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Ubisoft : les démissions ne viendront pas à bout de la toxicité, disent des employés

Les bureaux d'Ubisoft à Montréal.

Selon plusieurs employés et ex-employés, il règne une culture de « népotisme », de « copinage » et de « toxicité » chez Ubisoft.

Photo : Radio-Canada / Jean-Pierre Gandin

Il faudra plus que le départ de trois cadres haut placés pour que le « ménage » soit complet chez Ubisoft, affirment plusieurs employés et ex-employés du géant du jeu vidéo. Ces déclarations surviennent au lendemain du départ du directeur créatif de l'ensemble de la compagnie, de la directrice monde des ressources humaines, ainsi que du PDG des studios canadiens de l'entreprise.

Les départs se produisent alors qu'Ubisoft est plongé dans la tourmente depuis plusieurs semaines en raison de nombreuses allégations, notamment de harcèlement, à l'endroit d'employés et de gestionnaires.

Les plaintes des employés ont atteint leur paroxysme dans divers studios de l'entreprise, notamment ceux du Québec, où le milieu artistique est lui aussi ébranlé par une vague de dénonciations.

C'est gros, a confié une employée d'Ubisoft Montréal, en parlant du fait que l'annonce des démissions a été envoyée dans un message courriel interne à 19 h, un samedi soir.

Vivement critiqués pour leurs propres comportements, ou pour leur gestion d'allégations de harcèlement et d'agression, sexuelle ou non, Serge Hascoët, directeur créatif d'Ubisoft (et « numéro deux » au sein de l'entreprise, sous le PDG et cofondateur Yves Guillemot), Cécile Cornet, directrice monde des ressources humaines, et Yannis Mallat, PDG des studios canadiens d'Ubisoft, ne sont désormais plus employés par le géant du jeu vidéo.

Sur Twitter, les réactions n'ont pas tardé. Parfois relativement vagues, parfois plus directs, des messages indiquant « C'est déjà le jour des poubelles? », « Tous ensemble, continuons la mobilisation », ou encore « Qui sera le suivant? » ont été publiés, partagés ou « aimés » par des employés ou des ex-employés de l'entreprise, le plus souvent des femmes.

Ce qui ressort des témoignages recueillis – tous sous le couvert de l'anonymat par peur de représailles –, c'est qu'il règne une culture d'absence d'imputabilité chez Ubisoft, notamment en raison de la constitution d'un « boys' club » qui possède le pouvoir de faire et défaire des carrières dans l'industrie.

Un ancien employé d'Ubisoft Montréal qui souhaite demeurer anonyme évoque un jeu de politique malsain.

J'ai quitté Ubisoft après deux ans parce que je trouvais qu'il y avait une culture de népotisme malsaine. Les proches [d'Yves] Guillemot sont des intouchables, et peuvent ruiner ta carrière en un claquement de doigts.

Un ex-employé

Le « ménage » est-il terminé?

La vague de démissions annoncée samedi, après une précédente série de départs officialisés une semaine auparavant, sera-t-elle suffisante pour redorer le blason d'Ubisoft?

Pour un directeur de projet employé d'Ubisoft Montréal depuis une quinzaine d'années, l'époque qui s'étend de 1995 à 2005, et dont les acteurs « n'ont pas su s'adapter à ce monde qui change », a pris fin samedi grâce à ces démissions.

Il croit qu'Yves Guillemot saura ramener Ubisoft dans [le présent]. Il estime par ailleurs que le PDG et cofondateur ne se rendait pas compte de l'étendue du problème.

Globalement, je pense que d'avoir poussé Yannis [Mallat] dehors est une bonne chose, pour le studio et pour Ubisoft en général, ajoute-t-il.

Cet optimisme n'est toutefois pas partagé par tous. Aux yeux d'une autre employée d'Ubisoft Montréal, l'annonce de samedi est une première étape dans la bonne direction, sans plus.

Selon elle, la toxicité s'est répandue dans l'ensemble de l'entreprise.

Il y a peu d'espoir pour bien des employés, puisqu'ils savent que Serge [Hascoët] et Yannis [Mallat] ont été protégés à plusieurs reprises au fil des ans, malgré leur inconduite. Ils ont l'impression qu'il s'agit d'une tentative de sauver les meubles, que ces harceleurs recevront probablement une grosse prime de départ, ou continueront de recevoir un salaire.

Une employée

Selon elle, le lien de confiance avec l'entreprise est rompu.

Appelé à réagir, Ubisoft a mentionné qu'aucun commentaire ne sera fait pour l'instant, mais nous donnerons davantage de détails dans les prochains jours.

Le géant du jeu vidéo n'a pas non plus modifié le contenu de sa présentation Ubisoft Forward, donnée dimanche, où les dernières nouveautés de l'entreprise ont été présentées en ligne.

Dans un message publié sur Twitter, la compagnie a précisé qu'Ubisoft Forward survient à un moment de grands changements à l'interne, mais que l'ensemble du contenu de la présentation a été préenregistré, et que les allégations ne feront pas l'objet de déclarations durant la conférence en ligne.

Une culture qui remonte à loin

Comme le mentionne une ancienne employée, qui a occupé divers postes au sein d'Ubisoft au fil des ans, le studio montréalais de l'entreprise française est le plus gros studio [de jeux vidéo] à Montréal, et l'un de ceux qui fonctionnent depuis le plus d'années.

À l'ouverture des studios montréalais, au coin du boulevard Saint-Laurent et de la rue Saint-Viateur, l'entreprise a récupéré les employés des studios qui étaient là auparavant sur le territoire de la métropole, a poursuivi cette ex-employée, qui parle d'une « culture » et de « moeurs » inappropriées répandues dans l'ensemble des studios de jeux vidéo montréalais.

Selon elle, les individus qui posent des gestes mal venus ou qui ont des comportements répréhensibles ont simplement tendance à changer d'entreprise, pour continuer à agir comme bon leur semble.

Je pense que c'est la fin d'une époque. En jeu vidéo, il n'y a jamais eu personne qui a pris sa retraite. Mais gardez à l'esprit que si Serge Hascoët a perdu sa job, c'est qu'il se passe de quoi en estie [sic].

Une ex-employée d'Ubisoft

Selon cette même ex-employée, le harcèlement n'était pas limité aux femmes chez Ubisoft. Autant il est physiquement et économiquement dangereux, pour une femme, d'être en jeu vidéo, autant mon genre m'a protégée à certaines occasions contre les comportements déplacés de certains gestionnaires et dirigeants.

En effet, ces comportements auraient justement été jugés si inappropriés envers une femme qu'il était impensable que les personnes concernées passent à l'acte, précise-t-elle. Des hommes ont ainsi eux aussi fait les frais de déclarations ou gestes déplacés, affirme-t-elle.

L'ex-employée explique également que la nature des comportements inappropriés a changé avec le temps. C'est fini, les employés un peu louches qui avaient la main dans le pantalon, ou ceux qui venaient te voir directement pour te demander d'être leur fuck friend, dit-elle.

Les personnes aux comportements ou gestes inappropriés qui occupaient une place moins importante dans la hiérarchie ont dû suivre des séances de formation, par exemple, ou ne sont simplement plus à l'emploi d'Ubisoft, ajoute-t-elle, avant de préciser que les gestionnaires haut placés fautifs, eux, sont généralement restés en poste.

Les « vieux amis »

Le directeur de projet toujours à l'emploi d'Ubisoft estime que Yannis Mallat, qui a dirigé le studio de Montréal avant d'être PDG de tous les studios canadiens, s'était entouré de "copains" depuis tout ce temps, soit des hommes blancs francophones.

Ensemble, ils ont créé, possiblement de façon implicite, cette culture qui fait aujourd'hui l'objet de dénonciations, ajoute-t-il.

Des vieux copains du milieu des années 1990 qui gèrent, uniquement entre eux, un studio de 4000 personnes, ça donne une ambiance... particulière.

Un directeur de projet chez Ubisoft Montréal

Ce même directeur de projet affirme aussi que l'ambiance de travail était encore plus dégradée depuis une affaire judiciaire qui remonte à 2013. En 2016 , M. Mallat et deux autres cadres d'Ubisoft Montréal, Olivier Paris (vice-président opérations) et Francis Baillet (vice-président affaires corporatives) ont été condamnés à payer 1 million d'euros à l'Autorité des marchés financiers de France.

Selon le directeur de projet, M. Mallat aurait envoyé une vidéo à l'ensemble du studio pour clamer son innocence. Mais nous savions tous qu'il ne l'était pas – et je le savais particulièrement, dit-il.

Depuis le début de cette crise qui fait état d'allégations de harcèlement et d'agressions, à aucun moment M. Mallat ou son équipe dirigeante n'a montré une once de remords, de questionnement ou d'empathie, comme si tout cela n'était que "quelques énervés qui rêvent en couleur", ajoute-t-il encore.

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