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Allégations contre Peter Nygard : le témoignage d'une femme étouffé depuis 40 ans

Une ancienne employée du magnat canadien de la mode Peter Nygard dit que ce dernier l’a harcelée, tourmentée, houspillée, violée et, enfin, l’a renvoyée.

À gauche, une photo actuelle de Jonna Laursen avec, à droite, une photo de Jonna Laursen dans les années 80 et une photo de Peter Nygard au milieu.

La Danoise Jonna Laursen allègue que le magnat de la mode canadienne Peter Nygard l'a violée dans les années 80 lorsqu'elle était son employée.

Photo : Radio-Canada

Radio-Canada

Une enquête menée par l’émission de CBC The Fifth Estate dévoile comment des membres de l’élite entrepreneuriale de Winnipeg ont contribué à supprimer certains détails de l’histoire de Jonna Laursen, qui voit le jour pour la première fois depuis 40 ans.

Jonna Laursen a tout risqué pour que son rêve canadien devienne réalité.

La jeune mère célibataire avait quitté sa vie rurale au Danemark, réalisant l’objectif de ses parents d'emménager, un jour, au Canada.

En 1980, Jonna était couturière et designer autodidacte et elle venait de terminer des contrats avec deux grandes entreprises de vêtements au Canada, dont un poste de chef de produit chez Levi Strauss.

Un frais matin de janvier, elle s’apprêtait à commencer un nouvel emploi à Winnipeg, dans une compagnie prometteuse, appelée alors TanJay. L’entreprise était dirigée par un homme d’affaires charismatique aux longs cheveux blonds qui, tout comme elle, avait immigré au Canada à partir d’un pays nordique à la recherche d’un avenir meilleur.

C’est alors que Mme Laursen a allumé sa radio.

Ils disaient que M. [Peter] Nygard, de TanJay, avait été accusé du viol d’une fille... Et je me suis dit : "Quoi?" J’étais choquée et je me demandais : "Que faire maintenant?"

Une coupure de journal.

Une courte coupure de presse affirme que Peter Nygard a été accusé de viol en 1980.

Photo : Winnipeg Free Pres

Lors de sa première journée de travail, ce matin-là, son gestionnaire lui a assuré que les accusations n’étaient pas fondées. Peter Nygard était un homme riche avec du succès, et il était souvent la cible de jeunes femmes cherchant à faire de l’argent rapidement.

En effet, en moins de six mois, selon un article de l’époque du Winnipeg Free Press, les chefs d’accusation de viol contre Peter Nygard étaient abandonnés, car la plaignante avait refusé de témoigner contre lui.

À ce moment-là, précise Mme Laursen, son nouveau patron avait déjà tourné son attention vers elle. Au cours des 19 mois suivants, cette dernière a été harcelée sexuellement, tourmentée, grondée, violée, et enfin renvoyée, dit-elle.

Par le biais de son avocat, Jay Prober, Peter Nygard nie catégoriquement les allégations, disant qu’elles sont entièrement fausses.

Publier une telle allégation sérieuse, qui n’est pas vraie, serait non seulement négligent, mais aussi extrêmement injuste et illégal, écrit Jay Prober dans une déclaration.

Toutefois, Jonna Laursen dit qu’elle éprouve toujours des difficultés à faire face aux souvenirs de ce qu’elle affirme et de que Peter Nygard lui a fait.

Ça me perturbe encore, a confié la femme de 72 ans au Fifth Estate de CBC dans une entrevue depuis sa résidence dans le nord du Danemark, où elle est mariée et à la retraite.

C’est comme si ça me rendait sale.

Jonna Laursen, à gauche, et sa fille Zitta, à droite.

Jonna Laursen et sa fille Zitta, en 1980, rentrant au Canada après une visite au Danemark.

Photo : Jonna Laursen

Sa fille Zitta, âgée de 53 ans, était assise à ses côtés, écoutant pour la toute première fois les détails du tourment de sa mère.

Mme Laursen s’est effondrée en larmes. Sa fille s’est promptement levée pour l’embrasser, chuchotant au creux de son oreille combien elle l’aime. Elles se sont enlacées en essuyant leurs larmes.

Elle est tellement forte, dit sa fille. Elle surmontera tout ça.

Mme Laursen a fini par rentrer au Danemark en 1982, après avoir passé plusieurs mois à chercher du travail à Winnipeg. Après son licenciement par Peter Nygard, personne n’osait [lui] parler, dit-elle.

Son rêve canadien était mort.

C’est Nygard qui l’a tué, dit-elle. J’espère qu’il paiera pour certaines de ses mauvaises actions de son vivant.

À l’époque, Peter Nygard était un fabricant de vêtements qui deviendra, par la suite, l’un des 100 Canadiens les plus riches.

Aujourd’hui, ses bureaux ont été fouillés par le FBI dans le cadre d'une enquête pour trafic sexuel et il est accusé, dans le cadre d’un recours collectif au civil, d’avoir violé ou agressé sexuellement 57 femmes et filles.

Le nom de Nygard écrit en gros devant le siège de l'entreprise de Peter Nygard, à Winnipeg.

Le siège social de Nygard International était à Winnipeg. La compagnie a été mise sous séquestre en mars 2020.

Photo : La Presse canadienne / John Woods

CBC News a également parlé directement avec 10 femmes qui disent avoir été violées ou agressées sexuellement par le magnat de la mode.

Depuis, Peter Nygard s’est retiré de ses fonctions en tant que visage de la société, laquelle a été mise sous séquestre.

En dehors du chef d’accusation de viol en 1980, aucune accusation de délit sexuel n'a été déposée contre l’homme d’affaires. Aucune des allégations civiles n’a été prouvée en cour, et Peter Nygard les nie toutes.

Néanmoins, de plus en plus de femmes se manifestent avec des histoires de harcèlement et de viol qui remontent à plusieurs années. Alors, comment expliquer que ces allégations soient restées secrètes pendant si longtemps?

Une enquête menée par The Fifth Estate de CBC révèle comment le plus important quotidien du Manitoba, le Winnipeg Free Press, a annulé la publication de l’histoire de Jonna Laursen en 1996 et comment l’influence de Peter Nygard a permis d’étouffer, pendant plus de 40 ans, les allégations de la Danoise.

L’essor de Peter Nygard

En 1980, la compagnie de Peter Nygard, établie à Winnipeg, connaissait déjà un immense succès.

Ce dernier venait tout juste d’élargir son empire de la mode aux États-Unis, ce qui lui avait rapporté 30 millions de dollars en ventes l’année précédente. Il allait bientôt accroître son entreprise avec un nouveau siège de marketing et de ventes dans un édifice de 8 millions de dollars au centre-ville de Toronto.

Peter Nygard avait fait beaucoup de chemin depuis son arrivée au Canada, en 1952, alors qu'il était un petit garçon finlandais sans le sou.

Je me suis rendu compte très tôt dans la vie qu’il faut se fixer des objectifs. Il faut garder sa tête dans la bonne direction , indiquait Peter Nygard lors d’une entrevue avec CBC en 1979.

Il y a trop de gens qui souhaitent et qui espèrent. Il faut décider de ce qu’on veut faire et travailler pour atteindre son but.

Dale Dreffs a été embauchée comme adjointe de direction de Peter Nygard en 1980. Elle avait 25 ans à l’époque.

Il avait certainement la réputation d’être un homme riche [et] beau [avec] une histoire de conte de fées. Il était couronné de succès.

Pourtant, peu de temps s’est écoulé avant qu’elle ne regrette sa décision de travailler pour lui. Elle a été exposée au même genre de harcèlement que plusieurs autres employées de Peter Nygard dénonceraient auprès de CBC et que l’homme nierait sans cesse, des dizaines d’années plus tard.

Un jour, il l’a convoquée dans son bureau, qui servait également de lieu d’habitation. Elle raconte qu’il était alors assis sur la toilette, les culottes baissées. Une autre fois, lors d’une réunion, elle affirme que Peter Nygard lui a caressé l’intérieur de la cuisse avec son pied.

Et puis, il y avait les hurlements.

Dale Dreffs.

Amie proche de Jonna Laursen et ancienne adjointe de Peter Nygard, Dale Dreffs est l’une des seules personnes à qui Mme Laursen a confié son histoire.

Photo : Radio-Canada / Doug Husby

C’est effrayant, et c’est aussi très dégradant, dit-elle. J’étais à bout de nerfs. Je me demandais ce que je faisais là.

Dale Dreffs se souvient, elle aussi, de l’accusation de viol en 1980.

Elle raconte que Peter Nygard avait fait irruption dans le bureau ce jour-là et lui avait demandé d’emprunter les clés de sa voiture. Il disait qu’il avait besoin de comparaître devant un tribunal et qu’il ne voulait pas qu’on le voie arriver dans l’une de ses Chevrolets Excalibur.

Le Winnipeg Free Press avait ensuite écrit que l’affaire était suspendue.

Le procureur de la Couronne à l’époque avait signalé au journal qu’il avait avisé l’accusatrice de 18 ans de donner suite à l’accusation, mais qu’elle avait refusé.

On l’a appelée à la barre et on lui a posé les questions appropriées, mais elle ne voulait rien dire, racontait Wayne Myshkowsky à l’époque dans le quotidien.

Après que l’affaire fut rejetée, Peter Nygard s’était tourné encore une fois vers Dale Dreffs pour son assistance. Il voulait qu’elle aille au quartier général de la police pour récupérer une boîte contenant des affaires personnelles qui avaient été retenues comme pièces à conviction.

Je me souviens... [le policier] commençait à enlever des objets de la boîte, genre, un drap sale, et je lui ai juste dit de tout remettre dans la boîte, dit l’ancienne adjointe de direction.

Donc, me voilà, sortant du bâtiment de la police avec cette boîte sur laquelle était écrit "Affaire de viol Nygard", dit-elle. J’étais mortifiée.

Dale Dreffs (à gauche) et Jonna Laursen (à droite).

Dale Dreffs (à gauche) et Jonna Laursen (à droite), toutes deux employées de Peter Nygard, sont vite devenues amies quand elles se sont rencontrées à TanJay.

Photo : Jonna Laursen

C’est à peu près au même moment qu’elle se rappelle l’arrivée de Jonna Laursen au sein de la compagnie. Les deux femmes sont vite devenues de bonnes amies.

Ma première impression, c’est que c’était une belle femme très compétente et éloquente. Elle était fort amicale et très accueillante, raconte Dale Dreffs. Je l’ai tout de suite appréciée.

Il me touchait le sein

Mme Laursen se souvient d’être entrée dans le siège social de TanJay lors de sa première journée de travail et d’y avoir remarqué les murs tapissés d’affiches de Peter Nygard.

Il avait l’air d’un adolescent attardé, avec ses chemises ouvertes et ses doigts pointés dans les passants de ceinture, dit-elle. Je le trouvais laid.

Mais Mme Laursen, qui avait été embauchée à l’origine comme responsable des marchandises, ne relevait pas directement de Peter Nygard. Donc, elle croyait que ses contacts avec le propriétaire de la compagnie seraient limités. Mais elle avait tort.

Elle raconte que Peter Nygard approuvait presque chaque décision dans l’entreprise. Au début, dit-elle, il était content de son travail.

Toutefois, très rapidement, dit Jonna Laursen, elle a été promue à la tête d’une des divisions de design de Peter Nygard, supervisant une équipe de huit femmes. L’homme d’affaires soutenait souvent ses idées, mais elle dit que, finalement, cet appui avait un prix.

Lonna Laursen.

En 1980, Jonna Laursen a décroché un emploi de responsable des marchandises à TanJay International, à Winnipeg.

Photo : Jonna Laursen

Elle se souvient d’une présentation qu’elle avait faite dans une salle de conférence devant Peter Nygard et plusieurs autres cadres supérieurs. Peter Nygard lui avait demandé de s’habiller avec certaines de ses nouvelles créations vestimentaires. Il s'était ensuite approché d’elle.

Il me touchait le sein et [disait]: "Tu devras soulever ça parce que ton sein est trop bas", explique-t-elle.

Il se mettait aussi à genoux pour inspecter l’ourlet d’une tenue et en profitait pour jeter un coup d’oeil sous sa robe. Elle dit que, plus le temps passait, plus Peter Nygard faisait preuve de créativité dans ce qu’il lui demandait de mettre, réclamant des jeans moulants et des chemises transparentes.

Il avait aussi l’habitude de faire des commentaires sexuels par rapport à la partie supérieure ou inférieure de mon corps devant d’autres membres du personnel.

Selon elle, des cadres haut placés et d’autres employés étaient souvent témoins du comportement de Peter Nygard, mais ils n’en disaient jamais rien.

Il y avait dix hommes assis là, comme s’ils n’avaient rien à faire, dit-elle.

Ils étaient certainement idiots s’ils ne le savaient pas... Personne ne m’a jamais mise dans une situation aussi embarrassante, avoue-t-elle. J’étais choquée.

Jonna Laursen soutient avoir enduré le harcèlement parce qu’elle avait besoin de l’emploi. Étant mère célibataire loin de son pays natal, elle avait l'impression qu’elle n’avait aucun autre choix que de continuer à travailler pour Peter Nygard. Elle touchait un bon salaire, et il y avait des avantages, aussi.

Mme Laursen devait également faire des voyages en Extrême-Orient, où Peter Nygard se procurait ses tissus et fabriquait ses vêtements.

C’est lors de l’un de ces voyages que sa vie a changé à jamais, dit-elle.

Il m’a violée

Des décennies plus tard, Jonna Laursen avoue que les souvenirs des nombreux itinéraires des voyages en Asie sont devenus flous. À un moment, elle croyait que l’incident avec Peter Nygard s’était déroulé à Taipei. À un autre moment, elle pensait que ce dernier avait eu lieu à Hong Kong. Toujours est-il que les détails de ce qui s’est passé cette nuit-là restent gravés dans sa mémoire.

Elle se souvient que le gestionnaire de l’hôtel lui avait montré sa chambre. On lui avait réservé la suite nuptiale.

Une page du passeport de Jonna Laursen sur laquelle sont estampillés des timbres d'entrée-sortie.

Une photo du passeport de Jonna Laursen démontre qu’elle a atterri à Hong Kong le 9 octobre 1980.

Photo : Jonna Laursen

Je n’étais qu’une fille de la campagne, à l’époque. Je n’avais jamais rien vu de tel. Il y avait des chocolats et de la papeterie avec mon nom, ainsi qu’une chambre avoisinante et de la nourriture. Je n’en croyais pas mes yeux.

Elle avait alors remarqué qu’une porte menait à une chambre attenante. Mal à l’aise, elle avait demandé au personnel de l’hôtel de s’assurer que la porte était verrouillée.

Épuisée après le souper, elle s'était effondrée dans son lit.

Au milieu de la nuit, elle s’était réveillée en sursaut.

Il y avait quelqu’un dans mon lit. Et je me suis réveillée et j’ai vu que c’était Peter Nygard, et j’allais dire quelque chose quand il m’a recouvert la bouche de sa main, et il m’a dit : "Ne t’inquiète pas, tu es une gentille fille, je ne vais pas te faire du mal."

Il m’a violée.

Je me sentais sale. C’était comme si je ne pouvais rien faire… Il m’a dit : "Ne va pas chez la police. Tu ne tireras rien de ça."

Mme Laursen raconte que, après que Peter Nygard fut parti. elle s’est levée de son lit, assise sur une chaise et a commencé à pleurer.

Encore une fois, elle avait l’impression de ne pas avoir de choix, qu’elle devait tout de même poursuivre sa carrière au sein de la compagnie.

Le lendemain, dit-elle, elle s’est confiée à un collègue, un cadre supérieur avec qui elle voyageait.

Quand The Fifth Estate a réussi à joindre le cadre, il a dit n’avoir aucun souvenir de Mme Laursen lui racontant ce qui s’était passé.

Deux lettres manuscrites sur papier à en-tête dont le contenu est floué.

En 1980, Jonna Laursen a envoyé des lettres depuis l'hôtel Ritz, à Taipei, ainsi que le Hyatt Regency, à Hong Kong.

Photo : Radio-Canada

Mme Laursen dit que, de retour à Winnipeg, Peter Nygard ne l’a plus jamais agressée physiquement, mais qu’elle se sentait très mal à l’aise quand il était à proximité.

Jonna Laursen explique que l’attitude de Peter Nygard à son égard a changé au moment où elle a entamé une relation avec un autre employé.

Elle affirme que le dirigeant criait sans cesse contre elle. Elle avait l’impression d’être incapable de faire quoi que ce soit correctement.

En juillet 1981, dit-elle, elle a eu un appel la convoquant à une réunion avec un autre cadre supérieur de l'entreprise. Elle ne l’a pas vu venir : on l’a renvoyée sans aucune explication, affirme-t-elle.

Jonna Laursen était bouleversée. Elle a menacé de s’adresser aux médias et de faire un rapport complet du viol à la police.

Elle a également divulgué tout ce qui s’est passé à son amie Dale Dreffs.

J’ai tenté de la consoler. Elle était vraiment contrariée, relate Mme Dreffs. Elle m’a dit qu’elle était convaincue que ce serait mieux si elle pouvait obtenir une lettre de recommandation de la compagnie, et ce, afin de se trouver un autre emploi.

Deux employés de Peter Nygard avaient rendu visite à Mme Laursen chez elle plus tard ce jour-là, et, selon elle, ils avaient accepté de modifier son licenciement en démission. Elle ajoute qu’elle a également obtenu une lettre de recommandation et 8000 $.

L’histoire semblait s’arrêter là, jusqu’au jour où, 15 ans plus tard, Mme Laursen a reçu l’appel d’une journaliste du Winnipeg Free Press.

Les caïds de Winnipeg

Catherine Mitchell travaillait dans le plus grand quotidien de Winnipeg depuis une décennie quand le journal a reçu une information qui la hante encore aujourd’hui.

Elle s’inscrivait dans la foulée d’une enquête qu’elle avait menée avec un autre journaliste par rapport à Peter Nygard et des allégations concernant son traitement de plusieurs employées. Trois de ces dernières avaient déposé des plaintes concernant leur patron devant la Commission des droits de la personne du Manitoba.

Catherine Mitchell.

L’ancienne journaliste du « Winnipeg Free » Catherine Mitchell a révélé que trois des anciennes employées de Peter Nygard avaient déposé des plaintes pour mauvais traitements, harcèlement et harcèlement sexuel à l’égard du couturier devant la Commission des droits de la personne du Manitoba.

Photo : Radio-Canada / Jon Castell

Selon les révélations publiées dans le Winnipeg Free Press en 1996, l’entreprise de Peter Nygard avait déboursé près de 20 000 $ pour régler trois plaintes de harcèlement sexuel. Les plaintes portées contre l’homme d’affaires contestaient entre autres son ajout de baignade à poil à l’ordre du jour d’une réunion, sa tendance à se toucher fréquemment et le fait qu’il aurait convoqué des employées dans son bureau alors qu’il était en état de déshabillement.

Une coupure de journal.

En 1996, le « Winnipeg Free Press »a publié deux pages présentant des récits de première main sur les comportements de Peter Nygard, dont la violence verbale, le harcèlement et le harcèlement sexuel.

Photo : Winnipeg Free Pres

Celles qui avaient travaillé [chez Nygard] employaient le terme d'"abusif", dit Catherine Mitchell.

On alléguait qu’il faisait constamment des commentaires sexuels à la blague... qu'il touchait [les femmes] de manière inappropriée, qu’il touchait leurs corps.

À l’époque, Peter Nygard avait nié toutes les allégations, et un porte-parole de sa compagnie avait affirmé que l’entreprise avait convenu de payer les plaignantes seulement parce que c’était moins cher qu’un procès, selon le Winnipeg Free Press.

Après la publication de son reportage, Mme Mitchell dit qu’elle avait été inondée d’appels, dont une information troublante.

On lui avait dit de communiquer avec une femme qui vivait au Danemark et qui disait avoir été violée par Peter Nygard.

Catherine Mitchell raconte que Jonna Laursen avait accepté de s’entretenir avec elle et qu’elle avait raconté une histoire que la journaliste qualifie de l’une des pires.

Mme Laursen avait envoyé à Mme Mitchell un compte rendu détaillé avec plusieurs pièces justificatives, documents qu’elle a également transmis à The Fifth Estate.

Son histoire contenait bien des échos avec les histoires que nous entendions encore… du genre [une femme est] agressée par quelqu’un en position d’autorité, [elle ne sait pas] vers qui se tourner, [elle se demande] qui la croirait.

La journaliste préparait une suite explosive à son enquête pour le Winnipeg Free Press quand on lui a ordonné de cesser son travail.

Elle se souvient que la salle de nouvelles appuyait entièrement le reportage, mais pas l’éditeur du journal.

Lorsqu’il a été contacté par The Fifth Estate, Rudy Redekop, qui était l’éditeur à cette époque, a confirmé qu’il se souvenait de l’incident.

À l’époque, il y avait beaucoup de pressions externes de Winnipégois haut placés, ou bien des personnes d’affaires qu’il surnomme les compatriotes de Peter Nygard, et des caïds de la ville.

Ces gens-là pensaient que c’était une chasse aux sorcières. J’imagine qu’ils n’arrivaient pas à croire que Peter Nygard était impliqué dans tout ça, estime M. Redekop.

Rudy Redekop.

Rudy Redekop, éditeur du « Winnipeg Free Press Press » au milieu des années 90, avoue qu’il a décidé d'arrêter la publication de reportages sur Peter Nygard à la suite de pressions des « caïds » de Winnipeg.

Photo : Radio-Canada

Le journal avait indiqué qu’il avait reçu une menace de poursuite de la part de l’entreprise de Peter Nygard, mais Rudy Redekop note que cela n’a pas eu d’impact sur sa décision par rapport au reportage de Catherine Mitchell. Il a également confirmé que Peter Nygard ne l’a jamais contacté directement.

Toutefois, d’autres membres du milieu des affaires ont communiqué avec l’éditeur, qui a décidé de tuer dans l’oeuf toute couverture sur Peter Nygard.

Vous savez quoi, je n’étais pas convaincu qu’on n’était pas en train de faire du sensationnalisme pour Winnipeg. J’ai décidé de ne pas y donner suite, explique M. Redekop. C’était il y a longtemps. Les choses étaient différentes.

Vous savez quoi? Peut-être qu’on aurait dû aller de l’avant [avec le reportage sur Jonna Laursen] mais, comme vous le savez, on ne l’a pas fait. La décision a été prise, et il faut qu’on vive avec.

Des allégations complètement fausses

CBC News a fourni une description détaillée des allégations de Jonna Laursen dans une lettre envoyée aux avocats représentant Peter Nygard.

L’avocat Jay Prober a répondu que les allégations étaient complètement fausses.

Il n’y avait, bien sûr, aucune plainte formelle déposée auprès de la police ni auprès de qui que ce soit d’autre, et il n’y a jamais eu d’accusation criminelle il y a 40 ans, a écrit l’avocat dans sa réponse à CBC.

Tout cela a probablement été fomenté par ceux qui sont impliqués dans la conspiration criminelle contre Peter Nygard.

Peter Nygard soutient que les femmes qui l’accusent d’agression sexuelle ont été payées pour mentir par son voisin milliardaire aux Bahamas. Ce dernier, Louis Bacon, et Peter Nygard se querellent depuis plus de 10 ans, après qu’une dispute foncière s'est transformée en une série de poursuites judiciaires.

Jonna Laursen ne figure pas parmi les 57 femmes impliquées dans le recours collectif contre Peter Nygard.

Jay Prober a averti CBC/Radio-Canada que la publication des allégations de Mme Laursen serait extrêmement injuste et illégale et a menacé d’intenter une poursuite criminelle si le diffuseur public allait de l’avant.

Un autre avocat représentant Peter Nygard affirme que son client n’avait rien à voir avec l’abandon de la publication de l’histoire de Jonna Laursen dans le Winnipeg Free Press en 1996.

M. Nygard n’a été impliqué dans aucune tentative pour stopper la publication d’une histoire d’allégations douteuses, fausses et malveillantes formulées par Mme Laursen à l’égard de M. Nygard, souligne l'avocat Richard Good.

Un peu de paix

Selon son site web, Peter Nygard a reçu le prix Outstanding Canadian distinction de la Chambre de commerce de Winnipeg en 1981, soit un an après le viol dont Jonna Laursen affirme avoir été victime.

En 1986, Peter Nygard était également lauréat d’un prix de service communautaire de la Ville de Winnipeg. En 2003, l’homme d’affaires avait reçu la Médaille du jubilé de Sa Majesté la reine, qui était conférée à des Canadiens pour leur contribution à la vie publique.

L’ancienne adjointe de direction Dale Dreffs affirme que c’était une autre époque pour les femmes.

En 1980, il n’y avait pas toutes les options que nous avons maintenant quand quelque chose comme ça nous arrivait, et puis, les moeurs étaient différentes.

Aujourd’hui, les hommes riches et influents commencent à être tenus pour responsables de leur inconduite sexuelle.

Ce virage a commencé en 2017, lorsque plus de 80 femmes ont accusé le producteur de cinéma et de télévision Harvey Weinstein d’inconduite sexuelle. En février, l’homme a été inculpé et condamné à une peine de 23 ans d’emprisonnement.

C’est en partie ce qui a donné à Jonna Laursen le courage d’aller de l’avant après plus de 40 ans.

Je ne retire aucun bénéfice de raconter mon histoire, sauf peut-être celui de m’apporter un peu plus de paix intérieure, dit-elle.

Au Danemark, l’entrevue de Jonna Laursen tire à sa fin. Cette dernière a presque terminé de raconter, encore une fois, son histoire.

C’est bien que ma fille soit là aussi. Je ne pense pas que je lui avais raconté tous les détails. Ce n’est pas plaisant, mais ça me fait du bien qu’elle sache ce qui m’est arrivé.

À la fin de l’entretien, Mme Laursen enlace sa fille, avant de se promener au bord de la mer du Nord, puis de se tourner vers le fjord et de pointer du doigt un bâtiment au loin.

C’est sa maison d’enfance. Elle est maintenant grand-mère et à la retraite, mais elle se retrouve là où sa vie a commencé.

Je demande un peu de paix, dit Jonna Laursen. Être en paix avec moi-même et avoir un peu de répit après toutes ces années.

Avec des informations de Timothy Sawa, Kimberly Ivany, Bob McKeown, Linda Guerriero et Lynette Fortune

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