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Respect des règles sanitaires : « Montre-moi comment mes sacrifices portent fruit »

Comment s'assurer que la population continue de suivre les mesures sanitaires, malgré le déconfinement?

L'Intérieur du magasin Sports Experts avec un panneau rappelant les règles de distanciation sociale.

Une affiche rappelle les mesures de distanciation physique.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Est-ce que les stratégies de prévention sont bien comprises? Une chercheuse spécialiste en médecine du comportement pense que les gens sous-estiment les risques du déconfinement et affirme que la « seule arme qu’on a contre cette maladie, ce sont nos comportements ».

La Dre Kim Lavoie, professeure de psychologie en médecine du comportement à l'Université du Québec à Montréal, est l’une de 150 chercheurs, issus de 40 pays, qui étudient présentement l’impact des politiques de confinement et de mesures sanitaires.

Les chercheurs de l'étude iCARE demandent aux citoyens de remplir un questionnaire (Nouvelle fenêtre) sur leurs comportements depuis le depuis le début de la pandémie. Plus de 50 000 personnes ont déjà décrit comment ils ont réagi aux mesures de confinement et de restriction sociale.

La Dre Lavoie fait partie des experts qui demandent aux gouvernements de consulter des spécialistes des sciences sociales pour faire davantage en sorte que leurs politiques et mesures sanitaires soient respectées et efficaces.

1. Depuis le début du déconfinement, est-ce que les gens sous-estiment les risques d’être infectés par la COVID-19?

Oui, on voit qu’en déconfinant, les gens sous-estiment le risque, ils oublient que le virus est encore très présent.

Il faut toujours rappeler aux gens qu’il n’y a pas grand-chose qui a changé depuis le début de la pandémie; le virus est tout aussi présent, les risques sont toujours là et même encore plus, parce qu’on est davantage en contact avec les gens.

Sans vaccin ni traitement, la seule arme qu’on a contre cette maladie, ce sont nos comportements. Tout dépend de la bonne volonté et de la motivation des gens.

Mais avec les êtres humains, ce n’est pas toujours pas si simple que ça…

2. Le déconfinement se fait-il trop rapidement?

Je pense qu’il y a certaines choses qui vont trop vite. Les bars et les restaurants ne devraient pas être ouverts. Il faut garder la frontière avec les États-Unis fermée.

On ouvre tout et c’est problématique, parce que ça envoie le message que tout est correct puisqu’on a tout rouvert. Il y a un problème de message. Ce n’est pas pour ça qu’on permet le déconfinement. On le fait à cause des impacts économiques.

3. Les gouvernements ont-ils bien expliqué les risques associés au déconfinement?

Les directives ont été un peu n’importe quoi, et ça crée beaucoup de confusion. De dire « on recommande », plutôt qu’« on oblige », ça peut donner le signal que ce n'est pas si important que ça. Ça peut laisser place à l'interprétation, surtout chez les gens qui ne sont pas persuadés qu’il y a un risque.

Par exemple, au début de la pandémie, il y a eu le message de ne pas porter le masque. Il faut rappeler le contexte : il n’y avait pas de masque et on voulait les réserver aux travailleurs de la santé. Là, ça nous rattrape, ça entraîne de la confusion.

Je pense que les gens agissent en réaction aux directives du gouvernement. Plusieurs se disent : Si c'était dangereux de voir mes amis, d’avoir des regroupements, le gouvernement nous l’interdirait.

Si on veut vraiment inciter les gens à porter des masques et à respecter la distanciation physique, il faut donner des directives plus claires.

4. Est-ce que le non-respect des règles sanitaires entraîne de la tension dans la population?

Absolument. On le voit dans notre étude, certaines personnes deviennent en colère si elles ont la perception qu’elles en font plus que les autres et que les autres en font moins. Les gens deviennent cyniques, fâchés.

On demande à la population de faire des sacrifices. Et ça peut créer des tensions, parce que les personnes commencent à se dire : Moi, je porte le masque pour te protéger, et toi, tu ne le portes pas. Pourquoi est-ce que je continuerais à faire des sacrifices pour toi si tu penses juste à toi?

La pression des pairs est aussi très forte. Par exemple, les gens peuvent sentir qu'ils doivent changer leur comportement si personne autour d’eux ne respecte les règles, si personne ne porte un masque à l’épicerie.

5. Qui semble moins respecter les règles?

On voit que, si quelqu'un s’inquiète pour un membre de sa famille ou un proche, cette personne est plus portée à pratiquer la distanciation sociale, à porter un masque. Ceux qui sous-évaluent leur risque personnel ou ne se sentent pas concernés - particulièrement les jeunes, par exemple - sont moins portés à respecter les règles, parce qu’ils jugent ça moins pertinent pour eux.

On le voit dans les réponses de l'étude, les jeunes - partout à travers le monde - sont beaucoup plus égoïstes et ils sont moins portés à suivre les règles sanitaires.

Il faut mieux expliquer aux jeunes qui croient ne pas être à risque de mourir que même les médecins ne savent pas quels sont les risques à long terme de la maladie. Un jeune ne va peut-être pas mourir maintenant, mais quel sera l’impact sur ses poumons, sur son système cardiovasculaire? On n’a aucune idée, mais on voit que ça s'annonce très mal du côté des effets à long terme.

Et à ceux qui disent : Il n’y a pas assez de données pour montrer que porter un masque est utile ou que le virus est très mortel ou contagieux, je leur dis que les données s’en viennent. Voulez-vous vraiment que tout empire en attendant de les avoir?

6. Comment convaincre les gens de continuer à respecter les règles sanitaires et de distanciation physique?

On le sait très bien, ce n’est pas suffisant de dire aux gens quoi faire. Par exemple, les gens savent que fumer n’est pas bon. Mais ce n’est pas suffisant pour changer le comportement.

Selon notre étude, les gens dans tous les pays nous ont dit : Montre-moi comment mes sacrifices portent fruit, comment mes efforts sauvent des vies, comment ça réduit le taux de transmission et ça accélère notre retour à la normale.

Il faut récompenser les gens pour leurs sacrifices - avec des données, avec du renforcement positif. Il faut dire : « Regardez, les gens ont porté des masques et ont respecté les règles; ç’a permis de réduire le nombre de cas ». Il faut que ça soit clair pour les gens que leur sacrifice accélère un retour à la normale.

Il faut continuer de rappeler que tout le monde doit être discipliné si on ne veut pas retourner comme avant avec des mesures sévères.

Il faut aussi qu’on cultive un sentiment de solidarité, comme c’est le cas en Asie, où c’est très normal de porter un masque. Les annonces au début de la pandémie qui incitaient les gens à rester à la maison misaient sur le message d’être solidaires, de combattre le virus ensemble. C'est une responsabilité collective si on veut protéger nos libertés.

De plus, il faut mieux cibler les communications selon la démographie. Par exemple, il faut être beaucoup plus créatifs pour convaincre les jeunes de respecter les règles. Pourquoi ne pas demander à des célébrités de passer des messages sur les réseaux sociaux, par exemple?

7. Doit-on avoir des mesures plus coercitives, comme des amendes plus salées pour les personnes les plus récalcitrantes?

Il ne faut pas leur taper dessus quand elles font quelque chose de mal. Je crois que les mesures punitives, les amendes ou la menace de la prison sont parmi les mesures les moins efficaces.

Les contraventions vont pousser certaines personnes à résister encore plus. Elles vont vouloir défendre leur statu quo. C’est normal, personne n'aime se faire dire quoi faire.

La population doit comprendre que la seule raison pour laquelle les mesures sévères sont nécessaires, c’est parce que les gens ne sont pas capables de maintenir leur discipline. S'ils les respectaient, ils n’auraient pas besoin de lois, de règlements.

On peut imposer certaines méthodes de prévention, mais l’idéal c’est que les gens soient motivés à les adopter, qu’ils croient que c’est important ou que ça va apporter quelque chose à la société.

8. Est-ce qu’on montre suffisamment l’impact de la COVID chez les personnes qui ont été infectées?

Non, pour plusieurs, la COVID-19, c’est encore très mystérieux. Au début, on voyait des images de gens très malades en Italie et à New York. Mais très souvent, les gens voient dans les médias que des chiffres à l’écran. Il faut véhiculer une image plus personnelle de la maladie. Qui sont ces gens? Qui sont les gens infectés qui sont encore en vie? Il faut rendre la souffrance de la maladie plus visible, il faut montrer la réalité.

9. Avez-vous repris toutes vos activités depuis l’annonce du déconfinement?

Non, j'attends le plus possible avant de m’exposer davantage pour donner du temps aux chercheurs de découvrir c'est quoi ce virus, de donner une chance de trouver des traitements. Déjà, être malade maintenant c’est moins pire qu’au mois de mars, parce qu’on en sait plus sur le virus. Je sais que ce n’est pas facile de patienter. Mais pour rouvrir, il faut adapter nos comportements.

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