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Enquête

Mort de la COVID-19 derrière les barreaux : « C’est comme si on l’avait abandonné »

Plus de 800 personnes incarcérées et employés de prisons au pays ont été contaminés par la COVID-19 depuis le début de la pandémie.

Pierrette Langevin se tient debout devant une clôture.

Pierrette Langevin aurait aimé être près de son frère dans les derniers moments de sa vie.

Photo : Radio-Canada / Valérie Ouellet

Robert Langevin avait peur de mourir derrière les barreaux.

Je suis un cas urgent, je suis vulnérable, je suis humain et j’ai des droits, écrivait l’homme de 72 ans au Protecteur du Citoyen du Québec depuis sa cellule à Montréal en mars dernier.

Dans sa plainte, le prévenu de Salaberry-de-Valleyfield, en attente de son procès à l’Établissement de détention de Bordeaux, décrivait aussi son état de santé, qui nécessite la prise quotidienne de médicaments et l’utilisation au besoin d’un masque à oxygène. C’était le 27 mars.

Quelques semaines plus tard, la prison allait être frappée de plein fouet par la COVID-19, pour devenir l’un des plus grands foyers de contamination du milieu carcéral.

Au total, 96 prisonniers et 39 employés ont contracté le virus, y compris Robert Langevin.

Robert Langevin souriant.

Robert Langevin, 72 ans, est mort le 20 mai dernier de la COVID-19. Il était en détention à la prison de Bordeaux, à Montréal, en attente de son procès.

Photo : Famille Langevin

J’ai pas pu prendre soin de mon frère, c’est comme si on l’avait abandonné, nous a confié sa sœur, Pierrette, en entrevue chez elle à Joliette.

Sa famille se souviendra de lui comme d’un oncle et grand frère optimiste au grand cœur et d’un voisin qui organisait des soupers spaghettis et des fêtes de quartiers, qui ramassait des vêtements pour les plus démunis et qui appelait toujours la ville quand le lampadaire du parc pour enfants près de chez lui était brisé.

Robert Langevin avait fait d’autres séjours derrière les barreaux pour une série de vols et d’entrée par effraction dans sa jeunesse, mais, selon sa famille, il menait depuis une vie tranquille. Il avait occupé divers emplois, dont certains comme gérant de bar, mécanicien, électricien et boucher.

En décembre dernier, il est retourné en dedans pour possession et trafic de stupéfiants.

La première fois qu’on s’est parlé, il m’a dit : "Pierrette, inquiète-toi pas, tout est correct", se rappelle-t-elle.

La deuxième fois, il m'a dit : "Mon audience est remise pis j'ai mal à la gorge, c'est là qu'on s'est inquiété."

Une citation de :Pierrette Langevin

Lors de leur dernière conversation, au début du mois de mai, Pierrette et Robert se sont fait une promesse : ce serait sa dernière fois en prison.

Un adieu virtuel

La famille a commencé à s’inquiéter après plusieurs jours sans nouvelles à l’approche de la date prévue de son procès, à l’origine le 14 mai.

À ce moment, ils n’avaient aucune idée que la prison de Bordeaux venait de confirmer son premier cas de COVID-19, marquant le début de plusieurs semaines de confinement de près de 24 heures par jour pour les prévenus. La majorité du temps sans accès au téléphone, aux salles de lavage ou aux douches, selon nos sources.

Le 19 mai, la famille Langevin reçoit un appel tard en soirée.

Portrait de Pierrette Langevin

Pierrette Langevin croit que les autorités n'ont pas fait ce qu'il fallait pour "sauver" son frère Robert atteint de la COVID-19.

Photo : Radio-Canada / Valérie Ouellet

Au bout du fil, l’aumônier de la prison, qui leur annonce que Robert est à l’Hôpital Sacré-Cœur et qu’il ne va probablement pas survivre la nuit.

Il est mort au petit matin, trop malade même pour un dernier adieu virtuel à sa famille.

Sur le coup, c'est un choc, dit Pierrette Langevin. Je n'ai pas pu lui parler, pis comment ça qu'ils n'ont pas répondu qu'il était si avancé que ça [...] Il n'est pas mort d’une crise cardiaque. Le virus, il y a eu un début, un milieu, avant la fin. Comment est-ce que c’est arrivé?

Le taux d'infection plus élevé en prison que dans la population générale

Alors qu’Ottawa et Québec partagent régulièrement des données détaillées sur le dépistage (Nouvelle fenêtre) et le nombre de cas confirmés de la COVID-19 derrière les barreaux, le reste des provinces et territoires ne le fait pas. En mai et juin, CBC/Radio-Canada a contacté chaque département correctionnel afin d’obtenir ces chiffres.

En tout, depuis le début de la pandémie, 601 prisonniers et 229 employés ont contracté la COVID-19 dans 39 établissements fédéraux et provinciaux.

C’est l’équivalent d’une prison sur quatre, selon les données disponibles. Trois personnes sont mortes, dont M. Langevin.

Notre analyse préliminaire suggère aussi qu’en dépit du fait que des milliers de prévenus et détenus aient été remis en liberté plus tôt que prévu dans plusieurs provinces, les taux d’infections dans les institutions carcérales sont, en moyenne, cinq fois plus élevés dans les prisons provinciales que dans la population générale et demeurent neuf fois plus élevés dans les pénitenciers fédéraux.

L'entrée de la prison

L'Établissement de détention de Montréal est situé dans le secteur de Bordeaux, d'où son surnom.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Au Québec précisément, pour chaque 1000 prisonniers en détention provinciale, 30 étaient infectés par la COVID-19, alors que dans la population générale, on retrouve 7 cas pour chaque 1000 Québécois. C’est quatre fois plus de contaminations.

Même avant la COVID-19, on savait que les environnements carcéraux posaient des risques élevés de contamination, explique Alexandra Blair, chercheuse à l'École de santé publique Dalla Lana, à l'Université de Toronto. Elle suit de près les cas de contamination dans les prisons dans le cadre d’une étude pancanadienne à paraître (Nouvelle fenêtre).

Selon la chercheuse, tout comme les personnes âgées en CHSLD, les détenus sont plus à risque en partie parce qu’ils vivent dans des espaces étroits avec beaucoup d’aires communes et qu’ils interagissent au quotidien avec plusieurs employés pour leurs besoins essentiels.

On parle de beaucoup de gens entassés dans de petits espaces, souvent dans de vieux bâtiments, explique Alexandra Blair. Ce sont aussi des endroits où tout le monde mange côte à côte. Des environnements parfaits pour un virus qui peut se transmettre à travers une toux ou des gouttelettes.

Nos chiffres démontrent aussi à quel point le virus peut se propager rapidement : la majorité des cas rapportés – plus de 80 % – se concentrent dans cinq établissements au Québec, en Ontario et en Colombie-Britannique.

Un corridor dans une prison

Les prisonniers de l'Institut correctionnel de Brampton sont transférés au Centre de détention du sud de Toronto.

Photo : CBC/Patrick Morrell

En plus du centre de détention de Bordeaux, l’une des prisons les plus infectées au pays est l'Institut correctionnel de l'Ontario, à Brampton, où 91 détenus et 25 employés ont contracté le virus. La contamination était telle que la province a décidé de fermer l’établissement (Nouvelle fenêtre) et de transférer les prisonniers à Toronto le 20 avril dernier.

Du côté des établissements fédéraux, le Centre fédéral de formation de Laval, au Québec, et l’Établissement de Mission, en Colombie-Britannique, sont les plus grands foyers de contamination. Plus du tiers des prisonniers dans ces établissements ont contracté la COVID-19, selon notre analyse.

Manque de données sur le dépistage, selon une chercheuse

Les chiffres que nous avons compilés ne dressent pas un portrait complet de la situation derrière les barreaux.

Plusieurs provinces, y compris la Colombie-Britannique et l’Ontario, ne nous ont pas fourni leurs nombres de tests subis par établissement. Plusieurs provinces et territoires ne savaient pas combien d’employés de prisons avaient été testés. D’autres ne pouvaient préciser si leurs données de dépistage incluent aussi des tests répétés sur la même personne, ou non. Il manque aussi des chiffres sur les hospitalisations de détenus.

Ces informations sont essentielles pour nous en ce moment, dans un contexte de COVID-19, dit la chercheuse Alexandra Blair. Vos chiffres montrent bien que, quand le virus entre derrière les barreaux, il peut se propager partout. Et les foyers de contamination qu’on voit ne seront probablement pas les derniers.

En ce qui a trait au dépistage, les données disponibles suggèrent que l’équivalent de 45 % des prisonniers provinciaux aurait été testé, alors que dans les pénitenciers, c’est plutôt 11 % de la population carcérale comparée à 9 % des Canadiens.

À noter que nos taux d’infection ont été calculés à partir du nombre total de prisonniers dans chaque établissement, ou dans l’ensemble de la province, pour une journée en mai ou juin, comme indiqué par chaque service correctionnel.

À l’exception de la Colombie-Britannique, CBC/Radio-Canada n’a pas réussi à obtenir un décompte des prisonniers admis et relâchés par semaine, ce qui aurait permis une analyse plus précise. Il est donc possible que la population carcérale ait fluctué durant la période observée.

Mesures préventives en retard, disent prisonniers et employés

Au-delà des chiffres, nous avons aussi parlé avec des employés, détenus et ex-détenus récemment sortis au Québec, en Ontario et en Colombie-Britannique, notamment un homme qui était en détention à Bordeaux.

Nos sources n’étaient pas du tout surprises d’apprendre qu’elles sont plus susceptibles de contracter le virus en milieu carcéral qu’à l’extérieur des murs.

Plusieurs personnes nous ont raconté ne pas avoir reçu de masque ni de gants et ne pas avoir accès à du savon ou de l’eau pour se laver les mains assez fréquemment. Elles rapportent aussi qu’il y a peu de mesures mises en place pour la distanciation physique entre elles et les gardiens.

Les masques, les gants, ça a tout commencé en retard. Ils étaient au moins trois semaines en retard pour l’équipement sanitaire, afffirme Claude Laberge, qui était au Bloc C de la prison de Bordeaux, où il estime qu’au moins 10 détenus ont été infectés.

Au lendemain de sa sortie de prison le 7 mai, l’homme de 47 ans passe un test de dépistage et découvre qu’il a lui aussi contracté la COVID-19 derrière les barreaux.

C’était un gros stress, je trouvais pas ça drôle, dit M. Laberge. Le gouvernement disait que tout était sous contrôle. Y a rien qui était contrôlé, ils ont perdu le contrôle justement.

Des barbelés sur la clôture du Centre de détention d'Ottawa-Carleton

La clôture du Centre de détention d'Ottawa-Carleton

Photo : Radio-Canada

Je suis toujours hyper anxieux, raconte Deepan Budlakoti. Il est toujours en prison, au centre de détention d’Ottawa-Carleton, qui n’a pas rapporté de cas du virus jusqu’ici.

Avec huit autres prisonniers, il a lancé une poursuite contre l’établissement, qui allègue, entre autres, que plusieurs semaines après le début de la pandémie, les gardiens ne portaient toujours pas de masques, tandis qu’on imposait des mesures de plus en plus strictes aux détenus, avec de longues périodes de confinement et l’annulation de toutes les visites et programmes.

On a tout le temps peur que la prison entre en confinement total, ce qui veut dire passer pratiquement 23 heures et demie sur 24 embarré dans ta cellule, dit-il.

Un gardien de l’Établissement de Mission, en Colombie-Britannique, où 120 détenus et 12 employés ont été infectés et une personne est morte, a raconté à CBC qu’un détenu ayant contracté le virus avait continué à interagir avec le personnel et d’autres prisonniers des heures après avoir reçu son résultat positif.

Il raconte aussi qu’on a dit explicitement aux gardiens de ne pas porter de masques au début de la pandémie, parce que l’administration craignait que ça fasse peur aux prisonniers. Ils n’étaient pas du tout intimidés par un masque. En fait, les détenus voulaient qu’on porte des masques.

Selon lui, ces manques de prévention auraient peut-être été la cause du foyer de contamination.

C’est comme si on avait joué à la roulette russe avec nos vies, dit le gardien, dont l’identité n'a pas été rendue publique parce qu’il craint de perdre son emploi en parlant aux médias.

Un jeu de hasard que la famille Langevin estime avoir perdu.

Un homme et une femme trinquent un verre de vin.

Pierrette et son frère Robert lors de moments heureux

Photo : Famille Langevin

Moi, j'oublie le prisonnier, je vois juste l'homme, mon frère, dit Pierre Langevin. Mon frère qui pleure, qui veut se faire soigner [...] combien est-ce qu'il va y en avoir comme ça?

Pierrette Langevin a récupéré les cendres de son frère et prévoit tenir une cérémonie à sa mémoire dans les prochains mois.

Nouvelles mesures en place

Plusieurs autorités au pays, dont le Québec, ont indiqué à CBC/Radio-Canada avoir récemment mis en place de nouvelles mesures de prévention pour la COVID-19.

Dans un courriel, le ministère de la Sécurité publique du Québec dit avoir rendu le port du masque obligatoire pour tout le personnel à partir du mois de mai et avoir amélioré son système de dépistage au cours des derniers mois.

Du côté du gouvernement de l’Ontario, un porte-parole assure qu’il n’y a pas de confinement total dans nos institutions en réponse à la COVID-19, mais explique que les mesures prises comprennent l’isolation médicale de détenus quand c’est approprié.

Dans un courriel à CBC/Radio-Canada, Service correctionnel Canada explique que tous les nouveaux prisonniers, ainsi que ceux qui présentent des symptômes de la COVID-19 sont placés en isolement médical pour protéger les détenus qui n’ont pas le virus et ceux qui sont plus vulnérables et souffrent de problèmes de santé.

Le ministère de la Sécurité publique et le coroner du Québec ont lancé une enquête sur les allégations de négligence entourant la mort de Robert Langevin.

À ce jour, le Québécois demeure le seul décès lié à la COVID-19 dans un centre de détention provincial au pays.

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