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Tenter d'éradiquer le coronavirus a un coût social trop élevé, disent des experts

Chercher à éliminer chaque cas de COVID-19 est irréaliste, avancent 18 spécialistes de la santé, dans une lettre aux premiers ministres du pays.

Deux fillettes portant des masques posent à côté de « La fillette sans peur » de Kristen Visbal, à New York.

Deux fillettes portant des masques posent à côté de « La fillette sans peur » de Kristen Visbal, à New York.

Photo : Getty Images / AFP / Johannes Eisele

Mathieu Gobeil

Des experts de la santé publique et des infectiologues demandent aux gouvernements fédéral et provinciaux de changer leur stratégie pour essayer non pas d’éradiquer la COVID-19, mais de tenter d’en minimiser les effets, permettant ainsi à la société de se remettre à fonctionner.

Dans la lettre (Nouvelle fenêtre), publiée le 6 juillet, les 18 experts affirment qu’à ce stade, il n’est pas viable de tenter de contenir chaque cas de COVID-19.

L’approche actuelle pour faire face à la COVID-19 comporte des risques importants pour la santé de la population en général et menace d’accentuer les iniquités dans l’ensemble du pays, peut-on lire.

Avoir pour objectif de prévenir ou de contenir chaque cas de COVID-19 n’est tout simplement plus viable à cette étape de la pandémie. Nous devons accepter le fait que la COVID-19 fera partie de notre quotidien pendant quelque temps et trouver des façons de composer avec cette situation.

Extrait de la lettre adressée aux premiers ministres

Les mesures actuelles ont des conséquences disproportionnées pour les groupes à plus faible revenu, les personnes racisées, les immigrants récents et les populations autochtones, et plus particulièrement pour les enfants de milieux vulnérables, selon le groupe.

Ceux qui vont en souffrir le plus sont ceux à faible revenu qui sont confinés dans leur immeuble de logements et qui n’ont pas un beau patio ou un chalet où ils peuvent s’évader, affirme à CBC le Dr Neil Rau, microbiologiste médical spécialiste des maladies infectieuses à l’Université de Toronto et signataire de la lettre.

L’objectif du confinement et de la distanciation était d’aplatir la courbe afin que le système de soins de santé ne soit pas surchargé avec trop de cas de COVID-19 en même temps, fait valoir le Dr Rau. Mais éradiquer complètement le virus est un tout autre objectif, selon lui.

Les signataires de la lettre, qui sont pour la plupart d’anciens administrateurs de la santé publique, basés en Ontario, au Manitoba, en Alberta et en Colombie-Britannique (il n’y a pas de signataire du Québec), pressent les gouvernements d’assouplir graduellement les mesures restrictives, car l’incidence de cas diminue.

De cette manière, les écoles, les entreprises et les établissements de santé pourront rouvrir de façon prudente, et familles et amis pourront de nouveau se rassembler sans crainte, tout en appliquant les précautions nécessaires, ce qui passe aussi par des stratégies soutenues de dépistage et de traçage des cas, selon eux.

Les Canadiens et les Canadiennes ont développé une crainte de la COVID-19. Il faut dorénavant les aider à comprendre leur véritable niveau de risque et les aider à apprendre à composer avec cette maladie, tout en reprenant le cours de leur vie.

Extrait de la lettre adressée aux premiers ministres

Le Dr Rau voudrait que le gouvernement fédéral montre la voie aux provinces en ce qui a trait à la réouverture des écoles, pour le bien-être, le développement et l’apprentissage des enfants.

Je crois que l’exemple du Québec est le meilleur, dit-il en entrevue à CBC. Même si les taux d’infections étaient élevés, la province est quand même allée de l’avant avec un assouplissement des restrictions. Je crois que ça prend beaucoup de volonté.

Le Dr Howard Njoo, sous-administrateur en chef de la santé publique du Canada, affirme qu’il est plutôt d’accord avec le contenu de la lettre.

Il juge que les différentes approches provinciales pour rouvrir les écoles sont un peu des expériences sociales fondées sur la gestion des risques et la tolérance aux risques.

Concernant les groupes les plus touchés durant la pandémie, le Dr Njoo affirme que le besoin de documenter les différents effets selon l’ethnicité, par exemple, par des données probantes a été souligné et que la santé publique le reconnaît. Ce ne sera pas réglé du jour au lendemain, mais nous faisons des progrès à ce chapitre, en travaillant de concert avec les provinces et les territoires, dit-il à CBC.

Une affiche sur laquelle on peut lire que la Ville ferme les aires de jeux dans tous les parcs municipaux.

Les aires de jeux ont été fermées ce printemps pour limiter la propagation de la COVID-19.

Photo : Radio-Canada / Francis Ferland

La réalité diffère grandement d’une province à l’autre

Invitée à réagir au contenu de cette lettre, Marie-France Raynault, professeure émérite à l'École de santé publique de l’Université de Montréal, juge qu’au Québec, les mesures prises jusqu’à maintenant ont été somme toute correctes, et que nous sommes dans une stratégie d’atténuation et non d’éradication du virus.

On vit avec le virus depuis le 4 mars, au Québec. Notre approche, ce n'est pas de garder des milieux fermés. C'est de les rouvrir avec des mesures sécuritaires et de rouvrir le plus possible. Et on a pris des risques, c'est sûr que c'était des risques calculés, mais je trouve que, jusqu'à présent, c'était correct. Et ça a bien marché, notre affaire, dit-elle au téléphone.

Selon elle, la lettre reflète surtout une perspective entretenue par des experts hors Québec, notamment en Ontario.

Parler d'une stratégie canadienne contre la COVID-19, c'est une vue de l'esprit, parce que les provinces mettent en place les mesures sanitaires en fonction de leur réalité. L’approche du Québec a été différente dès le départ. On a eu des mesures très sévères, on a été plus sévères que les autres au départ. Mais on a déconfiné plus rapidement aussi.

Ce déconfinement plus hâtif s'est d'ailleurs attiré les critiques de commentateurs ou de spécialistes hors Québec, rappelle-t-elle.

Elle dit comprendre le point de vue des signataires, qui écrivent dans un contexte où les mesures sont en ce moment plus restrictives qu’au Québec, notamment en ce qui a trait aux écoles.

Si c’était à refaire, je crois qu’on ne devrait pas fermer les écoles, poursuit-elle, se disant d’accord avec les signataires de la lettre sur cette question, puisque garder les établissements d’enseignement fermés a des répercussions délétères sur les enfants les plus vulnérables et qui présentent des problèmes.

On a eu trop peur pour les enfants. On savait qu’ils n’étaient pas des grands malades, mais c'est devenu de plus en plus évident qu’ils ne sont pas de grands transmetteurs et que les écoles ne sont pas des foyers d'éclosion.

Dre Marie-France Raynault, professeure émérite à l'École de santé publique de l’Université de Montréal

C'est là où je suis d'accord avec les signataires de la lettre, c'est quelque chose qui a eu beaucoup d'impact et qu'il n'aurait pas fallu faire. Une chance, au Québec, on les a rouvertes en dehors du Grand Montréal.

Des défis de taille demeurent toutefois, rappelle-t-elle. Là, on a un problème de fêtards, dans les bars, dans les partys, qu'il va falloir voir très rapidement, souligne-t-elle. L'expérience de la Corée et des États-Unis montre qu’il peut y avoir 140 cas liés à un seul bar, ce qui demande des mesures rapides et strictes pour éviter des éclosions majeures.

La pandémie, la santé publique et les peurs

Par ailleurs, la Dre Raynault juge qu’il faut distinguer la peur occasionnée par la pandémie à proprement parler et les craintes liées aux mesures décrétées par la santé publique, ce que les signataires de la lettre ne font pas, d’après elle.

Bien avant que la santé publique prenne le micro, les gens voyaient les images de l’Italie. La peur, ce n'est pas long que ça se propage dans une population. Et ça se comprend, il y a de la mortalité, et passer du temps aux soins intensifs, ce n'est pas une ballade dans le parc…

Ainsi, certaines mesures prises sporadiquement dans des établissements ne relevaient pas de la santé publique, mais bien d’initiatives individuelles d’administrateurs ou du personnel en place.

Donc, il y a des mesures qui ne sont pas prônées par la santé publique, mais qui sont amenées par les gens en place, par peur, observe-t-elle.

La santé publique n'a jamais dit qu'on ne doit pas prendre un enfant dans ses bras pour le consoler. Ou que les enfants ne pouvaient pas jouer avec des jouets, ou des choses comme ça. Mais il y des gens dans les services de garde qui ont décidé de faire ça. Ça a été des excès qui ont été amenés par la peur de la pandémie.

Marie-France Raynault, professeure émérite à l'École de santé publique de l’Université de Montréal

Un hôpital a interdit un accompagnateur pour l'accouchement. Ou encore, il y a des gens qui avaient interdit des visites à des personnes en fin de vie, ce qui n'était pas du tout la recommandation de la santé publique. Donc, ce qui est perçu comme des conséquences des mesures de santé publique, c'est parfois des conséquences de la peur qui s'est installée et de la mauvaise information, rappelle-t-elle.

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