'il n'y a plus rien, plus d'espoir, plus d'argent, plus de possibilités, plus d'avenir. Il y a définitivement plus de gens qui sont en train de venir ou revenir à Montréal.

Lamia Charlebois, conférencière, auteure et journaliste

Elle gère le groupe Facebook Libanais de Montréal - Sirop d'arabe qui compte plus de 4000 membres et qui forme un réseau d'entraide pour les membres de la communauté libanaise qui s'installe au Canada. Elle est très fière de la mobilisation récente.

La diaspora ici est en train d'aider les Libanais qui arrivent [...] S'ils cherchent un travail, un appartement, une école, la communauté va répondre et essayer d'aider. Je trouve ça magnifique, cette entraide, dit-elle.

Leyla Nahas, elle, continue à réfléchir à la suite des choses et pense qu'elle pourrait être plus utile ici pour aider ses compatriotes restés au Liban.

Aujourd'hui, c'est vraiment une question de survie. Les Libanais ont faim, ils ont besoin de produits de première nécessité, les gens perdent leur emploi et on se doit d'aider, on ne peut pas demeurer indifférents. Et je pense qu'à partir de l'étranger, on peut faire une différence, affirme-t-elle.

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