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La santé des travailleurs agricoles temporaires : pas toujours une priorité

La pandémie a souligné plus que jamais le besoin essentiel de la main-d'oeuvre étrangère. Mais pour une minorité de travailleurs agricoles, l'expérience vire au cauchemar.

Silhouette d'un homme marchant dans un champ de légumes, un panier à la main.

Les travailleurs étrangers temporaires sont essentiels à la production agricole.

Photo : Reuters / Dylan Martinez

Buenos días, cuarentena... C’est ainsi que Michel Pilon accueille les travailleurs agricoles qui débarquent ces jours-ci à l’aéroport international Pierre-Elliott-Trudeau à Montréal.

Le coordonnateur du RATTMAQ, le Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec, leur donne un dépliant qui indique la marche à suivre pour la quarantaine qui les attend à leur arrivée dans les fermes qui les ont embauchés. Le RATTMAQ a obtenu du ministère du Travail du Québec le mandat de faire le suivi communautaire dans le cadre de l’épidémie de COVID-19. Sur le dépliant qui leur est remis, le numéro de téléphone sans frais du RATTMAQ.

Si la majorité des employeurs respecte les consignes de quarantaine, dit Michel Pilon, ce n’est pas toujours le cas. Quand ça se produit, il avise les autorités concernées, la CNESST et Service Canada. On dépose une plainte, il y a des inspections et ça se pourrait que ces employeurs aient une amende.

Ils sont des milliers chaque année à semer, à cultiver et à récolter dans nos champs. Les agriculteurs qui emploient les travailleurs agricoles temporaires savent que sans eux ils ne pourraient pas tirer parti de leurs fermes et les traitent donc en conséquence. Mais pour une minorité de travailleurs, ça ne se passe pas toujours bien et ils ont parfois de la difficulté à faire valoir leurs droits. C'est particulièrement vrai en matière de santé.

Des travailleurs accroupis dans un champ.

La canicule est aussi un défi pour les travailleurs agricoles qui passent leurs journées dans les champs, au soleil.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Au fil des ans, de nombreux organismes se sont créés à travers le Canada pour les aider à faire valoir leurs droits en cas de litige avec leur employeur. Le RATTMAQ est l’un d’entre eux.

Beaucoup de travailleurs nous rappellent pour connaître leurs droits et pour savoir s’ils seront payés pendant la quarantaine, raconte Michel Pilon. En fait, il est prévu que les travailleurs reçoivent un salaire pour les deux semaines où ils sont en quarantaine. La plupart des employeurs le versent. Mais on a eu quelques petites histoires et il a fallu que j’intervienne.

La santé des travailleurs agricoles temporaires : une responsabilité des employeurs

Le RATTMAQ a préparé plusieurs vidéos à l’intention des travailleurs temporaires sur leurs droits. L’une d’elles porte justement sur le coronavirus et rappelle que l’employeur a la responsabilité de suivre de près la santé du travailleur pendant sa quarantaine.

Et ce n’est pas qu’en période de pandémie. En tout temps, les agriculteurs doivent s’assurer que leurs travailleurs temporaires auront accès aux soins de santé en demandant pour eux la carte d’assurance maladie. Mais, dit Michel Pilon, ce n’est pas toujours fait.

On a eu un cas l’an passé dans le coin de Saint-Eustache, ça faisait dix jours que le travailleur était très malade. On a dû aller le chercher.

Michel Pilon

Il y avait cinq travailleurs dans cette ferme et aucun d’entre eux n’avait de carte d’assurance maladie, selon Michel Pilon. L’employeur n’avait même pas fait la demande. Inquiétez-vous pas que quand j’ai dénoncé, ils ont envoyé les papiers. Mais ça faisait déjà six mois que les travailleurs étaient ici au Québec.

Des travailleurs craintifs de faire valoir leurs droits

C’est au presbytère de Saint-Rémi, en Montérégie, que se trouve le bureau principal du RATTMAQ. Deux travailleurs agricoles guatémaltèques profitent de leur demi-journée de congé hebdomadaire pour chercher conseil auprès de l’organisme. Avec les travailleurs communautaires, ils discutent de la pluie et du beau temps, mais en notre présence, ils refusent de dire ce qui les a amenés ici.

Souvent le jeudi, jour de paie, ils viennent à la Caisse populaire pour envoyer de l’argent à leur famille, raconte Michel Pilon.

Cinq personnes près d'un édifice en pierre.

L'équipe du RATTMAQ devant le presbytère de Saint-Rémi. À gauche, le coordonnateur, Michel Pilon.

Photo : Radio-Canada / Marie-France Abastado

Ensuite, ils se rassemblent sur le terrain du presbytère et finissent par s’ouvrir au sujet de divers problèmes qu’ils vivent : Accidents de travail non déclarés, des normes du travail non respectées. Ce qu’on a comme confidence de la part de ces travailleurs-là, c’est la pointe de l’iceberg. Ils ont très peur de déposer des plaintes aux normes du travail, à la CNESST. Et ils ont raison d’avoir peur, soutient Michel Pilon. Ceux qui ont osé déposer des plaintes ont souvent été mis sur des listes noires et ne sont pas rappelés.

Un autre travailleur d’origine guatémaltèque, Juan – un prénom fictif –, l’a appris à ses dépens. Il a commencé à travailler au Québec en 2008. L’année suivante, il tombe malade. J’avais mal dans tout le corps et je faisais de la fièvre. Juan demande à son employeur pendant trois ou quatre jours de l’amener chez le médecin.

Je lui disais que je me sentais trop mal pour travailler. Ça a été compliqué, mais il a fini par m’amener et m’a laissé à la porte de l’hôpital. Après, je me suis plaint au consulat du Guatemala. Ça n’a pas plu à mon employeur, qui m’a renvoyé. Et pourtant, il restait encore plus d’un an à mon contrat.

Juan

De retour à la ville de Guatemala, Juan se rend au bureau de recrutement qui s’occupe d’envoyer de la main-d’œuvre agricole au Canada. Ils ont refusé de me donner une lettre pour que je puisse être envoyé dans une autre ferme. J’ai dû attendre quatre ans avant de pouvoir retourner travailler au Québec.

Liste noire?

Pour Michel Pilon, cela prouve bien qu’il y aurait une liste noire des employés qui déposent des plaintes. Il cite l’exemple d’un autre employé, mexicain cette fois, venu travailler dans une ferme au Québec l’an dernier.

Nous l’avons joint au Mexique. J’avais mal à la tête et des nausées, se rappelle Manuel, encore un nom fictif, et je demandais à mon employeur de m’amener à l’hôpital. Je crois qu’il ne l’a pas fait parce qu’il n’avait pas de carte d’assurance maladie pour moi.

Et pourtant, tous les employeurs devraient faire les démarches pour obtenir une carte d’assurance maladie dès l’arrivée du travailleur, dit Fernando Borja, coordonnateur de FERME, la Fondation des entreprises en recrutement de main-d’œuvre agricole étrangère qui tisse des liens entre l’employeur et le pays.

Des travailleurs accroupis dans un champ.

Le travail au champ peut être éreintant.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Les consignes sont très simples : tous les travailleurs agricoles qui arrivent au Québec ont droit à l’assurance maladie dès qu’ils arrivent. C’est sûr que l’employeur doit faire l’inscription. Mais tout est fait pour simplifier les démarches de l’employeur. Mais s’il y a un problème, le coordonnateur de FERME rappelle que l’organisme a une ligne téléphonique, 24 heures sur 24, sept jours sur sept.

Mais revenons à Manuel. Ses demandes auprès de son employeur sont restées sans réponse. Inquiet pour sa santé, il a fini par faire appel au RATTMAQ. Ça pris 72 heures, on l’a rapatrié, raconte Michel Pilon. Pire encore, le consulat lui a fait signer un document qui le faisait renoncer à tous ses droits ici au Québec. Le travailleur n’avait pas le choix de le faire s’il voulait avoir son billet d’avion de retour. Et comme il était tellement tanné de la situation, il voulait juste s’en retourner. Manuel a donc signé. Inquiétez-vous pas, il est sur la liste noire, affirme Michel Pilon. Il ne sera jamais rappelé!

Mais le consul général du Mexique à Montréal, Alejandro Estivill, nie l’existence d’une telle liste noire de travailleurs. C’est la minorité des fermes qui ne respectent pas les règles, affirme-t-il. Il rappelle que le consulat, en vertu de l’accord qui existe entre le Canada et le Mexique, a le pouvoir d’exclure des entreprises agricoles fautives du programme de recrutement de main-d’œuvre.

Confidentialité des dossiers médicaux et conflit d’intérêts potentiel

Le coordonnateur du RATTMAQ, Michel Pilon, déplore aussi que ce soient les employeurs qui la plupart du temps amènent les travailleurs jusque dans le cabinet du médecin. Parce que les travailleurs ne parlent ni le français ni l’anglais, ce sont les employeurs eux-mêmes, ou des interprètes qu’ils ont engagés, qui font la traduction.

À son avis, il faudrait que les travailleurs soient accompagnés chez le médecin par des traducteurs indépendants de l’employeur. Pire, dit-il, en cas d’accident de travail, l’employeur est carrément en conflit d’intérêts. Il ne peut pas être en train de faire une traduction et de dire au médecin que l’employé est prêt à retourner au travail! Le RATTMAQ revendique du financement pour le suivi communautaire en santé de ces travailleurs-là.

La santé mentale souvent en péril

Une autre vidéo du RAATMAQ porte sur les problèmes de santé mentale dont peuvent souffrir les travailleurs agricoles. Elle les invite à être attentifs aux symptômes d'épuisement ou de dépression. Ces pères de famille sont éloignés de chez eux pendant plusieurs mois et parfois même quelques années. En période de pointe, ils peuvent travailler jusqu’à 80 heures par semaine. La détresse psychologique est donc souvent au rendez-vous.

Plus d’outils réclamés pour faire valoir les droits des travailleurs

Cette année, la pandémie a fait ressortir plus que jamais à quel point ces travailleurs sont essentiels à la production agricole et à la sécurité alimentaire du pays. Selon le coordonnateur du RATTMAQ, il faudrait saisir l'occasion pour faire valoir les droits de ces travailleurs agricoles en leur permettant notamment d'avoir des contrats ouverts. Ces contrats leur permettraient, en cas de non-respect de leurs droits, de changer d'employeur. Des contrats fermés, croit-il, favorisent la vulnérabilité du travailleur. Tu ne veux pas faire ce que je te dis, voilà ton billet d’avion!

Mais il faudrait aussi, croit Michel Pilon, que ces travailleurs aient accès à un accompagnement juridique indépendant devant les tribunaux administratifs dans le cadre de nos lois du travail. Mais ça aussi, ça demande du financement. Le RATTMAQ fait des démarches auprès du gouvernement pour en obtenir.

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