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Climat toxique, harcèlement et violence verbale à Rideau Hall

Des témoignages dressent un portrait dévastateur des relations entre la gouverneure générale et son personnel. Le bureau de Julie Payette nie ces allégations.

Julie Payette est la 29e personne à occuper le poste de gouverneur général du Canada. Elle dirige son bureau d'une main de fer, se plaignent de nombreux employés actuels et ex-employés.

Julie Payette est la 29e personne à occuper le poste de gouverneur général du Canada. Elle dirige son bureau d'une main de fer, se plaignent de nombreux employés actuels et ex-employés.

Photo : Reuters / PATRICK DOYLE

Radio-Canada

La gouverneure générale Julie Payette a créé un environnement toxique et une culture de la peur à Rideau Hall en harcelant verbalement les employés, au point de les faire pleurer ou de carrément les faire démissionner, selon ce qu'ont confié des sources à CBC News.

Un texte d'Ashley Burke et de Kristen Everson

Rien que pendant la pandémie, quatre membres de l'équipe des communications ont quitté leur emploi. Une cinquième personne part cette semaine et deux autres sont déjà parties en congé de maladie. C'est la deuxième vague de personnel à quitter discrètement le petit bureau en raison d'une culture malsaine, ont confirmé de nombreuses sources.

CBC News s'est entretenue avec une douzaine de personnes ayant une connaissance directe du climat de travail pendant le mandat de Mme Payette. Ces gens ont accepté de se confier sous le couvert de l'anonymat. Ils craignent de perdre leur emploi puisque, dans de nombreux cas, ils travaillent toujours dans la fonction publique. Un certain nombre d'entre eux sont d'anciens employés.

Ces sources peignent sensiblement le même portrait : Julie Payette crie, rabaisse et humilie publiquement les employés de Rideau Hall. Mme Payette est accusée de piquer des colères et de critiquer les employés en leur disant que leur travail n'est pas à la hauteur.

Une source raconte qu’en une seule journée, une dizaine de personnes ont été vues quitter son bureau les larmes aux yeux au terme d’un face-à-face. La gouverneure générale a aussi jeté de la paperasse et a lancé à un employé que son travail était un tas de merde, selon plusieurs sources.

Elle crie et humilie le personnel devant les autres. C'est de la violence verbale. Dans aucun endroit il n’est acceptable de traiter les gens de cette façon.

Une ex-employée de Rideau Hall

Une source au sein du gouvernement qualifie le bureau de « maison des horreurs ».

Assunta Di Lorenzo accueille le premier ministre Justin Trudeau et sa femme Sophie Grégoire Trudeau à Rideau Hall, le 11 septembre 2019.

Assunta Di Lorenzo accueille le premier ministre Justin Trudeau et sa femme Sophie Grégoire Trudeau à Rideau Hall, le 11 septembre 2019.

Photo : La Presse canadienne / Justin Tang

Une secrétaire qui en mène large

La secrétaire et amie de longue date de Julie Payette, Assunta Di Lorenzo, est également accusée d'intimider les employés, notamment en traitant au moins une personne de grosse et de paresseuse. Ensemble, les deux amies ont créé une culture de la peur qui vient d’en haut. Donc, aucun recours en vue pour les employés, avancent de nombreuses sources.

Justin Trudeau a fait prêter serment à la très accomplie Julie Payette en tant que gouverneure générale en octobre 2017. Elle est à peine à mi-chemin de son mandat, qui prendra fin en octobre 2022, s’il n'est pas prolongé. Née à Montréal en 1963, la dame est une pionnière : ancienne astronaute, elle a fait deux séjours dans l'espace, en plus d’être ingénieure en informatique, pilote, universitaire, musicienne et dirigeante.

Mais derrière les portes closes, les mauvais traitements qu’elle inflige à ceux qui travaillent pour elle font désormais partie du quotidien des employés du plus ancien et de l'un des plus hauts bureaux du Canada, selon de multiples sources.

Pendant une courte période de quatre mois au cours de son mandat, deux douzaines de personnes ont signalé à la direction des comportements abusifs de sa part ou de celle de Mme Di Lorenzo, rapportent des sources gouvernementales.

Bien que le rôle de Julie Payette en tant que représentante de la reine au Canada soit essentiellement cérémoniel, la position de vice-reine est vitale dans un gouvernement minoritaire. Mme Payette a le pouvoir de dissoudre ou non le Parlement, de le suspendre ou de le proroger.

Depuis deux ans, le sondage annuel du gouvernement fédéral auprès des fonctionnaires montre que le niveau de harcèlement à Rideau Hall est parmi les pires de la fonction publique. Quand le magazine Maclean's a présenté les résultats de ce sondage récemment, un ex-employé a déclaré que de nombreuses personnes qui ont fait toute leur carrière à Rideau Hall partent en congé pour cause de stress, puis changent ensuite de ministère.

En 2019, une personne sur cinq parmi les 126 qui ont répondu à l'enquête a déclaré avoir été victime de harcèlement au travail au cours de l'année écoulée. Trois victimes sur quatre ont blâmé quelqu'un ayant autorité sur elles pour le harcèlement.

Environ la moitié des 28 victimes déclarent avoir été humiliées. Quelque 47 % d'entre elles ont déclaré avoir affaire à une personne exerçant un contrôle excessif. Dans une proportion de 40 %, ces victimes ont dit avoir été exclues ou ignorées, et 44 % ont dit avoir eu affaire à un comportement agressif.

Julie Payette décorée de médaille.

Julie Payette a été nommée gouverneure générale en 2017 par Justin Trudeau.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Des voyages très peu agréables

Ce sont surtout les personnes qui relèvent directement de Julie Payette qui portent le poids du harcèlement. Cela comprend les cadres, l'équipe des communications, l’équipe des activités et des engagements de même que les gens qui voyagent avec elle, ont déclaré de nombreuses sources au fait de ce qui se trame à Rideau Hall.

Même les employés de la cuisine et le personnel d’entretien de la Commission de la capitale nationale ont subi ses foudres et ont été visiblement bouleversés ou ébranlés après avoir été interrogés directement par la gouverneure générale, affirment certaines sources.

Le harcèlement se produit souvent de façon individuelle. Des exemples spécifiques pourraient donc permettre de retrouver les sources. Mais CBC News a pu obtenir des exemples plus généraux observés par de nombreux témoins afin de montrer le type de traitement réservé au personnel.

Une partie du travail de Julie Payette consiste à voyager partout dans le monde pour participer à des visites d'État. Des sources affirment que ces voyages, même ceux à l’intérieur du Canada, servent souvent de bougie d’allumage aux pires comportements.

De nombreuses sources comparent Julie Payette à un bambin grincheux traîné par ses parents dans des sorties et qui se demande pourquoi il doit y aller. Elles ajoutent que la gouverneure générale se plaint régulièrement d'être fatiguée, sous-alimentée et surchargée.

Les vols de retour de ces voyages se transforment fréquemment en séance publique d’humiliation, expliquent des sources. Julie Payette rassemble tout le monde près d’elle dans l’avion et tente de déterminer ce qui a mal tourné. Ce débreffage est l’occasion, poursuivent les sources, d’exposer les défauts de tout un chacun devant leurs pairs. Elle rabaisse et attaque les employés pour ce qu'elle considère être du mauvais travail, selon les sources.

Le plus difficile lors de ces debriefings, racontent nos sources, est que le personnel est captif. La seule issue est une salle de bain située à l'arrière de l'avion. Comme les employés ne veulent pas jeter de l’huile sur le feu, ils restent tranquillement assis là et laissent Julie Payette crier ou fulminer. Ces séances de débreffage peuvent durer des heures, assurent de nombreuses sources.

Après l’atterrissage, il n’est pas rare de voir des employés en train de pleurer dans leur voiture sur le chemin du retour, selon des sources. Ils sont souvent épuisés et ont passé le trajet à se plier en quatre pour satisfaire aux demandes de leur patronne, en plus d’être blessés de se faire dire que leur travail n'est pas assez bon.

Quand vous voyez des gens en larmes, quelque chose ne va pas.

Un ancien employé de Rideau Hall

Le contrôle et la GG

Mais ce ne sont pas que les voyages qui posent problème. Le comportement à Rideau Hall est aussi en cause.

Ce que certaines sources appellent des explosions, des crises de colère ou des éclats d'émotion peuvent surgir de nulle part à tout moment. Ces comportements abusifs émanent souvent du fait que Mme Payette est contrariée par la qualité du travail de quelqu'un et qu'elle a le sentiment de devoir tout faire elle-même, car tout le monde est incompétent.

C’est ce qui s’est passé à la suite de la remise des Prix littéraires du Gouverneur général de 2019, racontent nos sources.

Mme Payette était furieuse contre certains employés qui, selon elle, n'avaient pas empêché l'autrice Gwen Benaway, lauréate du prix dans la catégorie poésie, d'exercer sa liberté d'expression en prononçant un discours sur les droits des transgenres dans lequel elle écorchait Rideau Hall au passage.

La gouverneure générale aurait souhaité que ses employés fassent descendre l’autrice de scène en plein milieu de son discours ou, mieux encore, qu’ils l’empêchent carrément de monter sur scène.

Après l’événement, Julie Payette a lancé l’idée, à l’interne, d’éliminer complètement les discours d'acceptation de prix pour 2020, selon certaines sources.

Elle doit absolument tout contrôler. Si les choses ne se passent pas comme elle le souhaite, elle doit trouver un responsable.

Une source au sein du gouvernement
L'astronaute Julie Payette, le 13 juillet 2009, en Floride.

L'astronaute Julie Payette a effectué deux voyages dans l'espace.

Photo : Getty Images / STAN HONDA

Réunions ou interrogatoires?

Pour ce qui est des réunions de travail, nos sources racontent comme certains employés retiennent leur souffle avant le début de chaque séance. Car une réunion avec Julie Payette peut vite se transformer en interrogatoire, selon les mêmes sources. Elle est entre autres connue pour cuisiner les employés sur des dossiers sans rapport avec le sujet de la réunion.

Il y avait toujours un niveau de critique et je dirais que dans presque toutes les réunions, quelqu'un était réprimandé, explique un ex-employé. J'irais même jusqu'à dire qu’il y avait une victime à chaque réunion.

De nombreuses sources racontent par exemple comment Julie Payette humilie publiquement ses employés en les interrogeant sur l'espace. L’ex-astronaute peut leur demander de nommer toutes les planètes du système solaire, d’indiquer quelle planète est bleue ou encore quelle est la distance entre le soleil et la lune. Lorsque les employés se trompent, elle leur fait comprendre qu’ils devraient connaître la réponse.

Elle adore ces moments "je t’ai eu", raconte une source gouvernementale. Elle est juste plus intelligente que toi et elle aime te le faire savoir.

La plupart des sources notent que Julie Payette prend souvent des décisions en très petit groupe, lequel comprend toujours Assunta Di Lorenzo, son amie et secrétaire. La gouverneure générale s’adresse parfois à elle en italien afin d'exclure les autres de la conversation, confient des sources qui ont été témoins d’une telle scène.

Mme Di Lorenzo, qui était avocate et cadre à Montréal, doit assurer le bon fonctionnement du bureau à Rideau Hall. C’est habituellement un fonctionnaire expérimenté qui occupe ce poste, le deuxième en importance au sein du bureau. Selon de nombreuses sources, Mme Di Lorenzo a du mal à faire son travail même après trois ans en poste et ne comprend toujours pas comment fonctionne la fonction publique.

Le gouvernement a même dû créer un nouveau poste pour l’aider : un secrétaire associé qui, lui, est un fonctionnaire expérimenté.

Des sources racontent qu’Assunta Di Lorenzo a souvent été vue en train de crier contre des employés de Rideau Hall. Elle rabaisse aussi souvent les employés en leur disant qu'ils n'en font pas assez et qu'elle doit tout faire pour tout le monde, ajoutent nos sources.

La façon dont elle parlait aux gens était vraiment dure. C'était comme un coup de poing chaque fois qu'elle parlait à quelqu'un. Elle n'avait pas l'esprit d'équipe. Elle s'implique trop et essaie de faire le travail de tout le monde à leur place, mais elle ne sait pas ce qu'elle fait.

Un ex-employé de Rideau Hall

Ils vont vous intimider jusqu'à ce que vous acceptiez ou partiez, insiste une source gouvernementale. C'est de l'intimidation et du harcèlement à son pire.

Gros taux de roulement des employés

Mme Di Lorenzo a eu au moins quatre assistants exécutifs depuis qu’elle occupe le poste de secrétaire du bureau, indiquent des sources dans la fonction publique. Mme Payette a quant à elle eu recours à trois adjoints pendant son séjour à Rideau Hall, dont un qui a travaillé pour trois ex-gouverneurs généraux.

Cinq cadres ont aussi quitté le bureau de Mme Payette en 2018 en raison de la façon dont ils étaient traités, selon des sources.

C’est clair que tout le monde avait peur de parler, assure un ancien employé.

Un de ceux qui a quitté Rideau Hall en raison du harcèlement dont il faisait l’objet nous a dit que le boulot ne valait pas le dommage qu'il infligeait à son sens de la valorisation.

Ce n'est pas seulement une question de mauvaise dynamique de travail. Il y a du harcèlement et des abus réels. C'était tellement tendu que je voulais presque me cacher tout le temps que j'étais là.

Un ex-employé de Rideau Hall

La vie est trop courte. Je ne veux pas venir au travail le matin et passer la journée avec l'impression que je vais pleurer ou que je ne peux pas parler.

Dans une déclaration transmise à CBC News, l'attachée de presse de la gouverneure générale déclare que le taux de roulement du personnel de Rideau Hall est inférieur à la moyenne des autres ministères fédéraux.

« Notre personnel est très fier de son travail et apprécie un milieu de travail stimulant et dynamique », indique Ashlee Smith.

« L'un des avantages de la fonction publique fédérale est que les individus ont la possibilité de passer d'un ministère à l'autre, de chercher des promotions et d'acquérir de nouvelles et précieuses expériences professionnelles, ce qui est personnellement encouragé par la gouverneure générale, qui estime que l'évolution et les opportunités de carrière sont d'une importance vitale. »

Une source défend Mme Payette, affirmant qu'elle a des standards d’excellence élevés et qu'elle a de bonnes raisons d’être déçue de la qualité du travail de ses employés. Cette source indique que la gouverneure générale aborde son rôle de façon beaucoup plus personnelle que ses prédécesseurs, citant l’exemple d’une balade à vélo avec le public qu’elle a faite lors de la fête du Canada au mépris des protocoles de sécurité habituels.

En 2018, des sources avaient confié à Radio-Canada que la gouverneure générale s'adaptait mal à son nouveau rôle, faisant état de tensions avec le gouvernement Trudeau et avec son personnel.

Témoignages sur un climat de travail toxique à Rideau Hall

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Manque de remparts

Ces plaintes pour harcèlement soulèvent des questions sur le degré de surveillance et de responsabilité à Rideau Hall. Le bureau bénéficie des privilèges de la Couronne et est exempté des lois sur l'accès à l'information.

Comme d'autres employés fédéraux, les employés de la gouverneure générale peuvent s'adresser en toute confiance à un ombudsman de Services publics et Approvisionnement Canada.

Mais il n'est pas du ressort de l'ombudsman d'enregistrer des plaintes ou de lancer des enquêtes. Tout au plus, le médiateur peut-il soulever des questions auprès de la personne la plus haut placée au sein du ministère – dans ce cas, Mme Di Lorenzo.

Les employés peuvent s'adresser au bureau des ressources humaines de Rideau Hall, mais il s'agit d'un cul-de-sac : les plaintes sont transmises à Mme Di Lorenzo, qui relève de la gouverneure générale.

Ça détruit l’âme, lance une source. Il n'y a personne à qui se plaindre. Il n'y a pas de recours. Il n'y a personne à qui faire rapport sans s'attirer des ennuis ou perdre son emploi.

L'attachée de presse de Julie Payette, qui défend le fonctionnement du service des ressources humaines de Rideau Hall, indique qu’aucune plainte officielle pour du harcèlement n'a été déposée.

« Nous sommes fiers de nos processus internes rigoureux permettant à nos employés d'exprimer leurs préoccupations, grâce à la mise en place d'un service des ressources humaines solide et accessible, d'un médiateur indépendant, en plus du maintien d'excellentes relations avec les syndicats qui représentent nos employés, qui disposent de processus supplémentaires pour la protection et le soutien des fonctionnaires fédéraux », explique Mme Smith.

Toutefois, certaines de nos sources racontent que, dans certains cas, les gestionnaires ont dit aux employés qu'il n'y avait rien à faire contre le harcèlement parce qu'ils sont eux aussi victimes. Dans un cas, on a découragé quelqu'un de déposer une plainte officielle en lui rappelant combien le bureau est petit et comment cela pourrait nuire à sa carrière.

Philippe Lagassé, professeur agrégé à l'Université de Carleton et expert du système parlementaire de Westminster, indique que les Canadiens bénéficieraient d'une plus grande transparence dans les bureaux vice-royaux comme celui de Rideau Hall.

C'est un problème de longue date qui nous préoccupe, soutient-il.

En fait, dit-il, la seule personne qui pourrait intervenir et parler à Julie Payette à ce sujet est le premier ministre.

« Le premier ministre est responsable de tous les actes du gouverneur général et de tout ce qui se passe à Rideau Hall », assure le professeur universitaire.

« S'il y a des inquiétudes sur le fonctionnement du bureau, c’est au premier ministre d’en informer la gouverneure générale et à leurs bureaux respectifs de trouver une façon de remédier à la situation. »

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