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La situation des travailleurs migrants entache-t-elle la réputation du secteur agricole?

Un assemblage de fruits et de légumes frais.

La filière serricole de l'Ontario attire l'attention depuis les éclosions de COVID-19.

Photo : iStock

Thilelli Chouikrat

Les grandes entreprises serricoles du Sud-Ouest de l'Ontario attirent toute l’attention médiatique en raison d'éclosions de COVID-19. Pourtant, l'ensemble du secteur agricole est loin de se retrouver dans ce portrait.

Radio-Canada révélait la semaine dernière que certaines exploitations agricoles du Sud-Ouest de l’Ontario ont recours à des travailleurs saisonniers sans statut. Leur embauche se fait par le biais de réseaux qui recrutent notamment sur les médias sociaux. Sur place, les conditions de vie et de travail de ces employés vulnérables ont largement contribué à la propagation de la COVID-19 au cours des derniers mois.

Cette pratique n’est toutefois pas nouvelle. Des élus réclament des changements. C’est notamment le cas du député fédéral de Chatham-Kent-Leamington.

Dans une déclaration publiée le 2 juillet, Dave Epp condamne fermement le recours à des travailleurs sans statut dans le secteur agricole de la région. Il dénonce notamment le recours aux agences de recrutement de main-d’oeuvre qui jouent le rôle d'intermédiaire entre les travailleurs saisonniers et les entreprises agricoles.

Un système à changer

L'intégrité du programme [des travailleurs étrangers temporaires] est menacée par le recours à des travailleurs sans statut employés par des agences de recrutement de main-d'œuvre sans scrupules. Cela doit cesser! , écrit le député.

Un homme est debout à l'extérieur.

Le député conservateur Dave Epp de la circonscription de Chatham-Kent-Leamington.

Photo : Dale Molnar/CBC

Il explique avoir sollicité l’Association des producteurs en serre de fruits et légumes de l'Ontario (OGVG) à ce sujet le 15 mai dernier dans une lettre adressée à George Gilvesy, président de l’organisme.

J'ai appelé l'organisation à mettre fin à cette pratique, précise-t-il dans sa déclaration. Avec les révélations récentes selon lesquelles il y a environ 2000 de ces travailleurs, le problème est encore plus important que je ne l'avais imaginé il y a six semaines.

Il invite les dirigeants de l'industrie à s'engager publiquement dans un processus d'accréditation des agences de recrutement de main-d'œuvre.

Joseph Sbrocchi, le directeur général de l'OGVG, reconnaît le recours d’entreprises agricoles à des agences de travail temporaire qui pourraient fournir des travailleurs sans statut.

Si vous êtes un agriculteur et que vous avez besoin d’aide supplémentaire parce que vous êtes au milieu de la récolte, comme c’est le cas maintenant [...], vous passez un appel à une agence en disant "j’ai besoin de cinq personnes en plus [...], pouvez-vous me les envoyer et j’en aurai besoin lundi, mardi et mercredi". Et ces agences les envoient, décrit-il.

Des travailleurs dans une serre.

8000 travailleurs migrants viennent travailler dans les entreprises agricoles du Sud-Ouest de l'Ontario chaque année.

Photo : Photo offerte par Ontario Plant Propagation

Il est conscient que les personnes recrutées ainsi peuvent être sans statut après avoir traversé la frontière clandestinement, être venues avec un visa et être restées plus longtemps. Donc, elles deviennent ce qu’on appelle des travailleurs sans statut.

Il soutient toutefois qu’il est difficile pour un exploitant de vérifier le statut d’un travailleur agricole envoyé par une agence de travail temporaire. Il cite, notamment, la possibilité de falsifier des documents administratifs.

Selon lui, ce mécanisme de recrutement doit être examiné et corrigé. [Nous le disons] depuis trois ans, pas seulement depuis le coronavirus.

Une responsabilité partagée

Joseph Sbrocchi admet cependant que les exploitations agricoles et les agences de travail temporaire, qui jouent le rôle d'intermédiaire avec les travailleurs, ont une responsabilité commune à ce sujet.

En revanche, il considère que la question du recrutement va demander beaucoup de surveillance de la part des autorités.

J’estime que c’est de la responsabilité des gouvernements de réguler cette pratique, indique-t-il.

Radio-Canada a contacté des députés provincial et fédéral, les ministères du Travail fédéral et provincial, ainsi qu’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada à ce sujet.

Au moment de la publication de cet article, seul le bureau du ministre ontarien du Travail avait répondu à notre demande. Dans un courriel, son porte-parole indique que 17 agences d'aide temporaire font actuellement l'objet d'une enquête par notre Direction des normes d'emploi et 3 ont été renvoyées à l'Agence du revenu du Canada.

Bradley Metlin ne précise toutefois pas dans son courriel de quelles agences il s’agit.

Selon lui, le recours à des agences de travail temporaire ne soustrait pas les entreprises agricoles à leurs responsabilités.

L'externalisation de la main-d'œuvre ne permet pas aux agriculteurs d'externaliser leurs responsabilités en matière de santé et de sécurité, indique-t-il.

Le professeur est assis à un bureau et avec une plante derrière lui.

Sylvain Charlebois, directeur du laboratoire en science analytique agroalimentaire de l'Université Dalhousie

Photo : Radio-Canada / Frédéric Pepin

Pour sa part, Sylvain Charlebois, directeur du laboratoire en science analytique agroalimentaire de l'Université Dalhousie, se dit surpris d’apprendre que des travailleurs sans statut travaillent dans des exploitations agricoles. Il reconnaît qu’il y a un problème.

La COVID met en lumière certaines failles dans le système. Recruter des gens sans statut, ce n’est pas acceptable. On pourrait compromettre la réputation du Canada, et ce n’est pas rien.

Sylvain Charlebois, directeur du laboratoire en science analytique agroalimentaire de l'Université Dalhousie

Selon lui, le secteur peut être difficile à contrôler parce qu’il fonctionne loin des grands centres urbains.

D’autre part, il souligne que la filière doit répondre à une compétition féroce sur la scène internationale, qui favorise la recherche du moindre coût.

[Les exploitations agricoles] sont des preneurs de prix, [elles] ne fixent pas les prix selon les coûts de production, alors [elles] doivent rendre leurs produits compétitifs [...] à un prix abordable.

Une tomate qui vient de Leamington versus une tomate du Mexique, il n'y a pas de grande différence pour un Canadien pour qui l’origine [du fruit ou du légume] n’est pas un critère de sélection.

Sylvain Charlebois, directeur du laboratoire en science analytique agroalimentaire de l'Université Dalhousie

Un secteur dépendant de la main-d’oeuvre étrangère

Pour Louis Roesch, représentant de la Fédération de l'agriculture de l'Ontario pour les secteurs de Chatham-Kent et d’Essex, le public ne connaît pas la situation du secteur, les conditions de travail et de production.

Il y a 30-40 ans en arrière, tout le monde avait un oncle, un grand-père qui travaillait à une ferme. [...] Il y a des générations entières, aujourd’hui, qui ne savent pas d’où viennent le lait ou les semences. Il y a beaucoup de gens actuellement qui pensent que tout vient de leur épicerie. Ils n’ont aucune idée de la façon dont ces produits parviennent aux magasins en question.

Louis Roesch, représentant de la Fédération de l'agriculture de l'Ontario pour les secteurs de Chatham-Kent et d’Essex

C’est ainsi que ça fonctionne de nos jours, et c’est difficile à expliquer parce qu’il y a peu d’intérêt pour ça, aussi longtemps que les tablettes sont pleines et que ce n’est pas trop cher.

Il explique par ailleurs que peu ou pas de Canadiens acceptent de travailler dans cette industrie en raison de la pénibilité des tâches et des bas salaires. Pour rester compétitif, le secteur se mécanise de plus en plus tout en faisant appel à une main-d’oeuvre à faible coût.

Cela évolue constamment et tout le monde veut de la nourriture à bas prix. Cela nécessite de s’agrandir et de couper dans les dépenses des ressources humaines, note-t-il.

Une image trompeuse de la filière agricole

Actuellement, ce sont les grandes entreprises serricoles qui attirent toute l’attention médiatique. Pourtant, le secteur agricole recouvre beaucoup d’entités différentes, que ce soit au chapitre de la taille ou à celui de la gestion.

Un homme devant un tracteur.

Charles Desmarais, agriculteur à Pointe-aux-Roches

Photo : Radio-Canada / Thilelli Chouikrat

Charles Desmarais est propriétaire d’une exploitation agricole à Pointe-aux-Roches. Son entreprise a vu le jour du temps de son arrière-grand-père et est encore aujourd’hui une affaire de famille.

Il estime que le coup de projecteur médiatique de ces dernières semaines peut induire en erreur un public qui ne connaît pas bien le secteur agricole ontarien et qui pourrait croire que la situation est la même partout.

Ici on n'a pas de travailleurs, c’est moi et mon épouse, et j’ai un partenaire qui est mon beau-frère [...] et on travaille en groupe avec ma sœur. La vaste majorité des fermes de l’Ontario sont de cette façon-là.

Aujourd'hui, on a des problèmes avec les serres. Ils sont appelés des agriculteurs, mais c'est bien différent de ce qui se passe en général en Ontario, où la vaste majorité des entreprises sont des entreprises familiales.

Charles Desmarais, propriétaire d’une exploitation agricole à Pointe-aux-Roches.
Une vue sur la ferme de Charles Desmarais.

Une vue sur la ferme de Charles Desmarais

Photo : Radio-Canada / Thilelli Chouikrat

Selon le ministère de l'Agriculture ontarien, le comté d'Essex représente 8 % du total des recettes financières agricoles (RMA) de l'Ontario. La région produit principalement des légumes en serre et dans les champs, ainsi que du soja.

La production des légumes de serre représente :

  • 63 % du total des recettes financières agricoles de l’Ontario (RMA) dans le comté d’Essex
  • 72 % du total des RMA en Ontario

Le comté d’Essex représente environ 36 % de la production totale de légumes en Ontario.

Le ministère souligne que ce sont les cultures maraîchères qui requièrent le plus de main-d'œuvre et qui sont à l’heure actuelle les plus susceptibles d'être touchées par les problèmes de COVID-19.

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