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Joni Ismael, un travailleur agricole mexicain, fuit son patron et veut l’aide d’Ottawa

Travail 7 jours sur 7, chèque de paie incomplet, insultes : Joni Ismael Velazquez n’en pouvait plus de ses conditions de travail à la ferme de Chaudière-Appalaches qui l’avait embauché. Il a quitté la région pour se réfugier à Montréal. Comme son permis de travail le lie à son patron, il demande à Ottawa un nouveau permis dans l’espoir de trouver un meilleur employeur.

Joni Ismael Velazquez assis sur un banc public.

Joni Ismael Velazquez, un travailleur agricole temporaire du Mexique, a fui la ferme où il travaillait dans Chaudière-Appalaches pour se réfugier à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Nancy Caouette

Dans un petit local sombre arborant des oeuvres de lutte ouvrière, Viviana Medina et Manuel Salamanca pianotent sur des ordinateurs portables disposés sur une grande table recouverte de dizaines de documents pêle-mêle. Pendant ce temps, Joni Ismael prend en photo ses pièces d’identité. Le trio discute en espagnol de la façon de remplir certains formulaires. Leurs échanges sont interrompus à plusieurs reprises par les tintements et les sonneries de téléphones intelligents particulièrement agités.

Le Centre de travailleurs et travailleuses immigrant(e)s (CTI) est lancé dans une véritable course bureaucratique contre la montre.

On veut documenter les preuves des abus le plus vite possible, car son employeur pourrait décider de porter plainte à la police parce que Joni a quitté la ferme. Et tant qu’il n’a pas de permis de travail, Joni ne peut pas travailler et gagner de l’argent, explique Viviana Medina, organisatrice communautaire au CTI. Et la liste des preuves à envoyer est très longue! ajoute Manuel Salamanca, un bénévole du centre, en pointant une liste d’une vingtaine de documents, un brin désabusé par l’ampleur de la tâche.

Documenter les abus

Le 29 juin dernier, Joni Ismael Velazquez dit qu’il en a eu assez. Avec l’aide du CTI, le travailleur temporaire agricole de 41 ans a déposé par téléphone deux plaintes à la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) : l’une pour pratique interdite et l’autre pour harcèlement psychologique.

La confirmation des plaintes, que Radio-Canada a pu consulter, montre qu’elles sont adressées à Serge Gagné, propriétaire de la ferme Limerick située à Sainte-Agathe-de-Lotbinière. Craignant de subir les foudres de son patron, Joni quitte une dizaine de jours plus tard la maison blanche aux toits de tôle rouillée située dans un rang isolé de la municipalité de Lyster.

Il y avait débarqué cinq mois plus tôt, la tête remplie d’ambition et avec en main son permis de travail du Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET) lui permettant de travailler sur le territoire canadien durant un an, mais pour un seul et unique employeur.

Je me disais que si je travaillais bien et que mon patron était satisfait, peut-être qu’au bout d’un an, je pourrais obtenir la résidence permanente et faire venir ma famille, raconte en espagnol le travailleur recruté par l’agence de main-d’oeuvre agricole Arimé, basée à Sainte-Marie, en Beauce.

Dès les premiers jours, Joni se rend compte qu’on ne badine pas à la ferme Limerick. Je travaillais 7 jours sur 7 entre 64 et 68 heures par semaine. Pas de repos, même pas les jours fériés, raconte-t-il. Pourtant, son contrat de travail que Radio-Canada a consulté spécifie bien qu’il a droit à deux jours de repos par semaine et à un repos hebdomadaire d’au moins 32 heures consécutives.

Un homme penché sur une pousse dans un champ.

Un travailleur agricole dans un champ au printemps.

Photo : Reuters / Dylan Martinez

Joni Ismael raconte que la maison était en terrible état et mal isolée et que l’eau qui coulait de tous les robinets de la maison contenait de la rouille. Mais la situation la plus difficile à supporter pour lui était celle des chèques de paie en retard et qui n’étaient pas toujours chiffrés au montant auquel il s’attendait.

Dès ma première paie, je sentais qu’il me manquait de l’argent, parce que j’avais travaillé beaucoup d’heures, et j’ai reçu peu d’argent. Mais je n’avais pas de talon pour faire le calcul. J’ai appelé l’agence Arimé. Ils ont demandé à mon employeur de corriger la situation. Mon patron m’a remboursé quelques jours plus tard, mais les choses ont changé à partir de ce moment. Il a commencé à m’insulter, dit-il.

En plus des paiements en retard, Joni Ismael raconte que son patron refusait de les emmener, son compagnon de travail et lui, faire leurs courses au village, le seul endroit où il pouvait acheter de la nourriture. Quand il nous payait, nous n’avions pas de moyen de transport pour nous rendre au village où se trouve un petit supermarché. Je ne pouvais pas manger et ma famille au Mexique non plus, puisque je ne pouvais pas déposer mon chèque, déplore-t-il en ajoutant que, lorsqu’il en avait l’énergie, il marchait environ trois heures aller-retour pour se rendre au village.

Les événements décrits par Joni Ismael Velazquez ont été corroborés par un autre travailleur temporaire étranger. Quant à Serge Gagné, il ne nous a pas rappelés et n’a pas répondu à nos courriels. Pour sa part, le responsable au développement de l’agence de recrutement Arimé, Julio Cesar Morales, reconnaît avoir des problèmes avec ce producteur agricole.

Serge, c’est mon seul client qui ne paie pas ponctuellement. L’an dernier, j’ai dû parler avec lui, car un travailleur du Guatemala n’avait jamais fait de déclaration de revenus en deux ans. Pourtant, c’est partout pareil : l’employeur doit envoyer tous les papiers à l’Union des producteurs agricoles pour faire les déclarations. Le travailleur paie pour ce service!, déplore-t-il.

Lorsqu'on lui a demandé pourquoi l’agence Arimé continuait de faire affaire avec cet employeur qui ne semble pas respecter les normes du travail, Julio Cesar Morales répond que ça fait deux ans qu’il fait des affaires pas correctes et qu’on pense à le laisser.

Un permis de travail qui pourrait tout changer

L’organisatrice communautaire au CTI, Viviana Medina, estime que la grande vulnérabilité des travailleurs agricoles temporaires en fait des proies faciles pour les abus et l’exploitation. D’abord, certaines fermes sont situées dans des endroits très isolés et les travailleurs ne parlent pas français. Ils ont souvent contracté une dette importante pour venir. Nous devons leur expliquer que, même s’ils font plus d’argent ici, ils viennent ici pour travailler, pas pour se faire maltraiter. On leur explique qu’ils doivent faire valoir leur dignité et leurs droits, explique celle qui dit avoir elle-même vécu une situation d’exploitation au Québec.

Viviana Medina debout devant une fenêtre.

L'organisatrice communautaire au Centre des travailleurs et travailleuses immigrants, Viviana Medina, appuie Joni Ismael Velazquez dans ses démarches auprès d'Ottawa pour obtenir un permis ouvert.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Mais selon Viviana Medina, la plus grande source de vulnérabilité provient de la nature même des permis de travail octroyés par Ottawa aux travailleurs agricoles temporaires. Ils sont liés par leur contrat à un employeur unique. On a répété mille fois qu’il faut que ça change, mais Immigration Canada ne nous entend pas. Je ne peux pas généraliser et dire que tous les employeurs traitent mal leurs employés. Dans le cas de Joni, peut-être qu’il y a un bon employeur qui souhaiterait l’embaucher. Ça pourrait être si facile de faire un transfert, mais son permis ne le permet pas, déplore-t-elle.

Pour tenter de briser les chaînes de l’exploitation au Canada, Ottawa a amendé il y a un an le Règlement sur l’immigration et la protection des réfugiés. En vertu de cette nouvelle disposition, les étrangers qui sont victimes de violence dans leur emploi au Canada peuvent demander un permis de travail ouvert pour travailleur vulnérable, c’est-à-dire un permis qui leur permet de changer d’employeur à leur guise.

Entre le 1er juin 2019 et le 31 mai 2020, Immigration Canada affirme avoir reçu 952 demandes de permis de travail ouverts pour travailleurs vulnérables. De ce nombre, 853 ont été traitées et 451 demandes, soit 53 %, ont été acceptées.

C’est un processus lourd, il y a beaucoup de formulaires et de preuves à fournir. C’est impossible pour un travailleur qui ne parle pas français ou anglais de faire cette demande de changement de permis seul, soutient Viviana Medina. Son équipe et elle ont déjà réussi à obtenir une vingtaine de changements de permis pour des travailleurs vulnérables, mais jamais pour des travailleurs du secteur agricole, malgré une dizaine d’essais. On espère que cette fois-ci ça va marcher, dit-elle.

Le CTI a réussi à obtenir au cours de la dernière année 19 permis ouverts pour travailleurs vulnérables pour les secteurs d’activité suivant :

  • 7 camionneurs;
  • 6 réparateurs de carrosserie;
  • 2 machinistes;
  • 2 aides familiales;
  • 1 boulanger;
  • 1 soudeur.

Toutefois, les dix demandes présentées pour des travailleurs temporaires agricoles n’ont jamais abouti.

L’espoir, Joni Ismael ne l’a jamais perdu. J’ai toujours eu de bonnes relations de travail au Mexique, j’ai même déjà administré une ferme, s'enorgueillit-il.

J’ai vraiment envie de travailler ici et je crois que je vais trouver un bon employeur. L’argent que je gagne au Canada me permettra d’offrir une meilleure éducation à mes deux enfants et aussi à agrandir ma maison : nous dormons quatre dans la même chambre pour le moment.

Joni Ismael
Joni Ismael Velazquez regarde le ciel.

Joni Ismael Velazquez songeur.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Quant aux deux plaintes déposées auprès de la CNESST, l’enquête suit son cours pour l’instant. Entre 2014 et 2019, la CNESST a traité et accepté 5043 dossiers liés à des accidents de travail ou à des lésions de nature psychologique de travailleurs étrangers temporaires.

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