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Faut-il avoir peur de TikTok?

L'Australie et les États-Unis songent à bannir l'application pour des raisons de sécurité nationale.

L'application TikTok sur un téléphone intelligent.

Ce sont plus de 800 millions de personnes qui se servaient de TikTok en octobre 2019.

Photo : afp via getty images / LIONEL BONAVENTURE

Vue par le public comme une simple application de vidéos humoristiques, TikTok dérange les gouvernements de pays comme l’Australie et les États-Unis, qui songentsérieusement à la bannir de leur territoire, tout comme l’a fait l’Inde, pour des raisons de sécurité nationale. Des liens entre sa maison mère, ByteDance, et l’État chinois sont en cause.

Mais dans les faits, TikTok ne recueille pas davantage d’informations personnelles que d’autres applications de réseaux sociaux comme Facebook, Instagram et Snapchat, selon une récente analyse du Washington Post (Nouvelle fenêtre). Il n’en demeure pas moins qu’elle aspire une quantité effroyable de données, selon l’auteur de cette analyse.

D’après le rapport, TikTok recueille par défaut l’historique de messagerie privée, les statistiques d’écoute, le pays de résidence et l’adresse IP, et d’autres informations plus sensibles – comme la géolocalisation précise, l’âge et le numéro de téléphone – peuvent être récoltées si des permissions sont accordées à l’application.

La seule différence, c’est qu’en théorie, Facebook n’est pas infiltré par les services de renseignement américains, tandis que TikTok pourrait bien envoyer des informations au gouvernement chinois parce que c’est ça que les entreprises font en Chine, explique Éric Parent, PDG de la firme de cybersécurité EVA Technologies.

Eric Parent, en entrevue dans un studio de Radio-Canada.

Éric Parent, spécialiste en sécurité informatique et PDG d'EVA Technologies.

Photo : Radio-Canada / Vincent Champagne

Ce flou dans l’utilisation des données de TikTok inquiète particulièrement l’experte en cybersécurité et codirectrice des communications de Crypto.Québec Anne-Sophie Letellier.

Je pense les gens assument – sans trop que ça les dérange – que Facebook et Google vont utiliser ces données personnelles-là pour leur offrir de la publicité ciblée. C’est un compromis que les gens acceptent, sauf quand il y a des dérapages comme le cas Cambridge Analytica en 2018. Le problème avec TikTok, c’est que c’est plus difficile de dire ce qui va se faire avec les données. C’est une question de consentement, et ça devient plus problématique même s’ils récoltent les mêmes données que d’autres compagnies, dit l’experte en cybersécurité.

Anne-Sophie Letellier, en discussion lors d'une entrevue télévisée.

Anne-Sophie Letellier, experte en cybersécurité et codirectrice des communications de Crypto.Québec.

Photo : Radio-Canada

La Chine a déjà tout un système d’intelligence et de [pirates] déjà déployés pour avoir accès à certaines informations aux États-Unis. C’est un adversaire [politique] qui est sur la map et qui se manifeste déjà, donc ça revient à une question de confiance, dit-elle.

Il est d’ailleurs important de noter que Douyin, la version chinoise de TikTok, répond aux demandes de Pékin. Elle est toutefois gérée de manière complètement indépendante de TikTok, selon ByteDance, et elle contient de nombreuses fonctionnalités absentes de TikTok.

TikTok et la Chine

TikTok s’est toujours défendue d’acheminer des données vers Pékin. Lorsque les médias lui posent la question, son service de communications donne toujours la même réponse : Nous n’avons jamais fourni de données personnelles au gouvernement chinois, et nous ne le ferions pas si cela nous était demandé.

L’entreprise assure d’ailleurs que les données de TikTok sont stockées dans des serveurs américains et singapouriens, et que son PDG – l’ancien responsable de la diffusion en direct chez Disney Kevin Mayer – est américain.

Un homme en complet parle à la foule sur une scène.

Le PDG de TikTok, Kevin Mayer, est l’ancien responsable de la diffusion en direct chez Disney. Il était responsable du lancement de la plateforme Disney+.

Photo : getty images for disney / Jesse Grant

Mais tout ça, ça ne change rien en réalité, soutient Éric Parent. Qui contrôle la compagnie? Est-ce que les gens qui y travaillent en Chine ont accès aux données? C’est une illusion de se dire qu’avoir les serveurs à l’extérieur du pays change quelque chose.

Il n’existe pour l’instant aucune preuve tangible que TikTok envoie des données à Pékin. Notons toutefois que sa politique de confidentialité contient la phrase suivante : Nous sommes susceptibles de partager vos informations avec d’autres membres, filiales ou sociétés affiliées de notre groupe.

Censure

Un autre élément qui pourrait porter à croire que TikTok a des liens avec Pékin est la censure qui semble exister sur la plateforme.

Dans son rapport annuel de transparence publié la semaine dernière, TikTok dit n’avoir reçu aucune demande d’information ou de suppression de contenus de la Chine.

Pourtant, en novembre dernier, le compte d’une adolescente qui dénonçait les camps d’internement de la minorité ouïgoure en Chine a été suspendu après que sa vidéo est devenue virale, soulevant tout un tollé.

Questionné par les médias à ce sujet, un porte-parole de ByteDance avait alors affirmé que le compte avait été suspendu parce qu’une vidéo où l’on voyait une image d’Oussama ben Laden y avait été publiée et que cela contrevenait aux politiques interdisant le contenu terroriste sur TikTok. Le compte de l’adolescente a ensuite été réactivé sans explication.

En 2019, une enquête du Washington Post (Nouvelle fenêtre) a d’ailleurs révélé que l’équipe de modération de TikTok supprimait tout contenu jugé culturellement problématique par le gouvernement chinois, selon d’ex-membres du personnel.

Des documents destinés à l’équipe de modération obtenus en septembre 2019 par le quotidien The Guardian (Nouvelle fenêtre) demandaient aux membres du personnel de supprimer les vidéos qui mentionnent la place Tiananmen (lieu du massacre de manifestants prodémocratie en 1989), l’indépendance du Tibet ou le mouvement religieux interdit Falun Gong, tous des sujets sensibles en Chine.

Risques de manipulation

L’ensemble des données que récolte TikTok pourraient également être utiles pour une campagne d’influence du gouvernement chinois, si les craintes des détracteurs s’avèrent fondées, selon ce que croit Éric Parent.

Sachant ces choses-là, on peut mettre des algorithmes en place qui inciteront les gens à penser d’une certaine façon. Pour monsieur et madame Tout-le-Monde, ce n’est pas un problème, mais il faut regarder la [vue d'ensemble]. Est-ce qu’on peut influencer toute une société avec ça? La sensibilisation à un sujet se fait petit à petit, et c’est tout à fait possible de le faire avec un réseau social quand on a accès à l’ensemble des données comme ça, dit le PDG d’EVA Technologies.

Éric Parent nuance et rappelle que tous les réseaux sociaux peuvent être des outils de propagande, de manipulation ou d’interférence politique.

Quand c’est fait par les Russes, on dit méchants Russes! et on oublie que c’est Facebook qui facilite ce problème-là. Si on dit que c’est TikTok, on a un point de démarcation : ils sont Chinois, on les hait en partant!, lance-t-il avec une pointe d'ironie.

Supprimer ou pas?

Vu les risques de sécurité que représente TikTok, des entreprises comme le groupe financier Wells Fargo ont ordonné aux membres de leur personnel de supprimer l’application de leur téléphone. Des individus, comme l’influent diffuseur de jeux Tyler « Ninja » Blevins, ont également décidé de faire de même de leur propre chef.

Mais selon Anne-Sophie Letellier, le choix de supprimer TikTok de son téléphone devrait en être un personnel, à faire en prenant en considération les activités qu’on fait sur son téléphone.

Je vois mal ce que le gouvernement chinois ferait avec les données de ma nièce, par exemple, mais même quelqu’un qui a une petite job au Parlement ou qui travaille pour une compagnie qui fait affaire avec la Chine, c’est une autre histoire. Ce n’est pas nécessaire d’être super haut placé si l’on peut servir de porte d’entrée, illustre-t-elle.

Sinon, je suis vraiment de l’école de pensée qu’il y a une très grande limite sur ce qu’on peut mettre sur les épaules de l’individu en matière de protection de la vie privée, et comme on l’a vu avec Cambridge Analytica, les répercussions de ça sont bien plus globales. Il faut avoir des politiques publiques qui reflètent ces valeurs-là.

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