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Le feu est destructeur, mais aussi régénérateur de forêts

Une zone forestière a été brûlée à la base, mais les arbres sont toujours vivants.

Un feu de surface est passé dans une zone forestière près de Marchand, au Manitoba.

Photo : Radio-Canada / Trevor Lyons

La moins grande fréquence des feux, causée ou non par l’intervention humaine, peut perturber les écosystèmes des forêts boréales et mener à des incendies plus catastrophiques. Devrait-on alors davantage brûler nos forêts pour les préserver?

Le feu fait partie du cycle naturel des forêts boréales canadiennes. Pourtant, il est encore bien souvent considéré comme un élément destructeur, dont on limite activement la propagation.

Depuis plus de 15 ans, Jacques Tardif, professeur des départements de sciences de l’environnement et de biologie à l'Université de Winnipeg, remonte l’histoire des forêts en se basant sur les cernes de croissance des arbres, une science appelée dendrochronologie. Les successions de cercles que l’on trouve sur un tronc sont révélatrices de l’âge du végétal, mais aussi d’événements climatiques auxquels il a fait face : sécheresse, feux, etc.

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, certaines parties des forêts boréales canadiennes semblent brûler bien moins fréquemment aujourd’hui qu'avant le 20e siècle, indique Jacques Tardif.

Jacques Tardif est accroupi devant un tronc d'arbre pour en retirer un échantillon à l'aide d'une carotteuse.

Jacques Tardif prélève des échantillons de troncs d'arbres pour analyser leurs cernes de croissance.

Photo : Radio-Canada / Chloé Dioré de Périgny

Les arbres ne mentent pas, dit celui qui a recueilli, avec d’autres chercheurs, des données empiriques dans les forêts du Manitoba et du Québec pour des études.

Des observations similaires ont été faites en Alberta et dans le Nord-ouest de l'Ontario, selon lui.

Cicatrices de feux

Sur un échantillon de pin gris datant d’environ 1710, Jacques Tardif montre des cicatrices laissées par les flammes en 1763, en 1776, en 1797 et en 1805.

Ça nous donne une idée de l’intervalle de feu : tous les 30 ans environ. Cet arbre était là, le feu est passé, et l’arbre a survécu, explique-t-il.

Un échantillon de tronc de bois où l'on peut voir des cernes de croissance et des cicatrices de feux.

Les cicatrices de feux des arbres peuvent aider à définir l'historique des incendies dans leurs forêts.

Photo : Radio-Canada / Chloé Dioré de Périgny

Admettons que cet échantillon soit représentatif de la forêt d’où il provient, poursuit le professeur. Si on retourne dans cette forêt, on prend une carotte d’un arbre [échantillon cylindrique prélevé dans le tronc] des descendants et on n’observe aucun feu de 2020 à 1850, on saura que la dynamique a changé.

Le fait que les feux soient de moins en moins fréquents est-il dû à une augmentation des précipitations ou à l'intervention humaine? Il y a encore matière à débat, affirme le biologiste. Les conséquences sur les écosystèmes, elles, sont cependant bien notables.

Un besoin de la nature

Certaines espèces d’arbres ont besoin des feux destructeurs pour se reproduire. Le pin gris, par exemple, est constitué de cônes sérotineux (c’est-à-dire recouverts de cire), qui nécessitent une très haute température pour libérer les graines et ainsi faire germer de nouveaux pins.

Un cône de pin gris ouvert sur un morceau de bois mort après le passage d'un feu.

Les cônes des pins gris, contenant les graines de l'arbre, ne s'ouvrent qu'après avoir été soumis à une chaleur intense comme celle d'un feu.

Photo : Radio-Canada / Chloé Dioré de Périgny

Si on n’a pas de feu pendant la période durant laquelle les arbres sont capables de se régénérer, les arbres vont mourir de leur belle vie, et une espèce comme le pin gris peut disparaître localement, explique Jacques Tardif.

Lorsqu’une forêt brûle, des nutriments sont également relâchés dans le sol, ce qui aide la régénération des plantes.

Le fait de trop limiter les feux de forêt peut aussi avoir un effet sur l’intensité des incendies eux-mêmes, ajoute l'agent de gestion des incendies Bryer Scott, du Parc national du Mont-Riding, au Manitoba.

Quand on permet à une forêt de se maintenir et qu'on y contrôle activement les feux, on a davantage de combustible, explique-t-il. Les arbres vieillissent et tombent, ils ne se régénèrent pas vraiment.

Ces excès de combustibles peuvent rendre les feux difficiles à maîtriser.

Bryer Scott, agent de gestion des incendies au Parc national du Mont-Riding

Si un incendie se déclare dans une forêt qui n’a pas brûlé depuis 100 ans, il aura des proportions plus catastrophiques, à notre échelle, comparativement à des feux qui surviendraient tous les 20 ou 30 ans, confirme Jacques Tardif.

Brûler à tout prix?

Cependant, les incendies de végétation ne doivent pas survenir trop fréquemment non plus pour laisser le temps aux végétaux d'arriver à maturité et, ainsi, de pouvoir se reproduire.

Tout est mort ici, lance Jacques Tardif dans une zone forestière proche de Badger, dans le sud-est du Manitoba, où les troncs calcinés de pins gris contrastent avec un tapis de végétaux verdoyant.

Des troncs d'arbre sont carbonisés dans une forêt où le feu est passé. Au sol, l'herbe repousse.

À Badger, au Manitoba, une plantation de pins a subi les dommages de deux feux en six ans.

Photo : Radio-Canada / Chloé Dioré de Périgny

La zone a été la proie des flammes en 2012, puis en 2018. Or, le pin gris ne dispose pas de cônes qui lui permettent de se reproduire avant d'atteindre l'âge de 5 ans, environ.

Quelques petites pousses sont visibles çà et là, mais les pins gris générés après l’incendie de 2012 ont eu peu de temps pour se développer avant le feu de 2018.

La régénération de l’espèce est ici difficile, alors que, quelques centaines de mètres plus loin, se dressent des arbustes de 2 mètres pleins de vie. Cette partie de la forêt n'a brûlé qu'en 2012.

Pour Jacques Tardif, c’est un équilibre de peuplement avec des arbres d'espèces différentes et d'âges différents qu’il faut viser dans les zones forestières. Maintenir les feux pour permettre aux espèces qui en dépendent de perdurer à long terme est également essentiel, selon lui.

Feux dirigés, incendies contrôlés

Face à cela, le brûlage dirigé s’impose de plus en plus comme une solution, mais, au Canada, il reste surtout utilisé dans les parcs nationaux. Ces incendies sont allumés intentionnellement et contrôlés dans des zones bien spécifiques pour aider les écosystèmes.

À l’échelle du pays, au cours des 10 dernières années, 20 des 47 parcs nationaux ont utilisé le brûlage dirigé au moins une fois.

Au parc national du Mont Riding, la pratique est utilisée depuis une trentaine d’années afin de rétablir les populations de prairies indigènes et de protéger des feux la ville de Wasagaming, située à même le parc, indique Bryer Scott.

Les feux dirigés sont un outil essentiel pour restaurer les cycles de feu d’autrefois. L'image négative des feux de forêt continue toutefois de poser problème à la généralisation de cette pratique, selon Bryer Scott.

Le fait que les gens voient le feu comme un élément destructeur et non régénérateur est une barrière au brûlage dirigé.

Bryer Scott, agent de gestion des incendies au Parc national du Mont-Riding, au Manitoba

La plupart des gens s'imaginent des images de forêts qui brûlent et des paysages rasés après coup. Mais peu de temps après, les plantes vont de nouveau germer, et les animaux reviendront , dit Bryer Scott.

Parcs Canada rappelle par ailleurs que l’utilisation du feu comme outil de gestion des écosystèmes était une pratique courante de communautés autochtones avant la création des parcs nationaux.

Un contenu vidéo est disponible pour cet article
Des flammes s'élèvent au dessus d'une rangée d'arbres dans le secteur de Labrieville.

Chaque parc national doit avoir un plan de gestion du feu avant de pouvoir utiliser les brûlages dirigés comme outil de restauration, souligne toutefois Parcs Canada. Les brûlages dirigés ne sont effectués que lorsque les conditions météorologiques sont favorables pour la sécurité de tous et l’intégrité des terres.

Bien qu’il n’existe pas au Manitoba de programme pour les feux dirigés, le Service de lutte des feux de forêt du Manitoba dit aussi combattre les incendies de végétation en prenant en compte le fait qu’ils jouent un rôle important pour les écosystèmes.

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