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Des violences sexuelles et des abus de pouvoir dénoncés dans le milieu littéraire

Un livre ouvert sur une pile de livres fermés.

La milieu littéraire québécois est secoué par une vague de dénonciations.

Photo : getty images/istockphoto / Canetti

Fanny Bourel

La vague de dénonciations qui déferle sur les réseaux sociaux depuis une dizaine de jours touche également le milieu littéraire, même si la parole s’y libère moins sur Instagram, et de manière plus privée que dans le domaine de la musique. Un groupe réunissant 300 femmes et personnes non binaires s’est constitué en ligne pour que les victimes puissent témoigner, mais aussi pour exprimer des revendications afin que la violence cesse dans ce milieu. 

Force est de reconnaître que les violences à caractère sexuel y sont répandues, protéiformes, banalisées et tacitement acceptées, indique une lettre (Nouvelle fenêtre) de cinq pages élaborée collectivement par le groupe. Elle a été signée par plus de 150 personnes, notamment par les autrices Martine Delvaux, Élise Turcotte, Marie Darsigny et Catherine Voyer-Léger.

C’est énorme de voir autant de personnes collaborer pour faire savoir que la violence et les agressions doivent cesser, met en avant Mélodie Nelson, écrivaine et cosignataire de cette lettre.

Ce groupe, qui mêle des autrices, mais aussi des personnes travaillant dans l’édition et dans des librairies, dénonce une culture du silence , l’existence d’une forteresse masculine et des abus de pouvoir perpétrés par des personnes en situation d’autorité.

C’est un terrain de chasse où les femmes sont valorisées tant qu’elles sont baisables.

Olivia Tapiero, écrivaine et cosignataire de la lettre

Un milieu littéraire québécois secoué

Agressions sexuelles, harcèlement, blagues à connotation sexuelle, coercition, intimidation… La violence prend de multiples formes. Cela fait longtemps que cette tension monte, constate Olivia Tapiero.

Depuis plusieurs jours, Mélissa Verreault, vice-présidente de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ), fait le pont entre le groupe, dont elle fait aussi partie, et l’UNEQ, qui a ouvert une cellule d’urgence pour soutenir les victimes.

À l’UNEQ, on s’attendait à ce que cela éclate. Depuis plusieurs années, j’avais entendu des rumeurs, mais pas de noms, explique celle chez qui cette vague de dénonciations provoque une grande colère

Seulement quelques noms d’hommes ont été dénoncés publiquement sur les réseaux sociaux. Les victimes ont préféré raconter leurs histoires au sein de ce groupe en ligne privé, par crainte des répercussions sur leur situation professionnelle, le milieu littéraire québécois étant précaire et très petit.

Alcool et limites floues

Si le domaine littéraire n’est pas le seul touché par la violence sexuelle et les abus de pouvoir, il présente des particularités qui le rendent propice aux dérives. Nombre de ses membres travaillent seuls, les rendant ainsi plus vulnérables. Et l’écriture est quelque chose de très intime, souligne Mélissa Verreault. Quand on écrit, on met nos tripes sur la place publique.

Ponctuée de lancements d’ouvrages, de salons du livre et de remises de prix, la vie littéraire se déroule également dans des bars ou des restaurants. Dans ces moments-là, la limite entre les sphères professionnelle et personnelle devient plus floue. Il y a une illusion d’horizontalité quand on est dans un bar à boire un verre, mais les enjeux de pouvoir restent présents, précise Olivia Tapiero.

À ce contexte s’ajoute une culture de l’alcool qui rend les femmes et les minorités de genre plus vulnérables.

C’est valorisé de boire de l’alcool. Des écrivains, comme Charles Bukowski [qui était alcoolique], on les trouve cool.

Mélissa Verreault, vice-présidente de l'UNEQ

Faire tomber des mythes

Les signataires de la lettre dénoncent aussi le poids de certains archétypes comme celui du poète maudit « à qui tout est pardonné à l’avance en raison de son pseudo-génie ou de sa notoriété » et la valorisation de la liberté, de la transgression et de l’anticonformisme, ces valeurs détournées [...] pour masquer, faciliter et légitimer des comportements trop souvent abusifs.

Autres archétypes qui nuisent aux femmes qui écrivent : ceux de la jeune autrice ou de l’autrice endommagée ou traumatisée.

Mélissa Verreault prend l’exemple de l’écrivaine de Nelly Arcan, qui s’est suicidée en 2009. C’était une femme brillante, mais elle a été cantonnée à ce personnage de prostituée et cela l’a menée à sa perte.

Beaucoup de jeunes femmes qui commencent dans le milieu vont accepter, avec naïveté, de se livrer dans leurs écrits, et des gens peuvent en profiter, explique-t-elle. Un agresseur peut rapidement détecter une proie en lisant un texte.

Les problèmes décrits dans la lettre, qu’Olivia Tapiero et Mélissa Verreault qualifient de systémiques, génèrent un malaise, et parfois même des traumatismes, qui poussent certaines femmes et personnes non binaires à quitter le milieu littéraire.

Pour un agresseur qui reste, combien y a-t-il de personnes qui arrêtent d’écrire?

Olivia Tapiero

L’UNEQ se mobilise

Dans la foulée de la publication de cette lettre, l’UNEQ a sorti un communiqué dans lequel elle félicite le travail colossal de ce groupe, qui depuis plusieurs jours écoute, reçoit, compile, analyse, pense, panse et se mobilise pour bâtir un plan d’action fort que nous ne pouvons qu’accueillir avec respect et admiration.

Elle annonce également qu’un comité va étudier les propositions énoncées dans la lettre, qui demande notamment à l’UNEQ d’offrir des ateliers pour éduquer ses membres et d’outiller les jeunes autrices.

L’UNEQ donnera à ce comité [...] les moyens nécessaires pour émettre des recommandations dans un délai raisonnable et pouvoir très vite passer à la mise en place de mesures structurantes.

Autre revendication de la lettre à l’égard de l’UNEQ : protéger les victimes agressées par un éditeur.

Toutefois, l’UNEQ pointe le problème de manque d’encadrement législatif des conditions de travail des écrivains et écrivaines qui favorise des asymétries de pouvoir potentiellement sources d’abus de pouvoir.

Il nous manque aujourd’hui, plus que jamais, une Loi sur le statut de l’artiste qui nous permette de ne pas laisser seules et seuls les écrivaines et écrivains tout au long de leur carrière et qui contraigne les maisons d’édition à appliquer des conditions de travail saines et sécuritaires, souligne Laurent Dubois, directeur général de l’UNEQ.

Un travail de révision des deux lois sur le statut de l’artiste avait été entamé en décembre dernier, mais il a été interrompu à cause de la pandémie de COVID-19. L’UNEQ demande désormais au gouvernement québécois une reprise du processus de consultation.

Les éditeurs réagissent aussi

Du côté des éditeurs, l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) a publié mercredi un communiqué pour affirmer sa solidarité avec les victimes. Ces dénonciations sont un choc pour le milieu littéraire, indique Véronique Fontaine, vice-présidente de l’ANEL et cosignataire de la lettre. J’ai été très surprise en découvrant ces informations, qui sont nouvelles pour moi.

C’est une crise grave, mais tant mieux, il faut que cette parole sorte.

Véronique Fontaine

Consciente qu’il y a du ménage à faire, l’ANEL a décidé de réactiver son comité du harcèlement, fondé en 2017, qui sera chargé de proposer des recommandations au conseil d’administration. 

Lévesque éditeur a pris position, mercredi, en soulignant que cette maison d’édition se veut un lieu artistique sécuritaire et sain et qu’elle prendra toutes les mesures nécessaires pour éviter de travailler ou de [s]'associer avec des personnes perpétrant des comportements problématiques.

Vers un changement profond?

Comme les autres cosignataires de la lettre, Mélodie Nelson réclame non pas une amorce de réflexion, mais que des changements réels se produisent. Pour que plus personne ne se sente vulnérable face aux violences dans le contexte propre à celui du milieu littéraire, dit-elle.

Je crois qu’un changement est possible, mais cela va être long et difficile, estime Mélissa Verreault. Il va falloir une éducation du milieu littéraire, car certaines violences sont subtiles et sournoises.

Et pour elle, la charge mentale de cette évolution vers un monde littéraire à la fois plus juste et plus inclusif n’incombe pas uniquement aux femmes. Il est important que le milieu décharge les femmes de ce poids qu’elles portent depuis des années.

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