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La violence armée, l’autre pandémie qui sévit à Toronto

Un policier en uniforme soulève un ruban, qui sert à fermer un secteur lorsque les policiers établissent un périmètre de sécurité. La photographie a été prise le soir, car il fait sombre et seuls les néons et lampadaires illuminent la scène.

Les fusillades reviennent souvent dans l'actualité à Toronto, en particulier l'été.

Photo : La Presse canadienne / Christopher Katsarov

Le nombre de fusillades recensées par la police de Toronto est 18 % plus élevé qu’à pareille date l’an dernier, qui était une année record.

Chaque été ou presque, la même histoire semble se répéter à Toronto, et 2020 ne fait pas exception. Entre le 10 et le 11 juillet par exemple, la police signalait 6 fusillades dans la Ville Reine. L’une d’elles, qualifiée d’éhontée par la chef adjointe de la police, Shawna Coxon, a fait un mort et 4 blessés.

Ce week-end-là, j’ai reçu trois appels de gens qui ont entendu les tirs, qui avaient peur. Et ce n’est pas le genre de personnes qui, en temps normal, m'appelleraient. Mais ils ont tout de suite compris que ce n’était pas de simples pétards et bien des coups de feu, raconte l’activiste Louis March, fondateur du mouvement Zero Gun Violence.

Une scène de crime, la nuit, entourée de ruban jaune de police. Plusieurs véhicules d'urgence sont sur place.

Le soir du 10 juillet, des suspects ont tiré « sans discernement » depuis un véhicule près des rues Jane et Woolner, selon la police.

Photo : Radio-Canada / Jeremy Cohn/CBC

Sur le terrain, Louis March constate que la violence armée atteint de plus en plus de gens, bien au-delà des quartiers chauds, et ne voit aucun signe de fléchissement.

En date du 12 juillet, le Service de police de Toronto signalait 234 fusillades ou décharges d’armes à feu pour l’année en cours, qui ont fait 24 morts et 83 blessés.

C’est juste la continuation d’une tendance, résume Louis March. Mais ce qui est surprenant pour moi, c’est le manque de réponse et de solutions de la part de nos leaders politiques. Pas seulement pour reconnaître le problème, mais l’anticiper.

L’impact du confinement

Pourtant la COVID-19 et les mesures de confinement auraient pu laisser croire, au départ, à un certain ralentissement de crimes comme les fusillades.

On en sait encore peu sur les effets de cette pandémie sur les tendances de la criminalité, note Julius Haag, professeur de sociologie à l’Université de Toronto.

Mais ce qui est certain, c’est que les problèmes sociaux et structurels qui existent à Toronto et qui contribuent à la montée de la violence armée n’ont pas été atténués ni même traités pendant cette pandémie.

Julius Haag, professeur de sociologie à l’Université de Toronto

En fait, on a vu la fermeture de services vitaux pour les jeunes : les espaces sécuritaires, les programmes d’aide à l’éducation, l’emploi, au logement. Ce qui peut avoir exaspéré certains enjeux.

Marcell Wilson, ancien gangster réformé, a fondé il y a deux ans le mouvement One by One pour aider les jeunes à sortir de la spirale du crime.

Un homme debout à l'extérieur devant un lac. Au loin, la vue sur le centre-ville de Toronto.

Marcell Wilson consacre maintenant son temps à parler aux jeunes de son expérience et à les aider à sortir de la violence.

Photo : Radio-Canada / Julia Kozak

Mais en temps de confinement, impossible de faire valoir son approche, qui est basée sur les rencontres en personne et le porte-à-porte dans les communautés.

C’est difficile de convaincre des jeunes de se connecter à des réunions Zoom.

Nos services n’ont pas été considérés comme essentiels, et pour moi c’est incompréhensible. On savait que sans écoles, sans centres d'accueil, on risquait de perdre ces jeunes qui sont justes au bord de tomber, qui sont dans les craques.

Marcell Wilson, fondateur du mouvement One by One

Solutions à long terme?

Alors que les mesures de santé publique s’assouplissent, des groupes comme One by One tentent peu à peu de regagner du terrain. On essaye aussi d’être créatifs, d’aller dans les quartiers en distanciation sociale, avec masques et gants, dit Marcell Wilson.

Mais son constat dans la rue, c’est que pandémie ou pas, peu de choses ont changé à Toronto depuis les derniers étés.

Il y a pourtant eu récemment des discussions et des promesses. L’interdiction des armes d’assaut de type militaire. 250 millions de dollars de plus sur 5 ans promis par les libéraux de Justin Trudeau pour les communautés touchées par la violence armée. 2 millions de dollars pour des bourses de prévention de la violence chez les jeunes dans le budget 2020 de la Ville de Toronto.

Et plus de policiers déployés dans les rues. L'été dernier, les trois ordres de gouvernements avaient injecté 4,5 millions de dollars pour Project Community Space, une initiative antigang qui, selon la police, a mené à des centaines d'arrestations et d’accusations.

Le maire de Toronto, John Tory, assis devant une table et un micro. Derrière lui, une série de grands drapeaux.

Le maire de Toronto assure qu'il veut investir dans les programmes qui ciblent les communautés plus marginalisées, mais soutient que la Ville a besoin de l'aide de tous les gouvernements pour agir.

Photo : Radio-Canada

Dans le discours ambiant, les autorités parlent aussi davantage de s’attaquer aux racines de la violence.

Interrogé sur la situation par Radio-Canada, le maire John Tory regrette qu’il n’y ait pas à son sens de réponse magique aux fusillades. Nous devons soutenir la police pendant les réformes maintenant, et aussi faire des investissements dans les communautés et avec les familles, et des changements aux lois. Quand je parle de ce sujet, je parle de ces trois grandes mesures.

Le ministre de la Sécurité publique du Canada, lui, assure que le fédéral continuera d'investir pour réduire la criminalité.

La violence liée aux armes à feu et aux gangs est une question complexe qui nécessite une collaboration étroite entre tous les ordres de gouvernement, les services chargés de l’application de la loi et les collectivités, écrit une porte-parole de Bill Blair.

Un homme portant des écouteurs sans fils, en entrevue par vidéoconférence.

Julius Haag, professeur adjoint de sociologie, concentre son travail sur les communautés marginalisées et racialisées à Toronto, en particulier sur ce que vivent les jeunes.

Photo : Zoom

Mais le professeur Julius Haag rappelle que, malgré ces mesures et ces paroles, on ne voit toujours pas de déclin mesurable de la violence.

Selon lui, les engagements des élus continuent systématiquement de rater leurs cibles, car ils manquent de vision.

Des projets comme Community Space, ce sont des réponses opportunes. Le public voit que les politiciens agissent dans l’immédiat, mais ça ne s’attaque pas aux problèmes sociaux à long terme, sur la qualité de vie des jeunes marginalisés et disproportionnellement touchés par la violence.

Un homme avec une casquette, à l'extérieur dans un petit parc.

Louis March, activiste de longue date contre la violence armée à Toronto, a fondé le mouvement Zero Gun Violence.

Photo : Radio-Canada / Guillaume Cottin

Louis March renchérit. Quand on parle des racines de la violence, ça sonne bien. Mais avant même que les racines n’arrivent, des semences étaient plantées. Il faut creuser plus profond. Pourquoi on continue de planter les mêmes graines? Et on les connaît : pauvreté, chômage, manque d’opportunités, racisme anti-Noirs.

On est à Toronto, une ville riche qui a des ressources, on peut être innovant!

Louis March, fondateur du mouvement Zero Gun Violence

Marcell Wilson, pour sa part, identifie une autre couche de difficulté et de frustration : la multiplication de petits organismes d'aide qui s’entrecoupent et se nuisent. Si les gouvernements investissent, l’argent ne tombe pas toujours dans les bonnes poches selon lui, et il faudrait une évaluation de tous ces programmes.

Dans certains quartiers on voit des centaines de services communautaires et pourtant les taux de criminalités continuent de flamber.

Mouvement de protestation : un contexte particulier

Dans tout cela, il y a quelques espoirs. Le mouvement actuel de protestation contre le racisme et pour des réformes de la police englobe des revendications qui concernent aussi les racines, ou les semences, de la violence armée.

Pour Louis March, il y a certainement là une occasion de dialogue à saisir.

Assoyons-nous une fois pour toutes, entre les trois ordres de gouvernements, les acteurs clés, les victimes et les contrevenants. Ça ne sera sans doute pas confortable, mais c’est peut-être comme ça qu’on va trouver une porte de sortie à ce pétrin.

Une dame écrit un message à la craie sur un trottoir.

« La violence armée est un virus, trouvons un vaccin », écrit une femme après la fusillade qui a secoué le quartier Danforth en 2018.

Photo : Sue Enberg/Facebook

Le professeur Haag espère que la crise économique causée par la COVID-19 ne sera pas une excuse de plus pour retarder les investissements réclamés.

Mais Marcell Wilson, lui, identifie tout de même un début de changement dans l’attitude générale des autorités. Il souhaite simplement qu’un jour, les gouvernements deviennent un mégaphone pour les idées des communautés.

Nous sommes à un point où rien n’est trop fou : il faut tout tenter.

Marcell Wilson

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Toronto

Armes à feu